Plan séquence Enter the Void (2009) - Le Point de vue d'Oscar

Aperçu
  • Titre du film : Enter the Void (Soudain le vide)

  • Année : 2009 (Cannes) / 2010 (sortie publique)

  • Réalisateur / Co-scénariste / Co-monteur / Opérateur de grue : Gaspar Noé

  • Co-scénariste : Lucile Hadzihalilović (compagne de Noé, réalisatrice de Innocence)

  • Pays : France / Allemagne / Italie / Canada

  • Chef opérateur : Benoît Debie (SBC - Irréversible 2002, Climax 2018, déjà dans cette collection)

  • Key grip : Akira Kanno (Japonais "le meilleur dont je pouvais rêver", selon Noé)

  • Co-monteurs : Marc Boucrot et Jérôme Pesnel

  • Musique : Thomas Bangalter (Daft Punk déjà sur Irréversible et Climax) + "Freak" de LFO (générique)

  • Design générique : Tom Kan (typographie) + Thomas Fleisch (photographies électrostatiques à 30 000 volts sur découpes en carton + papier alu)

  • VFX : BUF Compagnie - Geoffrey Niquet (superviseur)

  • Caméras : Aaton XTR Prod, ARRICAM Lite (LT), Ikonoskop

  • Optiques : Zeiss Master Prime, Zeiss Ultra 16

  • Pellicule : Kodak Vision3 250D 5207 et 500T 5219

  • Stabilisation : grues massives en studio (rebuild des lieux réels), Steadicam pour les transitions

  • Durée du plan d'ouverture : ~15 minutes (jusqu'à la mort d'Oscar dans les toilettes)

  • Méthode : POV(Point of view, point de vue en francais) intégral, la caméra EST les yeux d'Oscar pendant toute la première partie, puis flotte "à un pied derrière sa tête" après sa mort

  • Plans-séquences notables du film :

    • Ouverture POV (~15 min)

    • Survol aérien de Tokyo après la mort (5 minutes en un seul plan, BUF)

    • Le Love Hotel (la caméra traverse les murs de chambre en chambre)

  • Inspiration directe : Lady in the Lake (Robert Montgomery, 1947) premier film entièrement en POV, vu par Noé sous champignons hallucinogènes

  • Durée du film : 161 minutes (version longue) / 143 minutes (version internationale)

  • Lieux de tournage : Tokyo (3+ mois) + Montréal (4 semaines, scènes d'enfance)

  • Budget : 12,4 millions d'euros

  • Box-office : 1,5 million de dollars

  • Cannes 2009 : sélection officielle

Tokyo. Un appartement au 6e étage. Vue sur les néons du quartier. Vous êtes au lit. Vous êtes Oscar. Vous voyez la fenêtre, le balcon, le ciel rose au-dessus des toits. Votre sœur Linda entre dans la chambre, votre vision la suit comme votre tête le ferait. Elle vous parle. Vous lui répondez (en voix off intérieure, parce que vos lèvres sont aussi votre voix). Elle part travailler, strip-teaseuse dans un club de Shinjuku. Vous restez seul. Vous prenez votre pipe à DMT. Vous fumez. Et pendant 5 minutes, vous ne voyez plus rien, juste des mandalas de couleur, des tentacules de néon, des sphères qui tournent. Le trip se termine. Vous regardez le réveil. Vous descendez les escaliers de l'immeuble. Vous traversez le quartier. Vous entrez dans un bar miteux qui s'appelle "The Void". Les toilettes. Une transaction de drogue qui tourne mal. La police arrive. Vous vous enfermez dans une cabine. "I have a gun." Un coup de feu à travers la porte. Vous tombez. La caméra qui n'a JAMAIS quitté votre tête depuis le générique, reste avec vous. Vous regardez le sol. Vous regardez vos mains. Votre vision se trouble. Vous mourez. Et pourtant la caméra ne coupe pas. Elle reste avec vous. Pour les 2 heures qui suivent, elle ne va plus jamais vous quitter.

Pourquoi cette scène est culte

Tout autre film aurait coupé à votre mort. Tout autre film aurait basculé en plan large quand le corps tombe, un travelling arrière, un fondu noir, un changement de point de vue. Noé refuse. La caméra reste collée à votre cerveau mort. Et c'est de là que le film entier va naître : pendant 143 minutes, vous flottez au-dessus de Tokyo dans la conscience post-mortem d'Oscar, regardant votre sœur souffrir, regardant vos amis vous trahir, regardant votre passé revenir en flashes. Le plan-séquence d'ouverture n'est pas un exploit technique, c'est un contrat. Noé promet, dès la première seconde, que vous ne pourrez pas sortir d'Oscar. La caméra ne le quittera jamais. Vous êtes coincé dans son crâne pour toutes les 2h20 du film.

C'est le projet le plus radical de cette collection en termes de POV. Strange Days (1995, déjà dans la collection) utilisait la caméra-casque de première personne pour des séquences de 3 à 10 minutes. Enter the Void l'étend à TOUT LE FILM. 143 minutes en première personne, d'abord à travers les yeux d'Oscar, puis "à un pied derrière sa tête" après sa mort. Aucun film, avant ou après, n'a poussé l'identification visuelle aussi loin.

Noé a expliqué l'origine du projet : il avait vu Lady in the Lake de Robert Montgomery (1947) un film noir tourné entièrement en POV, où le détective Philip Marlowe est représenté uniquement par sa main qui rentre dans le cadre pendant qu'il prenait des champignons hallucinogènes. La combinaison du POV de Montgomery et de l'expérience psychédélique a donné l'idée : un film entier en première personne, comme un trip continu, avec la mort comme point de bascule.

Le 366 Weird Movies résume l'audace : "Le film s'ouvre par une présentation rapide des personnages principaux, Oscar le drug-dealer (du POV duquel le film entier est tourné) et sa sœur strip-teaseuse Linda, puis bascule en un trip DMT sans paroles de cinq minutes, une odyssée arc-en-ciel abstraite de mandalas tourbillonnants et de tentacules ondulants gentiment."

Comment ils l'ont tournée

L'innovation technique la plus radicale est aussi la moins visible : Noé OPÉRAIT LA GRUE LUI-MÊME. Pas Debie. Noé. Dans son interview à HollywoodChicago en 2010, Noé a expliqué : "J'opérais la grue mais le grip poussait le chariot qui portait la grue. Je rêvais presque chaque nuit de comment je positionnerais la grue sur le plateau le lendemain. C'était mon obsession principale. Mon directeur photo s'occupait de l'éclairage. C'était vraiment difficile de tourner ces scènes, donc il ne faisait pas le camerawork, en tout cas pas sur ce film. Je suis heureux qu'on ait pu partager tout ce travail, et heureusement j'avais le meilleur grip dont je pouvais rêver."

C'est l'inverse total de la division du travail classique. Sur Irréversible (2002), Noé OPÉRAIT déjà la caméra lui-même. Sur Enter the Void, il opère la grue pendant que Debie, son chef opérateur attitré, s'occupe UNIQUEMENT de l'éclairage. Akira Kanno, le key grip japonais, pousse physiquement le chariot qui porte la grue. C'est un cinéaste qui devient son propre opérateur, un DP(directeur de la photographie) qui devient lumière pure, et un grip qui devient moteur.

Le défi physique était colossal. Pour faire flotter la caméra à travers les murs des appartements et des love hôtels, ce qui définit le langage visuel du film après la mort d'Oscar, il fallait des systèmes de fixation de grue qui n'existaient pas. Noé a confirmé à BUF : "Le plus compliqué c'était d'avoir quelqu'un de suffisamment doué pour trouver des systèmes de fixation de grue pour que la caméra vole en permanence en traversant les murs. Ça paraissait un pari technique impossible. On a essayé de faire fabriquer des prototypes. Finalement, on pensait tourner dans des décors réels, mais on a dû beaucoup reconstruire en studio parce que c'était impossible autrement." Les appartements réels de Tokyo ont été reconstruits dans des studios avec des murs amovibles, des plafonds détachables, et des grues massives qui passaient à travers tout. "Je faisais des cauchemars dans lesquels la grue était bloquée et, tous les soirs, je rêvais de position de caméra et d'enchaînement de plans." Le tournage de Tokyo a duré PLUS DE 3 MOIS.

La scène d'ouverture spécifiquement (le POV depuis l'appartement d'Oscar) utilise un montage invisible. La caméra n'est PAS une vraie caméra-casque comme Strange Days. C'est un dispositif de caméra portée et de grues, assemblé en post-production pour donner l'illusion d'un POV continu. Quand Oscar cligne des yeux, l'écran noircit brièvement ce qui camoufle les coupes entre les prises individuelles. Noé a transformé le clignement palpébral en outil de montage. Vous clignez, donc vous oubliez la coupe.

Le générique d'ouverture, lui, est une création à part. Tom Kan a designé la typographie. Thomas Fleisch a réalisé les "électrophotographies" des images Kirlian créées en passant 30 000 volts à travers des découpes en carton recouvertes de papier aluminium. Initialement, l'effet électrique devait être utilisé dans la scène finale du Love Hotel (autour des organes génitaux des couples, un effet de "Kirlian aura"). Noé a finalement choisi un effet de fumée pour la scène. Mais les images électriques étaient si réussies qu'il les a réutilisées pour le générique. Résultat : 2 minutes de typographie stroboscopique sur "Freak" de LFO, à une vitesse telle qu'il est impossible de lire les noms, Noé voulait que le spectateur soit déjà désorienté avant le premier plan du film.

Le survol aérien de Tokyo après la mort d'Oscar, le plan-séquence le plus impressionnant techniquement, dure 5 MINUTES en continu. Geoffrey Niquet, le superviseur VFX de BUF, a expliqué à fxguide : "Pour le survol à haute altitude, on a commencé par maquetter une trajectoire de vol en travaillant sur des images d'hélicoptère tournées en vidéo. On a ensuite modélisé les quartiers et ajouté les textures en utilisant les photos numériques. Pour donner une qualité onirique à ces plans, on a accentué les couleurs des néons, les reflets sur les trottoirs mouillés et les noirs des toits. Ce plan continu unique fait 5 minutes." BUF a utilisé son logiciel propriétaire pour reconstruire Tokyo entier en 3D depuis des photos.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • Les clignements (~tout le POV d'ouverture) Chaque fois qu'Oscar cligne des yeux, l'écran noircit brièvement. Noé utilise le clignement comme outil de montage, chaque "blink" cache potentiellement une coupe entre deux prises. C'est l'invention la plus astucieuse du film : la physiologie naturelle de l'œil humain devient une technique d'assemblage invisible. Comptez les clignements pendant les 15 premières minutes. Vous y trouverez les coutures du plan.

  • Le DMT trip (~entre minute 3 et minute 8) 5 minutes sans paroles, juste des mandalas et des tentacules de néon. Aucune narration. Aucun visage humain. Noé fait confiance au spectateur pour rester 5 minutes dans la conscience chimique d'Oscar. C'est l'équivalent psychédélique du Stargate de 2001 : L'Odyssée de l'espace mais en POV intégral.

  • La mort dans les toilettes (~minute 14-15) Le moment de bascule de tout le film. Oscar tombe. La caméra reste avec lui. Vous regardez le sol crade des toilettes du Void. Votre vision se trouble. Et au lieu de couper, au lieu de basculer en plan large, au lieu de fondre au noir, Noé garde la caméra dans votre crâne. Le pacte est scellé : pendant 2 heures, vous serez un mort qui regarde.

Le saviez-vous ?

Enter the Void est le TROISIÈME article Gaspar Noé / Benoît Debie de cette collection et il complète une trilogie parfaite :

  1. Irréversible (2002) caméra immobile pendant 9 minutes dans le tunnel. Le plan continu comme punition du spectateur.

  2. Enter the Void (2009) caméra collée à un cerveau pendant 143 minutes. Le plan continu comme possession du spectateur.

  3. Climax (2018) caméra dans un trip collectif de 42 minutes continues. Le plan continu comme désintégration du spectateur.

Trois films, trois fonctions opposées du refus de couper. Et le même duo derrière la caméra. Noé et Debie ont fait du plan-séquence l'instrument central de leur cinéma, un cinéma qui refuse les confortables conventions du montage classique pour vous enfermer dans une expérience que vous ne pouvez pas quitter.

Ce film partage aussi un ADN avec Strange Days (Bigelow, 1995, déjà dans cette collection). Les deux utilisent le POV pour vous IMPOSER une identité, vous faire vivre l'expérience d'un autre. Mais là où Bigelow utilise le POV pour des sessions de 3 à 10 minutes (les enregistrements SQUID), Noé l'étend à un film entier. Et là où Bigelow garde une distance critique entre la machine SQUID et le spectateur, Noé efface cette distance. Vous N'ÊTES PAS en train de regarder un enregistrement. Vous ÊTES Oscar.

Et il y a un dernier détail troublant : la scène d'enfance d'Oscar (le moment où il fait la promesse à sa sœur Linda de ne jamais la quitter) a été tournée à Montréal et non à New York comme prévu initialement. Noé : "Au départ je pensais à une ville comme New York où j'ai passé une partie de mon enfance. Ça me paraissait donc naturel que la petite enfance se passe là-bas. Mais pour des raisons de législation du travail on a finalement choisi le Canada car on pouvait tourner beaucoup plus d'heures par jour avec des enfants." Le souvenir le plus intime du film, celui qui définit toute la motivation d'Oscar, n'est pas dans la ville réelle de son enfance, mais dans une ville choisie pour des raisons de droit du travail. C'est très Noé.

Sources

  • Gaspar Noé - HollywoodChicago / Indie Outlook, "French Filmmaker Dares to Enter the Void" (septembre 2010, republié 2021)

  • Gaspar Noé - BUF, interview officielle (2010)

  • Geoffrey Niquet (BUF VFX supervisor) - fxguide, "Enter the Void made by fx" (2010)

  • Tom Kan & Thomas Fleisch - Art of the Title, "Enter the Void (2009)" (novembre 2011)

  • Thomas Fleisch - Watch the Titles, "Enter the Void Title Sequence by Gaspar Noe" (cité 2019)

  • ShotOnWhat - Enter the Void (2009) Technical Specifications

  • Express Elevator to Hell - "Gaspar Noé's Irréversible & Enter the Void" (juin 2022)

  • 366 Weird Movies - "81. ENTER THE VOID (2009)" (avril 2021)

  • Wikipedia - Enter the Void

  • Gaspar-noe.com - page officielle Enter the Void

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L'IA peut-elle tourner un plan-séquence ? (Sora, Runway...) https://www.plan-sequences.com/blog-plan-sequences/lia-peut-elle-tourner-un-plan-squence-sora-runway-kling-en-2026 - Ce que BUF faisait en 2009 avec des logiciels propriétaires et 3 mois de tournage, les modèles génératifs le produisent aujourd'hui en quelques minutes

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