Plan séquence Irréversible (2002)

  • Année : 2002

  • Réalisateur / Scénariste / Co-chef opérateur / Monteur : Gaspar Noé

  • Pays : France

  • Chef opérateur : Benoît Debie (SBC) - première collaboration avec Noé (suivront Enter the Void, Climax, Lux Æterna)

  • Co-opérateur caméra : Gaspar Noé lui-même (a opéré la caméra sur la majorité du film)

  • Musique : Thomas Bangalter (Daft Punk)

  • Design sonore : infrabasse de 28 Hz ajoutée aux 30 premières minutes, fréquence utilisée par les forces anti-émeutes pour provoquer nausées et vertiges

  • Caméra : Aaton A-Minima (Super 16mm, ultra-légère, 2 kg avec pellicule), gonflée en 35mm en post-production

  • Script : 3 pages pour tout le film. 12 scènes. Aucun dialogue écrit. 100% improvisé.

  • Durée de la scène du tunnel : ~9 minutes (plan continu unique)

  • Nombre de prises (tunnel) : 6

  • Méthode (film entier) : ~12 plans apparemment continus, assemblés à partir de centaines de prises

  • Méthode (tunnel) : VRAI plan continu unique, la caméra ne bouge pas pendant 9 minutes

  • Direction de la scène : Bellucci a dirigé le timing et l'intensité - Noé : "Cette scène a été plus dirigée par Monica que par moi"

  • Préparation de Bellucci : visionnage de I Spit on Your Grave (1978) et Deliverance (1972) le jour même

  • Tournage : 6 semaines, en ordre chronologique, Paris

  • Budget : 4,6 millions d'euros

  • Cannes 2002 : Compétition officielle, ~200 spectateurs ont quitté la salle, des ambulances ont été appelées pour des évanouissements

Un tunnel souterrain. Paris. Nuit. Alex (Monica Bellucci) traverse un passage piéton souterrain pour prendre un taxi de l'autre côté de l'avenue. Le tunnel est long, éclairé au néon, vide. Elle marche. Un homme, Le Ténia (Jo Prestia) est en train d'agresser une femme à l'autre bout du passage. La femme s'échappe. Le Ténia se retourne vers Alex. La caméra est posée au sol. Elle ne bouge pas. Elle ne bougera pas pendant neuf minutes. Ce qui suit est un viol d'une brutalité totale sans coupe, sans ellipse, sans plan de coupe, sans musique, sans aucun des mécanismes que le cinéma utilise normalement pour filtrer la violence. Quand c'est terminé, Le Ténia frappe Alex au visage jusqu'à ce qu'elle perde connaissance. La caméra est toujours là. Elle n'a pas bougé. Neuf minutes.

Pourquoi cette scène est culte

Peter Sobczynski a écrit : "Je ne peux pas penser à beaucoup de films dans les années qui ont suivi qui se sont approchés de l'impact viscéral et effroyable de sa représentation de la violence physique et sexuelle, une séquence de 9 minutes en plan unique impliquant un viol brutal qui est peut-être la chose la plus horrifiante que j'aie jamais vue dans un film."

Ce plan ne fonctionne pas comme les autres plans séquences de cette collection. La caméra ne suit pas un personnage (Les Fils de l'homme). Elle ne traverse pas un espace (Kill Bill). Elle ne flotte pas entre des visages (Magnolia). Elle est posée par terre et elle regarde. C'est le plan-séquence le plus passif de cette collection et c'est cette passivité qui le rend insoutenable. La caméra est un témoin qui ne peut pas intervenir, qui ne peut pas détourner le regard, qui ne peut pas couper. Vous non plus.

The Daily Beast a résumé : "Irréversible refuse de détourner le regard, vous exposant au pire de l'humanité." Le plan continu est l'outil de cette exposition : en refusant de couper, Noé vous refuse la distance que le montage offre normalement. Dans un film classique, le montage filtre la violence, il montre le début, coupe avant le pire, reprend après. Ici, il n'y a pas de "avant" ni de "après". Il y a neuf minutes de "pendant". Et vous êtes coincé dedans.

La structure inversée du film amplifie l'horreur. Irréversible se déroule à l'envers, la première scène est la dernière chronologiquement. Quand vous arrivez au tunnel, vous avez déjà vu la vengeance (l'extincteur dans le Rectum). Vous savez ce qui arrive. Et le plan continu vous force à le regarder quand même parce que savoir ne suffit pas. Noé veut que vous voyiez.

Comment ils l'ont tournée

Noé a tourné avec une Aaton A-Minima, une caméra Super 16mm ultra-légère de 2 kg, la plus petite caméra reflex au monde au moment de sa sortie en 1999. Le film a ensuite été gonflé en 35mm pour la distribution en salles. Le choix de la A-Minima était dicté par la méthode de tournage : Noé opérait lui-même la caméra pour la majorité du film, en handheld, souvent en courant dans des espaces confinés (les couloirs du Rectum, les rues de Paris, la fête). Il a admis en interview avoir utilisé de la cocaïne pendant la production pour supporter le poids des caméras lors des plans rotatifs des premières scènes.

Le film entier est composé d'environ 12 plans apparemment continus, assemblés à partir de centaines de prises individuelles, le même principe que Birdman (2014), douze ans plus tôt. Mais la scène du tunnel est différente. C'est un VRAI plan continu unique. La caméra ne bouge pas, elle est posée au sol du tunnel et reste immobile pendant 9 minutes. Pas de Steadicam, pas de travelling, pas de mouvement. Juste une caméra fixe qui regarde.

Le script de la scène tenait en deux lignes : "La fille traverse le tunnel et il y a un homme qui se bat avec une femme à l'autre bout." Pas de dialogue. Noé a expliqué à IndieWire : "Je n'ai pas écrit de dialogue pour cette scène ni pour aucune autre. Je dirais que cette scène a été plus dirigée par Monica que par moi. Quand vous laissez les gens improviser, ce sont eux qui décident du timing."

Bellucci s'est préparée seule. L'après-midi avant le tournage, elle a regardé I Spit on Your Grave (1978) et Deliverance (1972) deux films de viol qui utilisent la durée comme arme. Puis l'équipe a fait "une répétition mécanique, surtout pour les coups au visage pour qu'elle ne soit pas blessée". Et ils ont tourné. Six prises. Noé n'avait aucune idée de la durée que prendrait la scène "c'est Monica et Jo qui ont déterminé ça".

Noé a ensuite montré le footage du viol à Cassel et Dupontel AVANT de tourner les scènes de vengeance. L'objectif : les mettre dans un état de rage réelle. "Ça a vraiment aidé Vincent et Albert à devenir fous, parce qu'avant de tourner la partie vengeance du film, je leur montrais la scène du viol."

Le design sonore est un dispositif de torture délibéré. Thomas Bangalter (Daft Punk) a composé la bande-son, mais le détail le plus radical vient d'un ajout en post-production : une fréquence de 28 Hz, un infrabasse inaudible consciemment mais physiquement perceptible a été intégrée aux 30 premières minutes du film. C'est une fréquence utilisée par les forces de police anti-émeutes pour provoquer des nausées et des vertiges. À Cannes 2002, environ 200 spectateurs ont quitté la salle pendant la projection. Des ambulances ont été appelées pour des évanouissements. Noé n'a jamais nié que l'infrabasse était conçue pour rendre le public physiquement malade.

Un dernier détail technique : le seul élément CGI du film est le sexe masculin visible pendant la scène du viol ajouté numériquement en post-production. Tout le reste est pratique.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • L'immobilité de la caméra (~tout le plan de 9 min) La caméra ne bouge PAS pendant 9 minutes. Pas un panoramique, pas un zoom, pas un recadrage. C'est le seul plan fixe de cette collection d'une telle durée et c'est le contrepoint exact de Snow Therapy (Östlund, 2014), où la caméra fixe observe une avalanche. Ici, elle observe un viol. Même immobilité, même impuissance.

  • Le changement de style visuel (~entre le Rectum et le tunnel) Moria Reviews a noté que "le camerawork et le look du film changent à mesure que l'on remonte dans le temps, du handheld dérangé et frénétique des séquences du Rectum, tout en rouge infernal, à la clarté classiquement cadrée et aux teintes dorées nostalgiques de l'appartement". Le tunnel est entre les deux : un éclairage de néon froid, clinique, sans style. La beauté a disparu, mais la folie aussi. Il ne reste que le fait brut.

  • Le poster de 2001 (~dernière scène chronologique) La dernière image du film (première chronologiquement) montre Alex allongée dans l'herbe, sereine, sous un poster de 2001 : L'Odyssée de l'espace de Kubrick. Le tagline de 2001 : "The Ultimate Trip." Noé a confirmé que c'était un commentaire : le "voyage ultime" de Kubrick est l'espoir. Le "voyage ultime" d'Irréversible est la destruction de cet espoir.

Le saviez-vous ?

Irréversible est la première collaboration entre Noé et Benoît Debie, le début d'un partenariat qui produira Enter the Void (2009), Climax (2018) et Lux Æterna (2019). Debie a décrit leur méthode comme un "langage visuel partagé" et ce langage est né dans le tunnel d'Irréversible. Climax (déjà dans cette collection - 42 minutes sans coupe dans la seconde moitié) est Irréversible inversé : au lieu de commencer par la violence et de remonter vers la beauté, Climax commence par la beauté et descend vers la violence. Même outil (le plan continu), même refus de couper quand tout le monde voudrait que ça s'arrête, direction opposée.

Noé a financé le projet en pitchant la structure inversée comme une réponse au succès de Memento (Nolan, 2000). La tactique a fonctionné, les producteurs ont associé "structure inversée" à "succès commercial". Ce qu'ils ont obtenu est un film que Roger Ebert a qualifié de "si violent et cruel que la plupart des gens le trouveront insupportable" mais qu'il a quand même défendu.

Ce plan est le plus controversé de toute cette collection et le seul qui pose une question morale que les autres évitent : le plan-séquence peut-il être une forme de violence envers le spectateur ? Quand Haneke refuse de couper dans Code inconnu (2000), il vous force à voir l'injustice mais c'est un acte moral. Quand Cuarón refuse de couper dans Les Fils de l'homme (2006), il vous force à vivre le chaos mais c'est un acte d'immersion. Quand Noé refuse de couper dans Irréversible, il vous force à regarder un viol pendant 9 minutes et la question de savoir si c'est un acte moral ou sadique n'a jamais été résolue. C'est le plan-séquence comme châtiment.

Sources

  • Gaspar Noé - IndieWire, "Tunnel Visionary: Gaspar Noé's Brutal Irréversible" (mars 2003)

  • Gaspar Noé - The Daily Beast, "Irréversible: Straight Cut - Gaspar Noé on Making the Shocking Film Even Darker" (septembre 2024)

  • Emanuel Levy - "Irréversible (2002): Controversial Films - Boos, Walk-Outs, Divisive Response" (août 2022)

  • Peter Sobczynski / Substack - "The First Cut Is the Deepest: Irréversible: Straight Cut" (2024)

  • Screen Comment - "Review: Irreversible" (avril 2007)

  • Moria Reviews - "Irreversible (2002)" (décembre 2024)

  • Reeling Reviews - "Irreversible" (2003)

  • The Nerd Corps - "Gaspar Noé Retrospective: Irreversible" (avril 2022)

  • Wikipedia - Irréversible (film) ; Aaton A-Minima

  • Wikipédia FR - Irréversible (Cannes 2002, réception critique)

À lire aussi :

Plan séquence Elephant (2003) https://www.plan-sequences.com/categories-de-plans-sequences/elephant - L'autre plan continu qui refuse de couper pendant la violence : même refus de filtrer, même question morale sur le rôle du cinéma comme témoin

Plan-séquence et psychologie du spectateur https://www.plan-sequences.com/blog-plan-sequences/plan-sequence-psychologie-spectateur - Quand Noé ajoute 28 Hz inaudibles pour provoquer des nausées physiques : le plan-séquence comme dispositif de torture sensorielle

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