Plan-séquence 2 : Le Fils de l'homme (2006)
Réalisé par Alfonso Cuarón
Année : 2006
Réalisateur : Alfonso Cuarón
Pays : Royaume-Uni / États-Unis / Japon
Chef opérateur : Emmanuel Lubezki (ASC, AMC)
Opérateur caméra : George Richmond (caméra portée à la main)
Mise au point : Jonathan "Chunky" Richmond (frère de George, sans fil)
VFX : Double Negative (assemblage des prises)
Caméra : Arricam Lite, Arri 235 (caméra portée)
Optiques : Zeiss Master Primes
Pellicule : Kodak Vision2 500T 5229
Durée du plan : 6 min 18 sec
Préparation : 14 jours
Durée de chaque reset : ~5 heures
Nombre de prises : 5 prises dans 2 lieux distincts, assemblées numériquement
Lieux de tournage : Base RAF désaffectée de Upper Heyford ; Studios Pinewood
Sources principales : Emmanuel Lubezki (American Cinematographer, décembre 2006) ; All The Right Movies (2024) ; BFI (2019) ; Wikipedia — Children of Men ; Collider (2023) ; WellesNet (2007)
Theo (Clive Owen) court dans les rues de Bexhill. Autour de lui, c'est la guerre. Des réfugiés se battent contre l'armée britannique. Des balles sifflent. Un char roule au milieu de la rue. Des gens crient, tombent, se relèvent, tombent encore. Theo entre dans un immeuble, monte un escalier, traverse un appartement où une famille se terre, ressort par une autre porte, descend, se retrouve dehors sous les tirs. Il cherche Kee et son bébé, le premier enfant né en dix-huit ans. La caméra est collée à lui. Elle ne coupe pas. Elle ne recule pas. Pendant six minutes et dix-huit secondes, vous êtes dans la zone de combat, sans protection, sans montage, sans le moindre répit. Et à un moment, du sang éclabousse l'objectif, et personne ne l'essuie.
Pourquoi cette scène est culte
Cuarón et Lubezki voulaient que le film ressemble à un documentaire brut, pas à un film de guerre hollywoodien. Le plan continu de Bexhill est l'aboutissement radical de cette intention. En refusant de couper pendant six minutes, Cuarón vous refuse la distance que le montage installe habituellement entre vous et la violence. Il n'y a pas de champ-contrechamp pour cadrer l'action. Pas de ralenti pour esthétiser les explosions. Pas de musique pour vous guider. Il y a un homme qui court, une caméra qui le suit, et le chaos autour. Owen l'a décrit : "En plein milieu de tout ça, il n'y a que moi et l'opérateur caméra, parce qu'on fait cette danse très compliquée, très précise, qui, au moment de tourner, doit avoir l'air complètement aléatoire." C'est exactement ce qui rend la scène insoutenable : tout semble accidentel, improvisé, réel, alors que chaque pas, chaque explosion, chaque figurant est chorégraphié au millimètre.
Comment ils l'ont tournée
Toute la séquence est filmée caméra à la main. Pas de Steadicam. Lubezki voulait en utiliser, il avait imaginé un mélange 60% Steadicam, 40% handheld. Mais dès le premier jour de tournage, Cuarón a dit : "Range le Steadicam." Lubezki l'a ressorti du camion tous les matins pendant des semaines. Cuarón le renvoyait à chaque fois. Lubezki a fini par admettre que Cuarón avait raison : "Il voulait que le film ait des couilles. Et il en a."
George Richmond, l'opérateur caméra, a porté l'Arricam Lite à la main pendant seize semaines de tournage. Pour la séquence de Bexhill, il devait courir, monter des escaliers, traverser des pièces, ressortir dans la rue, tout en gardant Owen dans le cadre, avec son frère Jonathan qui tirait la mise au point à distance.
La préparation du plan a duré 14 jours. Chaque nouvelle prise nécessitait environ 5 heures pour tout remettre en place : les décors endommagés par les explosions, les positions des figurants, les effets pyrotechniques, les véhicules. Cuarón, Lubezki et l'équipe n'avaient rien à montrer au studio pendant plusieurs jours. Les dirigeants d'Universal sont venus sur le plateau pour voir ce qui prenait si longtemps.
Le plan final est en réalité un assemblage de 5 prises séparées, tournées dans 2 lieux différents, la base RAF désaffectée de Upper Heyford et les studios Pinewood, et raccordées numériquement par Double Negative. Le superviseur VFX Frazer Churchill a expliqué que son travail était de "combiner plusieurs prises pour créer des plans impossiblement longs" et de "créer l'illusion d'un mouvement de caméra continu". Mais chaque segment individuel était un vrai plan-séquence tourné caméra à la main, sans trucage, sans CGI pendant la prise.
Et puis il y a le sang sur l'objectif. Pendant l'une des prises, du faux sang a éclaboussé la lentille de la caméra. L'instinct serait de recommencer. Lubezki a convaincu Cuarón de garder la prise. Le sang reste sur l'objectif pendant une partie de la séquence, et personne ne l'essuie. C'est devenu l'un des détails les plus commentés du film, parce qu'il brise la convention qui veut que le spectateur ne voie jamais la caméra. Ici, vous voyez la caméra se salir. Vous comprenez viscéralement qu'elle est dans la même zone de guerre que les personnages. Elle n'est pas protégée. Vous non plus.
Cuarón avait initialement envisagé d'utiliser du CGI pour la séquence, il sortait de Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban, où les effets numériques avaient été omniprésents. Lubezki a refusé, rappelant au réalisateur qu'ils avaient choisi de faire un film au rendu documentaire. À la place, un rig spécial inventé par Gary Thieltges de Doggicam Systems a été employé pour certaines séquences de véhicule plus tôt dans le film, mais pour Bexhill, c'est du handheld pur.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Le sang sur l'objectif (~4e minute) — Guettez les éclaboussures rouges sur la lentille. Elles restent pendant une bonne partie de la séquence. C'est l'accident le plus célèbre de l'histoire du plan-séquence, et il est dans le film final parce que Lubezki l'a voulu.
Le passage dans l'immeuble (~2e minute) — Theo entre par une porte et traverse un appartement où des civils se cachent. La caméra le suit dans un espace confiné, ressort dehors, et la guerre reprend. La transition intérieur/extérieur, du silence relatif au vacarme, est brutale et sans coupe.
Le char dans la rue (~5e minute) — Un char d'assaut roule au milieu du plan. Pensez à la logistique : ce véhicule devait arriver au moment exact dans le cadre, au milieu d'une scène avec des dizaines de figurants, des effets pyrotechniques, et un opérateur qui court caméra à la main. Chaque reset prenait 5 heures.
Le saviez-vous ?
Le film rend un hommage explicite à La Bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo (1966), même style pseudo-documentaire, même chaos urbain, même refus de l'esthétisation de la violence. Cuarón avait aussi La Soif du mal de Welles en tête, un critique du Chicago Tribune a noté que le personnage de Jasper (Michael Caine) appelle Theo "amigo", exactement comme le personnage de Schwartz dans le film de Welles. Owen porte un pull à l'effigie des JO de Londres 2012 dans la scène de Bexhill, un détail ajouté six ans avant les Jeux, quand Londres venait de remporter la candidature. Les frères Richmond, George à la caméra, Jonathan à la mise au point, sont les fils d'Anthony B. Richmond (ASC, BSC), un directeur de la photographie chevronné. Lubezki a été nommé à l'Oscar pour ce film, le premier de trois nominations consécutives qu'il remportera avec Gravity (2014), Birdman (2014) et The Revenant (2015).
Sources
Emmanuel Lubezki, American Cinematographer (décembre 2006, via theasc.com)
ASC Gallery — Children of Men (photos de plateau par Jaap Buitendijk)
BFI — "Children of Men: why Alfonso Cuarón's anti-Blade Runner looks more relevant than ever" (2019)
All The Right Movies — "45 Interesting and Dystopian Facts About Children of Men" (2024)
Collider — "This Memorable Children of Men Shot Was a Total Accident" (2023)
WellesNet — "Alfonso Cuarón's Children of Men: A Tribute to Orson Welles and the Long Take" (2007)
No Film School — "How They Shot The Children of Men Long Take"
Wikipedia — Children of Men
ShotOnWhat — Children of Men (2006), spécifications techniques