Plan séquence The Place Beyond the Pines (2012) - L'ouverture

  • Titre du film : The Place Beyond the Pines (Cruce de caminos / Place au-delà des pins)

  • Année : 2012 (Toronto IFF) / 2013 (sortie publique)

  • Réalisateur / Co-scénariste : Derek Cianfrance (Blue Valentine, 2010)

  • Co-scénaristes : Ben Coccio et Darius Marder

  • Pays : États-Unis

  • Chef opérateur : Sean Bobbitt (BSC - Hunger, Shame, 12 Years a Slave ; déjà dans cette collection avec Hunger 2008)

  • DP initialement prévu : Andrij Parekh (Blue Valentine) A REFUSÉ le film 2 mois avant le tournage à cause de la Globe of Death : "J'ai rêvé que je mourrais en faisant ce film"

  • Acteurs : Ryan Gosling (Luke Glanton), Bradley Cooper, Eva Mendes, Ben Mendelsohn

  • Monteurs : Jim Helton et Ron Patane

  • Musique : Mike Patton (Faith No More, Mr. Bungle)

  • Caméra : Arricam LT (35mm handheld)

  • Pellicule : 2-perf - magasins de 400 pieds, soit 8 minutes 30 par magasin

  • Total pellicule sur le film : 14 000 pieds sur UNE seule caméra handheld

  • Optiques : série principale Arricam (zooms et fixes mélangés)

  • Stabilisation : handheld + Steadicam pour les transitions

  • Truc technique : Texas Switch - Gosling sort du cadre et un cascadeur prend sa place sur la moto sans coupe visible

  • Durée du plan d'ouverture : ~3 minutes

  • Méthode : plan continu (assemblé sur un seul magasin de 2-perf, pas de couture nécessaire)

  • Cascadeur principal : Rick Miller (rider du Globe of Death)

  • Incident de tournage : Bobbitt assommé pendant la 2e prise, une moto lui est tombée dessus à l'intérieur de la cage. Sauvé par son équipement RoboCop

  • Préparation Gosling : apprentissage moto de zéro (il ne savait pas en faire avant le film)

  • Durée du film : 140 minutes

  • Lieu de tournage : Schenectady, État de New York

  • Budget : 15 millions de dollars

  • Box-office : 47,1 millions de dollars

Une caravane de fête foraine. Schenectady, État de New York. Crépuscule. La caméra entre par la porte. Un homme est assis sur un lit, torse nu, intégralement tatoué. Il fait tourner un couteau papillon dans sa main droite, ouverture, fermeture, ouverture, fermeture. Il s'appelle Luke Glanton (Ryan Gosling). Il enfile un T-shirt, une veste, et sort. La caméra le suit. Pas devant, DERRIÈRE. Elle marche dans son dos, à 1 mètre, sans se presser. Dehors, la fête foraine bat son plein. Néons clignotants. Bruit des manèges. Foule qui rit. Vendeurs de barbe à papa. Et Luke avance, allume une cigarette, traverse tout ça sans regarder personne, comme s'il était déjà ailleurs. La caméra ne le quitte pas. Elle traverse les flaques de lumière colorée, frôle les enfants qui courent, slalome entre les visiteurs qui se retournent pour le photographier. Luke arrive devant une grande tente. L'annonceur hurle son nom dans le micro. Luke entre. Le rideau se referme derrière lui. La caméra continue. À l'intérieur : une sphère de barreaux d'acier de 4 mètres de diamètre, la Globe of Death. Luke monte sur sa moto. Démarre. Deux autres motos entrent dans la sphère. Et la caméra ENTRE avec eux. Au centre de la cage. Pendant que trois motos tournent autour à 80 km/h. Vous êtes au milieu. Pas de coupe. Pas un seul plan de coupe pendant 3 minutes. Et la caméra n'a jamais cessé d'être sur les épaules de Sean Bobbitt, un homme qui aurait pu mourir pendant ce plan.

Pourquoi cette scène est culte

Cianfrance a expliqué sa philosophie à SBS What's On : "À chaque fois que vous coupez, il y a un mensonge inhérent dans la coupe. Donc on voulait avoir ce moment qui vous fait entrer dans ce monde et révèle ce personnage." Le mot clé est "mensonge". Le montage classique vous CONSTRUIT un personnage, un gros plan sur les tatouages, un gros plan sur le couteau, un gros plan sur les yeux. Cianfrance refuse cette construction. Il vous donne Luke en bloc, un corps, un mouvement, un dos. Vous le voyez comme la fête foraine le voit : un type qui traverse la foule en silence et entre dans une cage pour risquer sa vie.

Et il y a la décision la plus folle du plan : Bobbitt insistait pour entrer DANS la Globe of Death. Cianfrance hésitait : "Sean, ça va être un peu dangereux là-dedans, il y a trois motos dans cet espace." Bobbitt a répondu : "On doit aller au centre." Pas pour la prouesse, pour la cohérence. Si on coupait à l'extérieur de la cage et qu'on revenait à l'intérieur, le contrat passé avec le spectateur pendant la traversée de la fête foraine était brisé. Luke entre dans la cage. La caméra entre avec lui. C'est la seule façon de respecter ce qui vient d'être promis.

Rolling Stone a écrit : "Quelle entrée. Toute la gloire revient au directeur photo Sean Bobbitt qui suit Luke de sa caravane à travers le terrain de cirque jusqu'à une cage en acier (la Globe of Death) où Luke chevauche sa bécane comme une boucle." Et Way Too Indie : "The Place Beyond the Pines contient l'une des meilleures scènes d'ouverture que j'aie vues depuis longtemps."

La fonction narrative du plan est triple. Premièrement, il établit Luke comme une force solitaire, la caméra ne s'attache à personne d'autre. Deuxièmement, il place le suicide au centre du personnage dès la première seconde, entrer dans la Globe of Death, c'est mettre sa vie en jeu pour quelques dollars. Et troisièmement, il introduit le motif récurrent du film : la caméra qui SUIT des hommes qui marchent vers leur destruction. Toute la grammaire visuelle du film entier, Luke, puis Avery, puis Jason et AJ est contenue dans ces 3 minutes d'ouverture. Cianfrance vous montre comment il va filmer ses personnages : de dos, en marche, sans pouvoir les arrêter.

Comment ils l'ont tournée

L'histoire commence par un cauchemar. Andrij Parekh, le chef opérateur de Blue Valentine (2010), le premier film de Cianfrance avait été engagé pour Place Beyond the Pines. Deux mois avant le tournage, il a appelé Cianfrance un matin : "J'ai rêvé cette nuit que je mourrais en faisant ce film. Donc je me retire." Et il a démissionné. Cianfrance s'est retrouvé sans chef opérateur, à deux mois du tournage, sans grandes options.

Il a rencontré Sean Bobbitt, qu'il connaissait pour son travail sur Hunger (2008, déjà dans cette collection, le plan de 17 minutes immobiles avec Bobby Sands). Cianfrance lui a posé la question directement : "Penses-tu que tu vas mourir en faisant ce film ?" Bobbitt a répondu qu'il avait été photographe de guerre pendant 8 ans, qu'il pensait pouvoir survivre. Il a accepté le poste.

Sa première décision a été technique : tourner sur pellicule, pas en numérique. Pas pour le rendu, pour SA propre santé. Bobbitt a expliqué à British Cinematographer : "Je suis content qu'on ait tourné sur pellicule parce qu'un magasin de 2-perf dure 8 minutes 30. La bande numérique dure 23 minutes et à cette longueur j'aurais été une ruine." Le format 2-perf (où chaque image n'utilise que 2 perforations au lieu de 4 sur la pellicule standard 35mm) lui permettait des magasins de 400 pieds qui pesaient nettement moins lourd et l'épuisaient moins vite. Cianfrance a tourné l'intégralité de Place Beyond the Pines, 140 minutes de film, sur UNE SEULE caméra handheld, avec 14 000 pieds de pellicule. C'est extraordinairement peu pour un long-métrage de 2h20.

Le plan d'ouverture tient dans un seul magasin, environ 3 minutes sur les 8 min 30 disponibles. Pas de stitching nécessaire, pas de couture cachée. Un vrai plan continu unique sur pellicule physique. Le Texas Switch, l'astuce où Gosling sort du cadre et un cascadeur (Rick Miller) prend sa place sur la moto au moment exact où la caméra entre dans la cage, était nécessaire parce que Gosling ne pouvait pas faire le numéro de la Globe of Death. Il avait appris à rouler à moto de zéro pour le film, mais conduire à 80 km/h sur les parois d'une sphère d'acier exige des années d'entraînement.

Bobbitt s'est équipé pour entrer dans la cage. Cianfrance l'a décrit : "Sean s'est habillé et il ressemblait à RoboCop avec une caméra, il avait un casque et tout son équipement complet." Imaginez : un homme avec un casque intégral, un gilet de protection, des genouillères, des coudières, portant une caméra Arricam LT à l'épaule, AU CENTRE d'une sphère d'acier de 4 mètres de diamètre, avec trois motos qui tournent autour de lui à 80 km/h. Bobbitt regardait le moniteur à travers une visière de casque.

Pendant la deuxième prise, une moto est tombée. Sur Bobbitt. IMDB Trivia confirme l'incident : "Le directeur photo Sean Bobbitt a failli être tué ; heureusement, il n'a été qu'assommé quand une moto lui est tombée dessus pendant la deuxième prise du numéro à l'intérieur de la cage. À ce moment-là, il portait un équipement de protection lourd et un casque." L'équipement RoboCop lui a probablement sauvé la vie. Andrij Parekh avait rêvé de mourir sur ce film. Sean Bobbitt s'est presque fait tuer à sa place.

Le plan est dans le film. Bobbitt s'en est sorti. Et le résultat, vous au centre de la cage pendant que les motos tournent, n'aurait pas pu être obtenu autrement. Aucun trucage, aucune doublure, aucune CGI. Un homme dans une cage avec trois motos.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • Le couteau papillon (~première seconde) Avant que Luke ne se lève, la caméra entre dans la caravane et le trouve en train de faire tourner un couteau papillon. Le geste est rapide, expert, dangereux. Vous ne savez pas encore qui est cet homme mais vous savez déjà qu'il manie les armes blanches comme on respire. Trois secondes pour caractériser un personnage. C'est tout Cianfrance.

  • Le Texas Switch à l'entrée de la cage (~minute 2) Cherchez le moment EXACT où Gosling sort du cadre et un cascadeur le remplace. Si vous le trouvez, vous avez un meilleur œil que 99% des spectateurs. C'est l'un des Texas Switches les plus réussis du cinéma contemporain, invisible, fluide, indétectable.

  • Le centre de la cage (~minute 3) Trois motos tournent autour de la caméra à 80 km/h. La caméra ne bouge pas. Bobbitt est dedans, en RoboCop. À la prise précédente (la 2e), une moto lui était tombée dessus. La 3e (ou 4e ?), celle qui est dans le film, il l'a réussie. Regardez ce moment en sachant qu'un homme a failli mourir pour l'obtenir.

Le saviez-vous ?

Ce plan complète l'arc Sean Bobbitt dans cette collection, deux articles, deux films, deux extrêmes opposés du plan-séquence :

  1. Hunger (2008, McQueen) caméra LOCKED-OFF, 17 minutes de dialogue immobile. Le plan le plus statique de la carrière de Bobbitt.

  2. The Place Beyond the Pines (2012, Cianfrance) caméra handheld au centre d'une cage avec trois motos. Le plan le plus dangereux de la carrière de Bobbitt.

Quatre ans séparent les deux plans. Le même homme derrière la caméra. Aucun mouvement (Hunger) → mouvement maximal (Pines). Aucun risque (Hunger) → risque mortel (Pines). Le silence d'une cellule (Hunger) → le rugissement de trois moteurs (Pines). Bobbitt prouve qu'un grand directeur photo n'a pas de signature, il a des CARACTÈRES, qu'il adapte au film. Pour McQueen, il est immobile. Pour Cianfrance, il fonce dans une cage en acier.

Ce plan partage aussi un ADN avec Birdman (Iñárritu/Lubezki, 2014, déjà dans cette collection - film entier en plan unique apparent) et Boogie Nights (Paul Thomas Anderson, 1997 - l'ouverture du Hot Traxx). Les trois films utilisent le même outil narratif : un long plan d'ouverture qui présente un personnage en le suivant à travers son monde professionnel. Boogie Nights vous fait entrer dans la boîte de nuit du porno. Birdman vous fait entrer dans les coulisses d'un théâtre de Broadway. Place Beyond the Pines vous fait entrer dans une fête foraine et une cage de moto. Trois univers très différents, même méthode.

Et il y a un détail troublant. Cianfrance a tourné le film à Schenectady, New York "Schenectady" est un mot mohawk qui signifie littéralement "the place beyond the pines" l'endroit au-delà des pins. Le titre du film n'est pas une métaphore. C'est une traduction. Le film entier, les trois actes, les trois générations de pères et fils, se déroule dans le territoire dont le nom même signifie "ailleurs". L'ouverture vous montre Luke entrer dans cet ailleurs. Et le plan continu est l'outil idéal pour traverser une frontière sans coupe parce qu'une coupe serait un retour en arrière, et que dans ce film, on ne revient jamais en arrière.

Sources

  • Derek Cianfrance - SBS What's On, "The Place Beyond the Pines: Derek Cianfrance/Ryan Gosling interview" (mai 2013)

  • Sean Bobbitt - British Cinematographer, "Sean Bobbitt BSC / Hysteria, Byzantium and The Place Beyond The Pines" (2013)

  • Sean Bobbitt - Seventh Row, "Interview: Cinematographer Sean Bobbitt talks shooting On Chesil Beach" (juin 2018)

  • IMDB Trivia - The Place Beyond the Pines (incident de tournage, refus de Parekh)

  • Peter Travers - Rolling Stone, critique The Place Beyond the Pines (mars 2013)

  • Way Too Indie - critique The Place Beyond the Pines (avril 2013)

  • Deep Focus Review - critique The Place Beyond the Pines (2024)

  • Time Out - critique The Place Beyond the Pines (avril 2013)

  • New York Times - premières 3 minutes narrées par Cianfrance (2013)

  • Wikipedia - The Place Beyond the Pines

  • Wikipedia - The Place Beyond the Pines (soundtrack)

  • Wikipedia - Sean Bobbitt

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Plan séquence La soif du mal (1958) https://www.plan-sequences.com/categories-de-plans-sequences/la-soif-du-mal - Une autre ouverture de film mythique, même logique du plan continu sans coupe

Pourquoi la durée d'un plan-séquence change tout https://www.plan-sequences.com/blog-plan-sequences/pourquoi-la-dure-d-un-plan-sequence-change-tout - Pour comprendre ce que ces 3 minutes font au spectateur avant même le premier dialogue

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