Plan-séquence London Has Fallen (2016)

Preview

Réalisé par Babak Najafi

  • Année : 2016

  • Réalisateur : Babak Najafi (réalisateur irano-suédois, issu du cinéma indépendant — Snabba Cash II)

  • Pays : Royaume-Uni / États-Unis / Bulgarie

  • Chef opérateur : Ed Wild (futur collaborateur régulier de Guy Ritchie)

  • Cadreur principal : Lorenzo Senatore

  • Caméra : Red Epic Dragon

  • Optiques : Angenieux Optimo (zooms), Leitz Summilux-C (focales fixes)

  • Focales estimées : grand angle, 12-24mm

  • Stabilisation : Steadicam ou gimbal (type MōVI / Ronin)

  • VFX : Worldwide FX (filiale de Nu Image, basée à Sofia)

  • Monteur : Paul Martin Smith

  • Durée de la séquence : estimée entre 2 min 30 et 6 min (plan continu apparent)

  • Méthode : Stitched Long Take — 5 à 6 coupes cachées identifiées

  • Lieu de tournage : Studios Nu Boyana, Sofia, Bulgarie (backlot "Londres" + "Moyen-Orient" combinés et redécorés)

  • Budget du film : ~60 millions de dollars

  • Sources principales : Analyse technique de production ; TV Tropes — "The Oner" ; ShotOnWhat — spécifications techniques ; Common Sense Media ; IMDB — trivia et reviews

Londres (en théorie). Une ruelle sombre, industrielle, claustrophobe. Mike Banning (Gerard Butler) avance avec une équipe SAS et Delta Force vers le QG terroriste où le président Asher (Aaron Eckhart) va être exécuté en direct sur internet. Le premier coup de feu part. Et la caméra, collée dans le dos de Banning, ne le lâche plus. Elle flotte derrière lui, pivote quand il pivote, s'accroupit quand il se met à couvert, se relève quand il tire. Les ennemis apparaissent aux fenêtres, aux balcons, derrière les caisses. Banning les élimine méthodiquement, pistolet, fusil d'assaut, couteau quand il faut. La caméra ne coupe pas. Elle avance avec lui, toujours vers l'avant, dans un mouvement vectoriel qui ne recule jamais. Des explosions saturent le cadre. Des soldats SAS tombent autour de lui. Un hélicoptère CGI traverse le plan. Banning arrive à l'objectif, sauve le président, et la séquence se termine dans une boule de feu quand le bâtiment explose derrière eux. La caméra n'a apparemment pas coupé une seule fois.

Pourquoi cette scène est culte

Cette séquence n'est pas un plan-séquence de cinéma d'auteur. C'est un plan-séquence de jeu vidéo. Et c'est exactement ce qui le rend fascinant.

La caméra de Najafi et d'Ed Wild ne se comporte pas comme celles de Cuarón (Les Fils de l'homme) ou de Haneke (Code inconnu). Elle se comporte comme la caméra d'un Third-Person Shooter, Gears of War, Uncharted, The Division. Elle colle à l'épaule du personnage, le suit en "over-the-shoulder", pivote pour révéler les menaces en même temps que lui. La ruelle n'est pas un décor de cinéma, c'est un couloir de jeu vidéo, un "level" linéaire où chaque caisse est un couvert, chaque fenêtre un point de spawn d'ennemi, chaque avancée un checkpoint. Les critiques ont qualifié la séquence de "niveau de Call of Duty" pour les puristes, c'est une insulte; pour le public visé, c'est exactement la promesse.

Le refus de couper sert aussi l'idéologie brute du film. Le montage classique est un aveu de faiblesse, il masque les trous, sauve le héros par l'ellipse. En refusant de couper, Najafi transforme Banning en force inarrêtable : on le voit recharger, viser, tirer, se déplacer, tuer, sans interruption. C'est moins un plan-séquence qu'un "God Mode" activé, la preuve par l'image que ce personnage est invincible. La trajectoire de la caméra ne recule jamais : même quand Banning se met à couvert, le mouvement global pousse toujours vers l'avant. C'est le plan-séquence comme idéologie : l'Amérique avance, élimine, ne s'arrête pas.

Comment ils l'ont tournée

La première illusion est géographique. La ruelle londonienne n'est pas à Londres. Elle est aux studios Nu Boyana à Sofia, en Bulgarie, anciens studios d'État communistes rachetés par Millennium Films (Avi Lerner), devenus une plaque tournante du cinéma d'action à budget maîtrisé. Le décor combine les backlots "London" et "Middle East" du studio : des bâtiments modulaires avec des façades interchangeables, habillés de briques, de signalétique britannique et de véhicules pour vendre l'illusion. Tourner une séquence de guerre urbaine dans le vrai Londres aurait été logistiquement et financièrement impossible, Sofia a permis de contrôler totalement l'environnement, de répéter les explosions et de détruire des éléments de décor sans contraintes municipales.

La deuxième illusion est temporelle. Ce n'est pas un vrai plan continu, c'est un "Stitched Long Take", un assemblage de plusieurs prises recousues. Les analystes techniques ont identifié entre 5 et 6 coupes cachées, dissimulées par trois techniques :

Le "whip pan", un panoramique violent et rapide qui crée un flou cinétique masquant la transition. Le passage d'objet, la caméra passe derrière une colonne, un mur ou le dos d'un soldat, plongeant l'image dans le noir une fraction de seconde. Et l'explosion VFX des détonations numériques saturent le cadre au moment exact de la coupe, détournant l'œil du raccord.

Ed Wild a dû résoudre le problème classique du plan-séquence : l'éclairage à 360 degrés. Impossible de cacher des projecteurs hors champ quand la caméra peut se tourner dans toutes les directions. La solution : un éclairage entièrement diégétique, feux de voitures, lampadaires, incendies intégrés au décor visible. Les focales grand angle (estimées 12-24mm) accentuent la profondeur de la ruelle et la vitesse des mouvements, tout en gardant une grande partie de l'action nette renforçant l'esthétique vidéoludique.

Worldwide FX, le studio VFX basé à Sofia, a fourni un travail invisible mais massif : extensions numériques de décor pour prolonger les toits de "Londres" au-delà des murs du backlot, impacts de balles et éclairs de bouche CGI pour des raisons de sécurité avec les acteurs proches des explosions, sang numérique, et l'hélicoptère entièrement généré par ordinateur nécessitant un tracking parfait pour s'insérer dans le mouvement continu de la caméra.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • La position de la caméra (tout le plan) — La caméra est systématiquement dans le dos de Banning, à hauteur d'épaule. Ce n'est pas un plan-séquence de cinéma, c'est un plan-séquence de jeu vidéo en vue à la troisième personne. Vous ne voyez presque jamais le visage de Butler pendant l'action. Vous êtes le joueur qui pilote l'avatar.

  • Les points de couture (~chaque transition) — Cherchez les whip pans violents, les passages derrière des objets sombres, et les explosions qui saturent le cadre. Ce sont les "stitch points" où les prises ont été recousues. Il y en a entre 5 et 6.

  • L'avancée vectorielle (tout le plan) — La caméra ne recule jamais globalement. Même quand Banning se met à couvert, le mouvement d'ensemble pousse toujours vers l'avant. C'est une progression de level de jeu vidéo : infiltration → engagement → corps-à-corps → climax pyrotechnique.

Le saviez-vous ?

Babak Najafi est un réalisateur irano-suédois issu du cinéma indépendant scandinave (Snabba Cash II). London Has Fallen était son premier blockbuster hollywoodien, et ce plan-séquence était sa carte de visite technique, un moyen d'augmenter la valeur de production perçue d'un film dont le budget de 60 millions de dollars ne pouvait pas rivaliser avec les destructions massives de Marvel ou Transformers. Plutôt que de se battre sur le terrain du CGI spectaculaire (où les explosions de ponts du film trahissent le budget), la production a misé sur la virtuosité de la mise en scène physique. Le plan-séquence détourne l'attention des limites des effets spéciaux en focalisant le regard sur la performance chorégraphique.

Cette séquence occupe une place singulière dans la collection du site. Là où Les Fils de l'homme (2006) utilise le plan continu pour vous immerger dans l'horreur de la guerre et souligner la vulnérabilité, où Atomic Blonde (2017) l'utilise pour montrer l'épuisement physique, et où Code inconnu (2000) l'utilise comme acte moral, London Has Fallen l'utilise pour la glorification pure. Le plan-séquence n'est pas au service du réalisme ou de l'émotion. Il est au service du fantasme de puissance. C'est le "oner" comme boucle de gameplay, la durée comme mesure de domination, la caméra comme manette. Et c'est précisément cette fonction, inédite dans cette collection, qui le rend digne d'analyse.

Ed Wild, le chef opérateur, collaborera ensuite régulièrement avec Guy Ritchie, un autre réalisateur adepte de la caméra mobile et réactive. Lorenzo Senatore, le cadreur principal de la séquence, est le corps physique derrière cette fluidité : c'est lui qui courait avec Butler dans le backlot bulgare, gimbal à l'épaule, esquivant les explosions pratiques et les figurants.

Sources

  • Analyse technique de production (document de référence)

  • TV Tropes — London Has Fallen, "The Oner"

  • ShotOnWhat — London Has Fallen (2016), spécifications techniques (Red Epic Dragon, Leitz Summilux-C, Angenieux Optimo)

  • Common Sense Media — critique (tracking shot mentionné)

  • IMDB — London Has Fallen, trivia, goofs et reviews

  • Wikipedia — London Has Fallen (lieux de tournage : Nu Boyana Studios, Sofia ; Pinewood Studios)

  • Behind The Lens Online — critique de production

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