Plan-séquence Gravity (2013)
Réalisé par Alfonso Cuarón
Année : 2013
Réalisateur : Alfonso Cuarón
Pays : Royaume-Uni / États-Unis
Chef opérateur : Emmanuel Lubezki (ASC, AMC)
Superviseur VFX : Tim Webber (Framestore, Londres)
Design de production : Andy Nicholson
Monteur : Mark Sanger
Musique : Steven Price
Caméras : ARRI Alexa, format ARRIRAW, enregistrement Codex
Optiques : Zeiss Master Prime
Dispositif de tournage : lightbox LED (196 panneaux × 4 096 LEDs = 1,8 million de LEDs individuellement contrôlées) + bras robotiques Bot & Dolly
Durée du plan d'ouverture : ~13 minutes
Nombre total de plans du film : 156 (durée moyenne : 45 secondes)
CGI : 80% du film (contre 60% pour Avatar)
Durée de production : 4 ans et demi
Rendu du plan d'ouverture : 3 mois
Budget : ~80 millions de dollars
Équipe VFX (pic) : 400 personnes chez Framestore
Sources principales : Emmanuel Lubezki (IndieWire "Anatomy of a Scene", 2014 ; ASC Magazine, 2013 ; Definition Magazine ; TIME — LightBox) ; Tim Webber (fxguide ; TheWrap ; Framestore) ; Mark Sanger (IndieWire, 2014) ; Andy Nicholson (IndieWire, 2014)
Le silence. La Terre, lumineuse, immense, remplit le cadre à l'envers. Lentement, la navette Explorer dérive dans le plan. Des voix radio, des fragments de conversation entre Houston et l'équipage. La caméra s'approche. Matt Kowalski (George Clooney), en jet pack, fait des allers-retours autour de la navette en racontant des anecdotes que personne n'écoute. Ryan Stone (Sandra Bullock), accrochée au bras robotique du télescope Hubble, essaie de réparer un panneau de circuits. Elle est nerveuse. C'est sa première mission. La caméra tourne autour d'eux, flotte entre eux, s'éloigne pour englober la navette entière puis fonce vers le visage de Stone et s'arrête à quelques centimètres de sa visière où se reflètent la Terre, les étoiles et l'intérieur de son casque. Houston annonce la destruction d'un satellite russe. Des débris arrivent. La communication se coupe. Et la caméra ne coupe toujours pas. Treize minutes sans une seule interruption visible, le plan d'ouverture le plus long, le plus techniquement impossible et le plus coûteux de l'histoire du cinéma.
Pourquoi cette scène est culte
Lubezki a décrit ce plan comme "l'ouverture d'une symphonie" et c'est exactement ce qu'il fait. En treize minutes, le plan installe le monde (l'apesanteur, le silence, l'immensité), présente les deux personnages (Kowalski le vétéran détendu, Stone la scientifique tendue), établit l'enjeu (la fragilité absolue de l'être humain dans le vide) et déclenche la catastrophe, sans couper une seule fois. Cuarón a demandé à Lubezki de commencer par une Terre baignée de lumière et d'ajouter progressivement des ombres et le crépuscule à mesure que la menace approche. La lumière elle-même raconte l'histoire : quand les débris arrivent, vous êtes déjà dans le noir.
L'absence de coupe crée un effet physiologique précis. En refusant de monter, Cuarón vous refuse les micro-pauses cognitives que le montage offre normalement. Vous êtes dans l'espace avec eux et comme eux, vous ne pouvez pas vous échapper. Le producteur David Heyman a décrit le moment où il a compris la difficulté : "C'était le grand saut. Parce que la façon dont Alfonso voulait tourner, on ne pouvait pas se cacher. La plupart des films, on peut se cacher derrière une coupe."
Comment ils l'ont tournée
La réponse courte : ils ont inventé un nouveau cinéma.
La réponse longue commence par un problème fondamental : comment filmer des acteurs en apesanteur avec une caméra qui tourne à 360 degrés autour d'eux, dans un environnement où 80% de ce que vous voyez n'existe pas ? Ni les câbles, ni le Vomit Comet (la méthode d'Apollo 13), ni les fonds verts classiques ne pouvaient résoudre l'équation. Cuarón, Lubezki et Tim Webber ont donc construit quelque chose qui n'avait jamais existé : la lightbox.
La lightbox, surnommée "Sandy's Cage" sur le plateau, avec un néon lumineux fabriqué par Cuarón lui-même est un cube creux de 6 mètres sur 3, dont les parois intérieures sont constituées de 196 panneaux LED, chacun portant 4 096 ampoules, soit 1,8 million de LEDs individuellement contrôlables. Ce cube ne projette pas des images de fond vert : il projette l'environnement exact que Bullock est censée voir, la Terre, les étoiles, le soleil, les reflets sur la navette. La lumière qui frappe son visage est la vraie lumière de la scène, calculée par un physicien pour correspondre à la distance et à la taille apparente de la Terre. Quand son personnage tourne dans l'espace, ce n'est pas elle qui tourne, c'est la lightbox qui fait tourner la lumière autour d'elle. Time Magazine a nommé la lightbox parmi les meilleures inventions de 2013, au même rang que la motion capture d'Avatar et le "bullet time" de Matrix.
Bullock était enfermée dans ce cube jusqu'à 10 heures par jour, communiquant avec l'équipe par casque radio. Cuarón a décrit son plus grand défi : rendre l'espace le moins claustrophobe possible pour elle. Il organisait une fête chaque matin quand elle arrivait. Quand il était d'humeur joueuse, il projetait des photos des enfants de Bullock sur les murs LED.
Les mouvements de caméra étaient exécutés par des bras robotiques de deux tonnes, fournis par Bot & Dolly, programmés à l'avance à partir de la prévisualisation. Chaque trajectoire de caméra avait été conçue des mois avant le tournage, parce que les robots devaient être programmés, et qu'improviser aurait coûté des semaines. Lubezki a dit que "presque chaque pièce d'équipement utilisée sur le film était soit fabriquée sur mesure, soit tout juste sortie sur le marché et en phase de test bêta. Six mois plus tôt, on n'aurait pas pu faire ce film de cette façon."
Tim Webber a résumé le processus : "C'est devenu le brouillage de la frontière entre les effets visuels et la cinématographie. Il n'y avait pas de ligne claire. Lubezki s'est impliqué dans les VFX bien plus que n'importe quel chef opérateur. Et je me suis impliqué dans la cinématographie bien plus que n'importe quel superviseur VFX." Le plan d'ouverture a commencé comme 200 plans distincts avec des storyboards. Le monteur Mark Sanger les a assemblés en un edit de storyboards avec le dialogue enregistré en dessous. Webber a ensuite verrouillé les mouvements 3D en prévisualisation. Progressivement, les plans ont été "cousus" ensemble et la séquence a été raccourcie et sculptée. La lumière a été intégrée ensuite "parce que la lumière fait avancer l'histoire", selon Sanger. L'ensemble du processus a pris plus d'un an rien que pour la prévisualisation.
Un détail révélateur de la méthode Cuarón : plusieurs mois après la finalisation de l'animation, il a décidé de retourner l'image d'ouverture, la navette est maintenant à l'envers, la Terre en haut du cadre. Lubezki : "C'est ce qui arrive avec un film comme celui-ci. Vous l'ingéniez si longtemps, comme une animation, qu'il est très difficile de savoir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas." Le rendu final du plan d'ouverture a pris trois mois.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
La transition lumière→ombre (minutes 8-12) — Cuarón a demandé à Lubezki de commencer par une Terre brillamment éclairée et d'ajouter progressivement des ombres. Regardez la lumière sur le visage de Stone : au début, elle est baignée de soleil. Quand Houston annonce les débris, elle est dans la pénombre. La lumière est le compte à rebours silencieux du plan.
Le reflet dans la visière de Stone (~minute 5-6) — Quand la caméra s'approche du casque de Stone, regardez sa visière. Vous y verrez la Terre, les étoiles, et l'intérieur du casque, tout reflété avec une précision physique calculée par un consultant scientifique. Ce reflet est le moment où la lightbox justifie son existence : la lumière sur le visage de Bullock EST la lumière de la scène.
L'image retournée (0:00) — Le tout premier plan du film montre la navette à l'envers et la Terre en haut du cadre. C'est un choix de dernière minute de Cuarón, l'image était à l'endroit pendant des mois de production. Le retournement vous désoriente dès la première seconde, avant même que vous ne compreniez ce que vous regardez.
Le saviez-vous ?
Quand Warner Bros a montré le film à des audiences test avant la finalisation des VFX, avec des animations grossières au lieu des effets finis, les spectateurs ont demandé où étaient les monstres et les extraterrestres. Cuarón a refusé. Ce n'est qu'après la projection de la séquence d'ouverture au Comic-Con 2012 que le studio a été convaincu que le film pouvait fonctionner sans antagoniste physique.
Gravity est le deuxième plan-séquence de Cuarón/Lubezki dans cette collection après Les Fils de l'homme (2006, deux articles : la voiture + Bexhill). Entre les deux films, la méthode a radicalement changé. Les Fils de l'homme utilisait des rigs mécaniques bricolés (le Two-Axis Dolly de Doggicam pour la voiture, l'Arricam Lite handheld pour Bexhill) dans des décors réels, avec de la lumière naturelle et presque aucun éclairage de cinéma. Gravity utilise un cube de 1,8 million de LEDs, des bras robotiques, et 80% de CGI, les seules parties réelles sont les visages des acteurs. Lubezki a remporté l'Oscar de la meilleure photographie pour Gravity, puis l'a remporté encore pour Birdman (2014) et The Revenant (2015), trois Oscars consécutifs, du jamais vu. Les trois films reposent sur des plans-séquences prolongés. L'homme qui a refusé les fonds verts pour la voiture des Fils de l'homme a inventé un cube de lumière artificielle pour Gravity. La contradiction n'est qu'apparente : dans les deux cas, Lubezki cherchait la lumière la plus vraie possible, dans un cas, c'était le soleil ; dans l'autre, 1,8 million de LEDs simulant le soleil.
Sources
Emmanuel Lubezki — IndieWire, "Anatomy of a Scene: Dissecting the Bravura Gravity Opening" (février 2014)
Emmanuel Lubezki — ASC Magazine (novembre 2013)
Emmanuel Lubezki — Definition Magazine, "Lubezki and Cuarón Test the Limits of Filmmaking Technology" (2014)
Emmanuel Lubezki — TIME / LightBox, "Behind the Moving Image: The Cinematography of Gravity" (février 2014)
Tim Webber — fxguide, "Gravity: vfx that's anything but down to earth" (2013)
Tim Webber — TheWrap, "How Gravity Revolutionized Visual Effects" (2014)
Tim Webber — Framestore (page projet officielle)
Mark Sanger, monteur — IndieWire (février 2014)
Andy Nicholson, production designer — IndieWire (février 2014)
David Heyman, producteur — TheWrap (2014)
GQ Magazine — "Oral History of the Opening 13-Minute Single Take" (2013)
Jonny Elwyn — "The Making of Gravity" (compilation de sources, 2013)
Wikipedia — Gravity (2013 film)
Gravity Trivia — Gravity Movie Wiki / Fandom