Plan séquence Strange Days (1995)

Aperçu
  • Année : 1995

  • Réalisatrice : Kathryn Bigelow (Point Break, The Hurt Locker, Zero Dark Thirty)

  • Pays : États-Unis

  • Scénaristes : James Cameron et Jay Cocks

  • Producteur exécutif / Superviseur technique : James Cameron (a personnellement supervisé le plan d'ouverture)

  • Chef opérateur : Matthew F. Leonetti (ASC)

  • Opérateur Steadicam / Handheld : James Muro (J. Michael Muro - futur réalisateur de scènes de combat dans The Walking Dead, Crash)

  • Caméras : Steadicam (parcours intérieurs) ; Aaton (handheld léger) ; Robings SL (35mm, ~2,7 kg avec pellicule - ultra-légère pour le POV)

  • Dispositif spécial : caméra frontale montée sur casque inventée par Leonetti après un an de recherche et développement

  • Durée du plan d'ouverture : ~3 minutes 30

  • Préparation du plan : 6 mois de mise en place technique

  • R&D de la caméra : 1 an (Leonetti)

  • Crew dans le coffre de la voiture : 5 personnes (opérateur, techniciens, bras supplémentaires pour les interactions avec les acteurs)

  • Méthode : plan composite POV filmé en première personne intégrale, "la caméra devient les yeux de celui qui porte le rig" (Leonetti)

  • Budget : ~42 millions de dollars (flop commercial, 8M$ au box-office US)

Los Angeles. Veille du nouvel an 1999. Vous êtes dans une voiture. Pas "la caméra est dans une voiture", vous êtes dans une voiture. Vos mains chargent un pistolet. Votre souffle est court. Un masque passe devant vos yeux. La portière s'ouvre. Vous entrez dans un restaurant chinois. Vous pointez l'arme. Les clients hurlent. Vous prenez l'argent de la caisse. Les sirènes arrivent. Vous courez. Vous montez un escalier de service. Vous arrivez sur un toit. L'homme devant vous saute, il atterrit de l'autre côté. Vous sautez. Vous ne faites pas la distance. Vos mains agrippent le bord du toit. Vos pieds griffent le mur. L'homme vous tend la main. Un coup de feu. Il tombe. Vous tombez. Six étages. Le sol se rapproche. L'écran devient noir. Trois minutes trente de plan continu en première personne intégrale, pas un seul plan de coupe, pas un seul changement de perspective, pas un seul instant où la caméra cesse d'être vos yeux. Quand le noir se fait, la scène coupe et Lenny Nero (Ralph Fiennes) retire un casque SQUID de sa tête. Vous venez de vivre la mort de quelqu'un d'autre.

Pourquoi cette scène est culte

Cameron a décrit le plan avec la précision d'un ingénieur : "C'est un POV unique ; tous les acteurs jouent directement face à la caméra, en fait directement face au public, c'est-à-dire face à la personne qui porte le rig. Vous courez sur le toit, le gars devant vous fait le saut, vous entendez votre propre respiration et votre battement de cœur, il crie, les flics courent vers vous, vous courez, vous n'y arrivez pas, vous attrapez l'autre côté du mur, vous regardez en bas, vos pieds essaient de grimper mais n'y arrivent pas, le gars vous tire vers le haut, il se fait tirer dessus et vous tombez jusqu'en bas de l'allée, six étages, vous touchez le sol et l'écran devient noir."

Ce qui rend ce plan historique, ce n'est pas seulement la technique, c'est la date. 1995. Doom est sorti en 1993 sur PC. GoldenEye 007 ne sortira qu'en 1997 sur Nintendo 64. Le FPS (First-Person Shooter) existe à peine comme genre de jeu vidéo quand Bigelow et Cameron inventent son équivalent cinématographique. MUBI Notebook a noté que le plan d'ouverture "s'appuie sur et préfigure les avancées du genre FPS". Dix ans plus tard, le plan POV de London Has Fallen (2016), la caméra collée dans le dos de Banning comme un Third-Person Shooter, sera comparé à Call of Duty. Mais l'ancêtre direct est Strange Days : le premier plan de cinéma qui transforme le spectateur en joueur.

Roger Ebert (3 étoiles) a résumé l'effet : "Les plans POV de Leonetti sont virtuoses, en particulier celui où un personnage tombe d'un toit dans une prise apparemment ininterrompue."

Comment ils l'ont tournée

Le plan a nécessité un an de recherche et développement et six mois de préparation technique. Cameron a personnellement supervisé chaque aspect.

Le problème fondamental : comment filmer en première personne intégrale, en 35mm, en plan continu, dans des espaces confinés (intérieur d'une voiture, cuisine de restaurant, escalier de service, toit), avec des acteurs qui jouent directement face à l'objectif ? Aucune caméra de 1995 ne pouvait faire ça. Leonetti et son équipe ont passé un an à concevoir une caméra frontale montée sur un casque, un dispositif qui n'existait pas. Leonetti à American Cinematographer : "La caméra est devenue les yeux de celui dont on enregistre l'expérience."

L'arsenal final comprenait trois systèmes de caméra. Le Steadicam, opéré par James Muro, pour les parcours intérieurs lisses. Une Aaton légère pour le handheld frénétique (la course sur les toits). Et une Robings SL, une caméra 35mm qui ne pèse que 2,7 kg avec la pellicule montée sur le casque du cascadeur pour le POV pur. Art of the Title cite Muro : "En plus d'opérer le Steadicam, il a fait beaucoup de handheld avec l'Aaton et la petite Robings SL."

L'ouverture dans la voiture a posé un problème logistique surréaliste. Bigelow elle-même a décrit la scène dans les bonus DVD : "cinq types empilés les uns sur les autres dans le coffre de cette voiture, opérant la technologie et fournissant des mains supplémentaires à l'écran." Les mains que vous voyez charger le pistolet et enfiler le masque ne sont pas celles du cascadeur qui porte le casque-caméra, ce sont les mains de techniciens cachés dans le coffre, qui doivent synchroniser chaque geste avec le mouvement de la caméra.

La chute de six étages ( le climax du plan) est un effet pratique combiné à un montage invisible. Le cascadeur tombe réellement (sur des airbags hors cadre), mais la transition entre "les pieds qui griffent le mur" et "le sol qui se rapproche" est assemblée pour créer l'illusion d'une chute continue en première personne. Ebert a noté que le plan semble "apparemment ininterrompu", le mot "apparemment" est la clé.

Bigelow avait décidé dès le départ que "la photographie devait être le miroir à travers lequel on veut entrer. Il y a une excitation que l'obscurité promet." Les plans SQUID du film, il y en a plusieurs, dont une agression sexuelle filmée en POV qui reste l'une des scènes les plus dérangeantes de l'histoire du cinéma, sont tous filmés avec cette même technique : la caméra EST les yeux du personnage. Mais c'est le plan d'ouverture qui établit le contrat avec le spectateur : pendant trois minutes trente, vous n'êtes pas au cinéma. Vous êtes dans la tête d'un braqueur qui va mourir.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • Le chargement du pistolet (~0:00-0:15) Les premières secondes du plan : vos mains chargent un pistolet. Ce sont les mains de techniciens cachés dans le coffre de la voiture, pas celles du cascadeur. Cinq personnes sont empilées dans ce coffre. Vous ne le saurez jamais en regardant le plan.

  • La chute (~3:15-3:30) Le sol se rapproche. Votre respiration accélère. L'écran devient noir. C'est le moment le plus physiquement éprouvant du plan et c'est le moment où le "jeu" du SQUID cesse d'être amusant. Bigelow vous fait vivre la mort en première personne.

  • Le cut vers Fiennes (~après le noir) Le noir dure une seconde. Puis Lenny retire le casque SQUID et respire. C'est le moment où vous comprenez : tout ce que vous venez de vivre était un enregistrement. Bigelow vous piège d'abord, puis vous révèle le piège. C'est le contrat du film entier.

Le saviez-vous ?

Strange Days est un flop commercial catastrophique, 8 millions de dollars au box-office américain pour un budget de 42 millions. Bigelow a failli ne plus jamais réaliser. Et pourtant, 30 ans plus tard, la technique qu'elle a inventée, la caméra montée sur casque, le POV continu en 35mm, la simulation sensorielle est devenue le langage visuel dominant du divertissement : les caméras GoPro, les body-cams policières, la réalité virtuelle, les jeux vidéo en FPS, les drones, les vidéos TikTok. Bigelow n'a pas fait un film en avance sur son temps, elle a fait un film en avance sur son siècle.

Ce plan est l'ancêtre de London Has Fallen (2016) dans cette collection. London Has Fallen utilise le POV "over-the-shoulder" du Third-Person Shooter, la caméra collée dans le dos du héros. Strange Days va un cran plus loin : la caméra N'EST PAS derrière le personnage. Elle EST le personnage. Vous ne voyez pas ses mains, vous voyez VOS mains. La distinction est cruciale : London Has Fallen vous fait piloter un avatar. Strange Days vous fait ÊTRE quelqu'un d'autre.

La filiation vers le cinéma moderne est directe : le plan-séquence POV de Hardcore Henry (2015), un film entier tourné en première personne avec des GoPro est le descendant direct de Strange Days. Mais là où Hardcore Henry est un jeu vidéo filmé, Strange Days est un cauchemar philosophique sur ce que signifie vivre l'expérience d'un autre y compris sa mort.

Sources

  • James Cameron - SlashFilm, "The Opening of Kathryn Bigelow's Strange Days Took Six Months to Set Up" (décembre 2022)

  • Matthew F. Leonetti (ASC) - American Cinematographer, "Long Nights and Strange Days" par Paula Parisi (novembre 1995)

  • James Muro, Kathryn Bigelow, Matthew Leonetti - Art of the Title, "Strange Days" (décembre 2009)

  • Kathryn Bigelow - bonus DVD, description du plan d'ouverture

  • Roger Ebert - critique, 3 étoiles (octobre 1995)

  • Deep Focus Review - "Strange Days: The Definitives" (décembre 2022)

  • MUBI Notebook - "Living in the End Times: Close-Up on Kathryn Bigelow's Strange Days" (mars 2018)

  • Spectrum Culture - "Oeuvre: Bigelow: Strange Days" (mai 2025)

  • ShotOnWhat - Strange Days (1995), spécifications techniques

  • Wikipedia - Strange Days (film)

À lire aussi :

Plan séquence Enter the Void (2009) https://www.plan-sequences.com/categories-de-plans-sequences/plan-sequence-enter-the-void-2009-le-point-de-vue-doscar - Gaspar Noé pousse le POV de Strange Days jusqu'au bout : un film entier vu depuis les yeux d'un personnage qui vient de mourir

L'IA peut-elle tourner un plan-séquence ? (Sora, Runway...) https://www.plan-sequences.com/blog-plan-sequences/lia-peut-elle-tourner-un-plan-squence-sora-runway-kling-en-2026 - Ce que Leonetti a mis un an à inventer en 1994 avec du 35mm, les IA génératives le produisent aujourd'hui en quelques secondes

Précédent
Précédent

Irul (2021)

Suivant
Suivant

Plan séquence Irréversible (2002)