Plan fixe Force majeur(Snow Therapy) (2014)
Réalisé par Ruben Östlund
Titre du film : Snow Therapy (Force Majeure / Turist)
Année : 2014
Réalisateur : Ruben Östlund
Pays : Suède / France / Norvège / Danemark
Chef opérateur : Fredrik Wenzel
Caméra : ARRI Alexa, optiques anamorphiques
Durée du plan : ~4 min 30 sec (plan fixe continu)
Méthode : fond vert en studio (Göteborg, Suède) + images réelles d'avalanche (Colombie-Britannique, Canada) + brume de neige CGI en post-production
Post-production : effets et mouvements de caméra appliqués via Photoshop et After Effects
Prises par scène (moyenne du film) : 30 à 50
Lieux de tournage (film) : Les Arcs (Savoie, France) pour les extérieurs ; Copperhill Mountain Lodge (Åre, Suède) pour les intérieurs
Sources principales : Ruben Östlund (Collider, 2014 ; Emanuel Levy interview ; pressbook officiel) ; THR (critique Cannes 2014) ; Variety (critique Cannes 2014) ; Film Comment - "Film of the Week" ; NY Ski Blog (description technique) ; Wikipedia - Force Majeure (film)
Jour 2 des vacances. Une famille suédoise déjeune sur la terrasse d'un restaurant de montagne, dans les Alpes françaises. Le soleil tape. Les enfants mangent. Tomas (Johannes Bah Kuhnke) filme la montagne avec son téléphone. Au loin, un bruit sourd, une avalanche contrôlée dévale la pente opposée. Les touristes sortent leurs smartphones. La neige se rapproche. Tomas rassure : pas de danger. La neige se rapproche encore. Les sourires disparaissent. Le mur blanc accélère, grossit, dévore le cadre. Ebba (Lisa Loven Kongsli) attrape les enfants. Tomas attrape son iPhone et ses gants, et court. L'écran devient entièrement blanc. Le son se noie dans un grondement sourd. Pendant de longues secondes, il n'y a rien, du blanc, de la poussière, du silence. Puis la brume se dissipe. Les touristes reviennent à leurs tables, nerveux, brossant la neige de leurs épaules. Personne n'est blessé. Mais Tomas n'est plus à sa place. Et la caméra, elle, n'a pas bougé d'un centimètre.
Pourquoi cette scène est culte
Ce plan n'est pas un plan séquence au sens classique, la caméra ne bouge pas. C'est un plan fixe. Et c'est précisément cette immobilité qui le rend insoutenable. La caméra est assise à la table comme un convive invisible. Elle ne panique pas. Elle ne fuit pas. Elle ne suit personne. Elle regarde. L'avalanche arrive sur elle exactement comme elle arrive sur les personnages et elle ne bronche pas. En refusant de couper ou de bouger, Östlund vous refuse le réflexe de fuite que le cinéma d'action offre normalement : pas de plan de coupe vers la montagne, pas de gros plan sur le visage terrorisé, pas de panoramique frénétique. Vous êtes coincé dans le cadre, comme sur la terrasse.
Et quand le blanc se dissipe, le vrai film commence. Parce que la scène n'est pas l'avalanche, c'est ce qui vient après. C'est le père qui revient s'asseoir comme si de rien n'était. C'est la mère qui sait ce qu'elle a vu. C'est le silence entre les deux. Östlund a construit tout le film, deux heures de tension conjugale sur quatre minutes et demie de neige.
Comment ils l'ont tournée
La terrasse du restaurant que vous voyez à l'écran n'est pas aux Arcs. Elle a été reconstruite en studio à Göteborg, en Suède, devant un fond vert. L'avalanche est réelle, elle a été filmée en Colombie-Britannique, au Canada. Les deux éléments ont été assemblés en post-production, et une brume de neige numérique a été ajoutée par-dessus pour créer l'illusion que l'avalanche engloutit la terrasse.
Östlund a décrit son ambition : "Nous avions des objectifs élevés avec cette scène. L'un d'entre eux était de créer la scène d'avalanche la plus spectaculaire de l'histoire du cinéma." Le résultat est si convaincant qu'un spectateur a raconté que le couple assis devant lui dans la salle a physiquement sursauté quand la neige a déferlé vers l'écran, un réflexe comparable à celui des premiers spectateurs de L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat en 1896.
Le film a été tourné avec une seule caméra, un choix délibéré d'Östlund pour contrôler rigoureusement la composition de chaque cadre. Fredrik Wenzel, le chef opérateur, utilisait une ARRI Alexa avec des optiques anamorphiques. Le style du film repose sur des plans fixes longs et composés avec une précision rigide, une approche que la critique a comparée à Kubrick (The Shining) et à Haneke (Caché). Le Hollywood Reporter a noté qu'au fur et à mesure que le film avance, la caméra commence occasionnellement à bouger un peu "un petit zoom ici, un léger panoramique là" pour suggérer que plus rien n'est comme avant.
Östlund tournait entre 30 et 50 prises par scène pour permettre aux acteurs de développer les émotions de leurs personnages. La scène du dîner où Ebba révèle sa colère à Tomas a nécessité quatre jours de tournage, un jour par acteur, pour atteindre le bon niveau d'émotion. Östlund voulait que les dialogues ne sonnent jamais forcé : "Je veux que les acteurs me disent si un dialogue ne semble pas juste. Pour moi, c'est important que les répliques ne soient pas forcées, que la conversation coule naturellement."
Pendant la post-production, Östlund a appliqué des effets et des mouvements de caméra supplémentaires via Photoshop et After Effects, une technique qu'il avait développée sur ses films précédents, notamment le court-métrage Incident by a Bank, dont tous les mouvements de caméra avaient été créés au montage. Pour Snow Therapy, il a également "reconstruit" numériquement des montagnes et des portions du complexe hôtelier pour amplifier l'environnement visuel. Tout ce travail numérique reste invisible, le spectateur n'a aucun indice que les décors ont été retouchés.
Un détail d'écriture : juste avant que l'avalanche ne soit déclenchée, le fils demande "Y'a pas du parmesan ?" Östlund a dit que c'est la réplique du film dont il est le plus fier, la banalité absolue du quotidien, une seconde avant la catastrophe.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
La position de Tomas au moment du blanc (~2:30) Quand la neige engloutit l'écran et que la visibilité revient, regardez : Tomas n'est plus à sa place. Il est parti. Il a couru. Ebba est penchée sur les enfants. La scène ne vous montre pas la fuite, elle vous montre le résultat. Et c'est pire.
Les smartphones des touristes (~1:00) Avant la panique, les convives sortent leurs téléphones pour filmer l'avalanche. Ils la traitent comme un spectacle. C'est exactement votre position de spectateur et Östlund le sait. Quand la neige arrive, les téléphones disparaissent. Le spectacle est terminé.
L'immobilité de la caméra (tout le plan) Comparez mentalement ce plan avec la scène de l'avalanche dans n'importe quel film catastrophe hollywoodien. Ici, pas de panoramique, pas de travelling, pas de plan de coupe. La caméra est un témoin muet qui refuse de réagir. C'est cette indifférence mécanique qui rend la scène si troublante.
Le saviez-vous ?
L'inspiration du film vient d'une anecdote réelle. Des amis suédois d'Östlund étaient en vacances en Amérique latine quand des hommes armés ont surgi et ont ouvert le feu. Le mari a instinctivement couru se mettre à l'abri, laissant sa femme sans protection. De retour en Suède, elle ne pouvait pas s'empêcher, après un verre ou deux de vin, de raconter l'histoire encore et encore. Östlund n'a jamais oublié cette anecdote. Il a ensuite découvert des études sociologiques montrant que les couples qui survivent à des détournements d'avion divorcent fréquemment et que les survivants de naufrages comme le Costa Concordia sont souvent des hommes qui laissent les femmes et les enfants derrière eux.
Östlund était réalisateur de films de ski avant de passer au cinéma de fiction, ce qui explique sa connaissance intime de l'environnement (les canons à neige, les files d'attente aux remontées, les silences gênés sur les télésièges). Le plan fixe de l'avalanche s'inscrit dans une tradition que le blog couvre peu : celle du cinéma de l'observation statique, où la durée du plan et l'immobilité de la caméra créent la tension plus proche d'Angelopoulos (Le Pas suspendu de la cigogne) ou de Haneke que de Scorsese ou De Palma. C'est l'anti-plan-séquence : au lieu de vous entraîner dans le mouvement, il vous cloue sur place.
Sources
Ruben Östlund, interview Collider (octobre 2014)
Ruben Östlund, interview Emanuel Levy (2014)
Ruben Östlund, pressbook officiel Force Majeure (Coproduction Office)
Ruben Östlund, interview Screen Daily (décembre 2014)
Variety - critique par Peter Debruge (Cannes, mai 2014)
The Hollywood Reporter - critique (Cannes, 2014)
Film Comment - "Film of the Week: Force Majeure"
NY Ski Blog - "Force Majeure Movie Review" (description technique de la scène)
Michigan Quarterly Review - "Ruben Östlund's Force Majeure" (analyse stylistique)
Wikipedia - Force Majeure (film)