Plan séquence Hunger (2008) - La conversation avec le prêtre

  • Titre du film : Hunger

  • Année : 2008

  • Réalisateur / Co-scénariste : Steve McQueen (premier long-métrage - artiste plasticien, lauréat du Turner Prize 1999 ; futur Oscar pour 12 Years a Slave, 2013)

  • Co-scénariste : Enda Walsh (Once, Disco Pigs)

  • Pays : Royaume-Uni / Irlande (co-production Film4, Channel 4, Northern Ireland Screen)

  • Chef opérateur : Sean Bobbitt (BSC - DP attitré de McQueen sur Shame, 12 Years a Slave, Widows)

  • Acteurs : Michael Fassbender (Bobby Sands), Liam Cunningham (Père Dominic Moran)

  • Monteur : Joe Walker (futur monteur de Dune, Arrival, Sicario - collaborateur de Denis Villeneuve)

  • Musique : David Holmes et Leo Abrahams

  • Stabilisation : caméra LOCKED-OFF (parfaitement immobile, posée sur trépied)

  • Pellicule : 35mm - magasins spéciaux fabriqués sur mesure (les magasins standards ne contiennent que ~10 minutes ; il en fallait 17)

  • Durée du plan : 17 minutes 10 (certaines sources disent 17:30 ; la scène complète avec les close-ups qui suivent dure ~22-23 min)

  • Méthode : VRAI plan continu unique - caméra fixe, plan séquence statique en plan large

  • Nombre de prises : 4 (à la 3e, le perchman s'effondre d'épuisement ; la 4e est retenue)

  • Préparation des acteurs : Cunningham emménage dans l'appartement de Fassbender à Belfast pendant plusieurs semaines ; ils répètent la scène 12 à 15 FOIS PAR JOUR

  • Durée du film : 96 minutes

  • Budget : ~1,5 million de livres

  • Box-office : 1,7 million de livres

  • Récompenses : Caméra d'Or - Cannes 2008 ; 2 BAFTAs ; Sydney Film Prize

  • Record possible : Guinness 2009 - le plan-séquence sur pellicule le plus long de l'histoire (le précédent record était les 8 minutes d'ouverture de The Player de Robert Altman, déjà dans cette collection)

La prison du Maze, Belfast. 1981. Une petite salle de parloir aux murs nus. Une table en formica. Deux chaises métalliques. Bobby Sands (Michael Fassbender), prisonnier de l'IRA, est assis d'un côté. Le Père Dominic Moran (Liam Cunningham), prêtre catholique de Belfast, est assis de l'autre. Ils fument. Ils parlent. Et pendant 17 minutes, c'est tout. La caméra est posée sur trépied, à mi-distance, en plan large. Elle ne bouge pas. Elle ne zoome pas. Elle ne coupe pas. Pas de gros plans, pas de champ-contrechamp, pas de musique. Juste deux hommes qui parlent. Sands explique qu'il va mourir, la grève de la faim commence dans quelques heures. Moran tente de le dissuader. Ils débattent du nationalisme irlandais, de la religion, de la famille, du suicide, du martyre. Ils plaisantent. Ils s'insultent. Ils se taisent. Sands raconte une histoire d'enfance, un poulain qu'il avait dû euthanasier en colonie de vacances, et le geste de miséricorde que ce meurtre représentait pour lui. À la fin, ils se regardent. Moran sait qu'il a perdu. Sands sait qu'il va mourir. Et la caméra n'a pas cessé d'être immobile une seule seconde.

Pourquoi cette scène est culte

Le contraste avec tout le reste de cette collection est total. Pendant que Sokurov fait flotter une caméra à travers 33 salles de l'Ermitage en 96 minutes, pendant que Cuarón filme l'intérieur d'une voiture qui explose, pendant que Lubezki marche dans le chaos de Bexhill, McQueen pose une caméra sur trépied, dans une salle vide, et la laisse là pendant 17 minutes. Aucun mouvement. Aucune coupe. Aucune virtuosité. Juste deux acteurs et un cadre.

C'est le geste le plus radical du film. Liam Cunningham a raconté la première rencontre avec McQueen : "Je me souviens de Steve le premier jour disant : 'Je pense tourner cette scène en un seul plan'. Et ma réaction immédiate a été : 'Tu es complètement cinglé ?!'" Cunningham n'avait pas tort de paniquer. À l'époque où la moyenne des plans dans un film hollywoodien est passée sous les 3 secondes, McQueen demandait à deux acteurs de tenir 17 minutes en plan large fixe. Aucun montage pour cacher les hésitations. Aucune coupe pour économiser une réplique ratée. Aucun gros plan pour vendre une émotion.

Et c'est précisément ce qui fait la grandeur du plan. La caméra immobile vous force à REGARDER les acteurs comme on regarde un tableau. Vous ne pouvez pas être guidé par un montage qui choisit pour vous où poser les yeux. Vous décidez. Vous regardez Sands quand il parle. Puis vous regardez Moran quand il écoute. Puis vous regardez la main de Sands qui tremble en allumant une cigarette. Puis vous regardez les yeux de Moran qui comprennent qu'il a déjà perdu. Le plan-séquence n'est pas ici un outil d'immersion (Les Fils de l'homme). Ce n'est pas un outil de virtuosité (Les Affranchis). C'est un outil d'attention. McQueen vous force à VOIR, non pas ce qu'il a choisi pour vous, mais ce que VOUS choisissez de voir.

Et selon le Guinness des records, ce plan est devenu en 2008 le plus long plan-séquence sur pellicule de l'histoire du cinéma battant le record précédent de 8 minutes détenu par l'ouverture de The Player (Altman, 1992, déjà dans cette collection).

Comment ils l'ont tournée

Le défi numéro un était mécanique : la pellicule 35mm. Un magasin standard contient environ 1 000 pieds de film, soit ~11 minutes maximum à 24 images par seconde. Pour filmer un plan continu de 17 minutes, il fallait un magasin spécial. Sean Bobbitt, le chef opérateur, a fait fabriquer sur mesure des magasins agrandis capables de contenir assez de pellicule pour la durée complète. C'était une intervention industrielle pour un seul plan d'un seul film.

Le défi numéro deux était humain. Comment faire jouer 17 minutes de dialogue ininterrompu à deux acteurs sans qu'aucun ne se trompe d'une syllabe, d'un mouvement, d'un timing ? La réponse de McQueen : une préparation totale. Cunningham a emménagé dans l'appartement de Fassbender, en face du port de Belfast, plusieurs semaines avant le tournage. Cunningham a raconté à propos de leur quotidien : "Chaque matin, on se lève, il met le porridge à cuire et on commence à répéter cette putain de scène. À une heure, on toque à la porte, on nous tend de la nourriture, et la porte se referme."

Douze à quinze fois par jour. Pendant des semaines. Le même dialogue de 17 minutes. À la fin de la préparation, les deux acteurs connaissaient la scène à un niveau musculaire comme des danseurs connaissent une chorégraphie. Chaque pause, chaque inflexion, chaque geste de main était inscrit dans leur corps.

Le jour du tournage : quatre prises. La première est ratée. La deuxième est ratée. À la troisième, alors que la prise approche de la fin et qu'il semble qu'elle pourrait être la bonne, le perchman s'effondre d'épuisement. Tenir une perche au-dessus de deux acteurs pendant 17 minutes sans bouger est physiquement épuisant. Son corps a lâché avant la fin de la prise. La quatrième prise, la dernière, est celle qui est dans le film.

Bobbitt a confirmé sa philosophie dans Seventh Row : "Mon travail n'est pas de dire au réalisateur ce qu'il faut faire ; mon travail est de faire ce que le réalisateur veut faire." Sur Hunger, ce que McQueen voulait, c'était l'immobilité totale. Pas de glissement, pas de réajustement, pas de panoramique discret. La caméra devait être un témoin neutre comme un caméra de surveillance dans une salle d'interrogatoire. Bobbitt a respecté cette exigence à la lettre.

Le détail technique le plus fou : la salle de parloir était éclairée par une lumière de fenêtre simulée qui CHANGEAIT subtilement pendant les 17 minutes. And So It Begins l'a noté en accélérant la scène : "Si vous accélérez le plan, la lumière sur les murs change effectivement." McQueen et Bobbitt ont simulé le passage du temps réel pendant le plan donnant à la conversation une dimension temporelle imperceptible à vitesse normale, mais bien réelle. Les 17 minutes du plan correspondent à 17 minutes de lumière naturelle changeante.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • Les mains de Sands (~première moitié du plan) Fassbender fume. Cherchez le moment où sa cigarette devient cendre. Les mains qui tremblent légèrement. La gestuelle minimaliste qui dit tout. Avec une caméra immobile à mi-distance, vous voyez chaque détail du langage corporel bien plus qu'avec un montage classique qui privilégierait toujours les visages.

  • Le changement de lumière (~accélérez la scène si possible) En vitesse normale, vous ne le voyez pas. En vitesse rapide, vous voyez les ombres bouger sur les murs. McQueen a simulé 17 minutes de temps réel pendant les 17 minutes de la prise. C'est une horloge solaire intégrée au plan.

  • Le silence de Cunningham (~milieu du plan, fin de la première partie) Moran arrête de parler. Il regarde Sands. Il sait. Cherchez ce moment où le prêtre cesse d'argumenter où il comprend qu'il a perdu. C'est l'un des plus grands moments d'acteur silencieux du cinéma contemporain. Et la caméra immobile vous oblige à le voir.

Le saviez-vous ?

McQueen est un artiste plasticien pas un cinéaste de formation. Il a remporté le Turner Prize en 1999 pour ses installations vidéo, dont une où il se tient immobile pendant qu'une bâche s'effondre autour de lui (hommage à Buster Keaton). Hunger est son premier long-métrage. Et le geste central du film, poser une caméra et la laisser là, vient directement de sa pratique d'artiste. Les vidéos d'art contemporain assument souvent une durée et une immobilité qui violent les conventions du cinéma narratif. McQueen a importé cette grammaire dans la fiction. Le plan de 17 minutes est moins un plan-séquence de cinéma qu'une installation vidéo enclavée dans un film de 96 minutes.

Ce plan est l'opposé exact de tous les Steadicams de cette collection. Pendant que Garrett Brown invente le low-mode sur The Shining (1980), pendant que McConkey danse au Copacabana sur Les Affranchis (1990), pendant que Sakamoto traverse 200 figurants sur The Revenant (2015) McQueen pose un trépied et ne le touche plus. Le plan de Hunger appartient à une autre famille : celle des plans-séquences IMMOBILES de cette collection. Trois films composent cette famille restreinte :

Trois films, trois fonctions opposées de l'immobilité. Östlund l'utilise pour la peur (vous voyez l'avalanche arriver sans pouvoir détourner les yeux). Noé pour la punition (vous voyez la violence sans coupe miséricordieuse). McQueen pour l'attention (vous voyez deux hommes débattre sans qu'aucun monteur ne décide ce que vous devez ressentir).

Et il y a la connexion The Player. Le Guinness des records aurait reconnu Hunger comme le détenteur du record du plus long plan-séquence sur PELLICULE battant Altman. Si c'est vrai, alors le triangle est parfait : l'ouverture de The Player (1992) cite explicitement La Soif du mal de Welles (1958) dans son dialogue, puis dépasse son record. Hunger (2008) dépasse ensuite The Player. Et la trajectoire continue, l'Arche russe (2002) avait déjà pulvérisé tous les records, mais en numérique. Hunger est le dernier grand plan-séquence sur pellicule.

McQueen ferait ensuite Shame (2011), 12 Years a Slave (2013, Oscar du meilleur film), et Widows (2018) tous avec Sean Bobbitt à la caméra et Joe Walker au montage. Le trio formé sur Hunger est devenu l'une des collaborations les plus solides du cinéma contemporain. Et tout a commencé par 17 minutes immobiles dans une fausse cellule de Belfast.

Sources

  • Liam Cunningham et Michael Fassbender - interview The Telegraph (cité sur michaelfassbender.org, 2008)

  • Steve McQueen & Michael Fassbender - Film4 Interview Archive (2008)

  • Sean Bobbitt - Seventh Row, "Cinematographer Sean Bobbitt talks shooting On Chesil Beach" (juin 2018)

  • And So It Begins... - "Hunger: A Shot-for-Shot Breakdown" (avril 2016)

  • Steve Pulaski - critique Hunger (janvier 2026)

  • Seongyong's Private Place - "Hunger (2008)" (mars 2016)

  • Express Elevator to Hell - "Hunger (2008)" (juillet 2014)

  • Keith Uhlich / Substack - critique Hunger

  • Film Education - Study Guide Hunger (2009)

  • IMDB Reviews - Hunger (2008)

  • Wikipedia - Hunger (2008 film)

  • Wikipedia - Sean Bobbitt

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Plan séquence L'Arche russe (2002) https://www.plan-sequences.com/categories-de-plans-sequences/plan-sequence-larche-russe-2002 - L'autre film qui a redéfini les limites du plan continu, en 96 minutes sans coupe

Plan-séquence et psychologie du spectateur https://www.plan-sequences.com/blog-plan-sequences/plan-sequence-psychologie-spectateur - Pourquoi 17 minutes d'immobilité agissent différemment sur le cerveau qu'un montage classique

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