Plan séquence Elephant (2003)

  • Année : 2003

  • Réalisateur : Gus Van Sant

  • Pays : États-Unis (HBO Films / Fine Line Features)

  • Chef opérateur : Harris Savides (†2012), (The Game, Zodiac, Birth, Margot at the Wedding)

  • Montage : Gus Van Sant (KEM, montage 35mm traditionnel - pas numérique)

  • Musique : Beethoven - "Für Elise" et "Sonate au clair de lune" (jouées par Alex au piano) + musique concrète

  • Caméra : Arricam Studio (plans fixes) ; Arricam Light (Steadicam)

  • Optiques : Zeiss Superspeed

  • Pellicule : Kodak 5263 - 500 ASA, grain fin (pellicule rapide prisée par les cinéastes japonais)

  • Stabilisation : Steadicam (la quasi-totalité du film)

  • Durée du film : 81 minutes

  • Nombre total de plans : 88 (contre ~1 250 pour un film moyen)

  • Script : aucun au départ - improvisé avec les acteurs pendant le tournage

  • Acteurs : non-professionnels, tous lycéens de Portland, Oregon - ils gardent leurs prénoms et choisissent leurs propres vêtements

  • Durée de tournage : 20 jours

  • Lieu de tournage : ancien campus de Whitaker Middle School (anciennement Adams High School), Portland, Oregon

  • Événement historique : inspiré du massacre de Columbine High School, Littleton, Colorado (20 avril 1999. 13 morts)

  • Titre : tiré du film d'Alan Clarke Elephant (1989) sur les meurtres sectaires en Irlande du Nord. référence à "l'éléphant dans la pièce"

  • Influences déclarées : Alan Clarke - Elephant (1989), Béla Tarr - Sátántangó (1994), Chantal Akerman -Jeanne Dielman (1975)

  • Palme d'Or + Prix de la mise en scène - Cannes 2003

Un lycée de Portland. Un jour d'automne. John (John Robinson) traverse le parking. Il entre par la porte principale. La caméra Steadicam le suit, de dos. Elle ne le précède pas, ne l'encadre pas, ne l'anticipe pas. Elle marche derrière lui, à hauteur d'épaule, à une distance de deux mètres. John traverse le couloir principal. Il passe des casiers. Il croise des gens. Il ne dit rien. La caméra ne dit rien. Le couloir est interminable, gris, luminescent, vide de sens. John entre dans le bureau du proviseur, s'assoit, attend. La caméra reste avec lui. Tout le trajet, parking, porte, couloir, bureau est un seul plan. Pas de coupe. Pas de musique. Pas de dialogue significatif. Juste un adolescent qui marche dans un lycée, et une caméra qui le suit.

Puis la caméra recommence avec un autre personnage. Eli (Elias McConnell), le photographe, traverse le même couloir, mais par un autre chemin. La caméra le suit de dos. Michelle (Kristen Hicks), la fille timide qui refuse de porter un short en sport, traverse le même couloir par un troisième chemin. La caméra la suit de dos. Les trajectoires se croisent, vous reconnaissez des visages vus quelques minutes plus tôt, mais depuis un autre angle, un autre moment. Le temps se replie sur lui-même. Et puis Alex (Alex Frost) et Eric (Eric Deulen) entrent dans le lycée avec des sacs de sport remplis d'armes automatiques. Et la caméra les suit de dos aussi. Exactement de la même façon. Sans changer de rythme. Sans changer de distance. Sans juger.

Pourquoi cette scène est culte

Le film moyen contient environ 1 250 plans. Elephant en contient 88. La quasi-totalité sont des plans longs en Steadicam, suivant des personnages de dos dans des couloirs. Cette répétition hypnotique, marcher, tourner, ouvrir une porte, marcher encore crée un effet décrit par Senses of Cinema comme "somnambulique" : vous êtes dans un état de demi-sommeil, bercé par le rythme monotone du lycée. Et c'est exactement le piège. Quand la violence explose, elle explose dans le même plan, avec le même rythme, le même cadrage, la même distance de caméra. Il n'y a pas de transition entre le banal et l'horreur parce que Van Sant refuse de traiter l'horreur différemment du banal. Le massacre est filmé exactement comme le déjeuner à la cafétéria : une caméra qui suit quelqu'un de dos dans un couloir. C'est ce refus de changement stylistique qui rend le film insoutenable.

Roger Ebert a donné 4 étoiles sur 4 : "Elephant est un film violent dans le sens où beaucoup de personnes innocentes sont tuées. Mais il n'est pas violent comme entertainment, comme la plupart des films de ce genre, parce qu'il ne donne aucun frisson de vengeance et aucune catharsis." Van Sant ne vous offre aucune explication, ni les jeux vidéo, ni le harcèlement, ni les armes en vente libre, ni les parents absents. Il montre tout ça, Alex joue à des FPS, Alex est harcelé en cours de sciences, Alex commande des armes sur Internet, Alex et Eric regardent un documentaire sur Hitler mais il les présente comme des faits parmi d'autres, sans hiérarchie, sans causalité. Le plan-séquence est l'outil de ce refus : en refusant de couper, Van Sant refuse de sélectionner. La caméra voit tout et ne commente rien.

Comment ils l'ont tournée

Van Sant et Savides avaient développé la méthode sur Gerry (2002), un film entier composé de plans-séquences en extérieur. Elephant appliquait la même logique en intérieur, avec une difficulté supplémentaire : les figurants. Van Sant : "On était à l'école, et on a dit à Harris : 'On veut que la caméra aille du terrain de foot jusqu'au bureau du proviseur sans couper.' Et Dany Wolf, la directrice de production, a dit : 'Ça signifie qu'il faut tous les figurants pour toute l'école ! Il faut les amener tous.' Les acteurs du bureau doivent être présents en même temps que les joueurs de foot. Et j'ai dit : 'Ben oui, je suppose.' Mais au final, ce n'était pas aussi difficile que ça en avait l'air."

Il n'y avait pas de script au début du tournage. Les acteurs, tous des lycéens non-professionnels de Portland, improvisaient librement et collaboraient à la direction des scènes. Ils ont gardé leurs vrais prénoms et choisi leurs propres vêtements. Van Sant a filmé en 20 jours sur le campus abandonné de Whitaker Middle School. Le montage a été fait en 35mm sur une KEM, pas de montage numérique.

Savides avait trouvé la pellicule parfaite : une Kodak 5263, rapide (500 ASA) et à grain fin, prisée par les cinéastes japonais. Cette pellicule permettait de tourner en lumière naturelle dans les couloirs faiblement éclairés du lycée sans ajouter d'éclairage artificiel, ce qui aurait détruit l'atmosphère documentaire que Van Sant cherchait. Le résultat : une image lavée, drainée de ses couleurs, où les murs gris-blanc des couloirs deviennent le décor dominant. Savides a gagné le prix de la meilleure photographie aux New York Film Critics Circle Awards.

La structure narrative boucle sur elle-même : les mêmes événements sont montrés plusieurs fois, depuis des perspectives différentes. Quand John croise Eli dans le couloir, vous voyez la scène du point de vue de John. Quelques minutes plus tard, vous revoyez la même scène du point de vue d'Eli avec de nouvelles informations (les larmes dans les yeux d'Eli, invisibles dans le premier passage). Cette structure temporelle est inspirée de Sátántangó de Béla Tarr (1994), un film de 7 heures composé de plans-séquences boucles.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • La distance de la caméra (~tout le film) La caméra est toujours à la même distance du personnage, environ deux mètres, à hauteur d'épaule, dans le dos. Cette distance ne change jamais, ni pour les scènes banales, ni pour le massacre. C'est cette uniformité qui crée l'effet le plus dévastateur : quand Alex tire sur un camarade, la caméra ne se rapproche pas pour le drame et ne recule pas pour l'horreur. Elle reste à deux mètres. Comme un témoin passif.

  • Les croisements (~couloirs) Les trajectoires des personnages se croisent dans les couloirs. Vous verrez la même scène deux ou trois fois, depuis des angles différents, avec des informations différentes. Cherchez les détails que vous aviez ratés au premier passage.

  • "Für Elise" au piano (~scène d'Alex à la maison) Alex joue Beethoven chez lui avant le massacre. Le choix n'est pas innocent, "Für Elise" est le morceau que tous les débutants de piano apprennent. C'est banal, presque ennuyeux. Et c'est le dernier son que vous entendez avant que le film ne bascule.

Le saviez-vous ?

Van Sant n'a découvert le film d'Alan Clarke Elephant (1989) qu'après avoir commencé son propre projet, un producteur lui a recommandé de le voir après avoir lu le traitement. Le film de Clarke suit des meurtriers sectaires en Irlande du Nord de dos, dans de longs travellings silencieux, exactement la même technique que Van Sant utilise pour ses lycéens. Clarke avait expliqué que le titre faisait référence à "l'éléphant dans la pièce", le problème évident que personne ne veut aborder. Van Sant a gardé le titre et la méthode.

Ce film est l'ancêtre direct de 19-2 (2015) dans cette collection, la fusillade dans l'école filmée en plan continu. Mais là où Podz filme depuis le point de vue des policiers qui entrent (la réponse), Van Sant filme depuis le point de vue des élèves qui sont déjà là (l'expérience). Les deux films refusent d'expliquer mais Van Sant va plus loin : il refuse même de dramatiser. La violence dans 19-2 est terrifiante parce qu'elle est immersive. La violence dans Elephant est terrifiante parce qu'elle est banale.

Elephant est aussi l'influence déclarée de Bourboulon sur Les Trois Mousquetaires : D'Artagnan (2023), les longs travellings silencieux dans les couloirs du Louvre, la reine Anne d'Autriche suivie de dos par la caméra. Van Sant a fait d'un couloir de lycée le décor le plus oppressant du cinéma des années 2000. Le plan-séquence n'est pas ici un outil de virtuosité ou d'immersion, c'est un outil de banalisation. Et la banalisation de la violence est la chose la plus effrayante qu'un cinéaste puisse filmer.

Sources

  • Gus Van Sant - Filmmaker Magazine, "Agitating the Information: Director Gus Van Sant on Elephant" (automne 2003, republié 2018)

  • Roger Ebert - critique, 4/4 étoiles (novembre 2003)

  • Senses of Cinema - "Sublime Anarchy in Gus Van Sant's Elephant" (2005)

  • Recorder Online - "Cinema Styles: Disruption of Normalcy in Elephant" (décembre 2023)

  • Film Lincoln Center - présentation NYFF41, Elephant (2003)

  • Kicking the Lens - analyse cinématographique (septembre 2013)

  • Not Just Movies - analyse des Steadicam tracks (mai 2013)

  • Salon - Charles Taylor, critique (octobre 2003)

  • IMDB - Elephant, reviews et synopsis

  • Wikipedia - Elephant (2003 film)

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