Plan séquence 2 : Les Fils de l'homme (2006) - La bataille de Bexhill
Titre du film : Les Fils de l'homme / Children of Men
Année : 2006
Réalisateur : Alfonso Cuarón
Pays : Royaume-Uni / États-Unis / Japon
Chef opérateur (DP, director of photography) : Emmanuel Lubezki (ASC, AMC), surnommé "Chivo"
Opérateur caméra : George Richmond (caméra portée à la main / handheld)
Mise au point (focus puller) : Jonathan "Chunky" Richmond, frère de George, en sans-fil
VFX (visual effects) : Double Negative - assemblage numérique invisible des prises
Superviseur VFX : Frazer Churchill
Caméra : Arricam Lite et Arri 235 (caméras portées)
Optiques : Zeiss Master Primes
Pellicule : Kodak Vision2 500T 5229 (35 mm)
Durée du plan : 6 minutes 18 secondes
Préparation et chorégraphie : 14 jours
Durée de chaque reset : environ 5 heures
Nombre de prises assemblées : 5 prises, dans 2 lieux distincts, raccordées numériquement
Lieux de tournage : ancienne base aérienne RAF désaffectée de Upper Heyford (Oxfordshire) et studios Pinewood
Référence cinématographique majeure : La Bataille d'Alger (Gillo Pontecorvo, 1966)
Musique : Krzysztof Penderecki, Thrène à la mémoire des victimes d'Hiroshima + John Tavener, Fragments of a Prayer (commandé pour le film, mezzo-soprano Sarah Connolly)
Sources principales : American Cinematographer (décembre 2006), BFI (2019), Collider (2023), All The Right Movies (2024)
Theo (Clive Owen) court dans les rues de Bexhill. Autour de lui, c'est la guerre. Des réfugiés se battent contre l'armée britannique. Des balles sifflent. Un char roule au milieu de la chaussée. Des gens crient, tombent, se relèvent, retombent. Theo entre dans un immeuble, monte un escalier, traverse un appartement où une famille de réfugiés se terre, ressort par une autre porte, redescend, se retrouve dehors sous les tirs. Il cherche Kee et son nouveau-né, le premier enfant né en dix-huit ans. La caméra est collée à lui. Elle ne coupe pas. Elle ne recule pas. Pendant 6 minutes et 18 secondes, vous êtes dans la zone de combat, sans protection, sans montage, sans le moindre répit. Et à un moment, du sang éclabousse l'objectif. Personne ne l'essuie. Il restera là pour le reste de la prise.
Puis, soudain, quelque chose se passe que vous n'attendez pas. Theo retrouve Kee, l'aide à descendre l'escalier avec le bébé. Ils sortent dans la rue. Un cri. Le cri d'un nourrisson, le premier qu'aient entendu ces hommes en armes depuis dix-huit ans. Un soldat britannique hurle : "Cessez-le-feu !" Les fusils s'abaissent. Les Fishes baissent la tête. Le char immobilise sa tourelle. Pendant quelques secondes, dans la même prise, sans coupe, la guerre s'arrête. Puis une explosion la relance.
Pourquoi cette scène est culte
C'est la scène de cessez-le-feu, et elle ne fonctionne que parce que c'est un plan-séquence.
Cuarón et Lubezki avaient une thèse : un film sur l'effondrement de l'humanité doit ressembler à un documentaire de guerre, pas à un blockbuster de science-fiction. Le plan continu de Bexhill est l'aboutissement radical de cette intention. Six minutes sans coupe, c'est six minutes pendant lesquelles le spectateur ne peut pas reprendre son souffle. Pas de champ-contrechamp (alternance plan / contre-plan classique du dialogue) pour cadrer l'action. Pas de ralenti pour esthétiser les explosions. Pas de musique d'action pour vous guider émotionnellement. Il y a un homme qui court, une caméra qui le suit, et le chaos autour.
Mais l'enjeu va plus loin que l'immersion. Cuarón a structuré son plan-séquence autour d'un retournement moral : pendant 5 minutes, vous croyez assister à une scène de guerre conventionnelle. Et puis le bébé apparaît dans le cadre. Le son d'un nourrisson qui pleure traverse la rue. Et un truc impossible se produit dans le cinéma de blockbuster moderne : les armes se taisent. Ce que la coupe aurait rendu manipulateur (gros plan sur le soldat, contre-plan sur le bébé, gros plan sur le doigt qui quitte la gâchette) devient ici un miracle laïque, parce que vous le vivez en temps réel, dans le même plan que les personnages. Si Cuarón avait coupé, vous auriez eu le temps de réfléchir : "OK, ils nous font le coup de l'enfant-symbole." Là, vous êtes piégé. Vous y croyez avant d'avoir le temps de douter.
Clive Owen l'a résumé : "En plein milieu de tout ça, il n'y a que moi et l'opérateur caméra, parce qu'on fait cette danse très compliquée, très précise, qui, au moment de tourner, doit avoir l'air complètement aléatoire." Tout semble accidentel, improvisé, réel alors que chaque pas, chaque explosion, chaque figurant est chorégraphié au millimètre.
Comment ils l'ont tournée
Toute la séquence est filmée caméra à la main (handheld). Pas de Steadicam (caméra stabilisée par un harnais articulé). Lubezki, lui, voulait en utiliser : il avait imaginé un mélange 60 % Steadicam, 40 % handheld pour tout le film. Dès le premier jour de tournage, Cuarón a dit : "Range le Steadicam." Lubezki l'a ressorti du camion tous les matins pendant des semaines. Cuarón le renvoyait à chaque fois. Lubezki a fini par admettre que Cuarón avait raison : "Il voulait que le film ait des couilles. Et il en a."
George Richmond, l'opérateur caméra, a porté l'Arricam Lite à la main pendant seize semaines de tournage. Pour Bexhill, il devait courir, monter des escaliers, traverser des pièces, ressortir dans la rue, tout en gardant Owen dans le cadre, avec son frère Jonathan qui tirait la mise au point à distance, en sans-fil, depuis une position invisible.
La préparation du plan a duré 14 jours. Chaque nouvelle prise nécessitait environ 5 heures pour tout remettre en place : les décors endommagés par les explosions, les positions des dizaines de figurants, les effets pyrotechniques, les véhicules. Cuarón, Lubezki et l'équipe n'avaient rien à montrer au studio pendant plusieurs jours. Les dirigeants d'Universal sont venus sur le plateau pour comprendre ce qui prenait tant de temps. Lubezki résume la cadence à American Cinematographer : "We thought we were going to do it in three or four days. We ended up doing it in two weeks." (On pensait y passer trois ou quatre jours. On y a passé deux semaines.)
Le plan final est en réalité un assemblage de 5 prises séparées, tournées dans 2 lieux différents (base RAF de Upper Heyford et studios Pinewood), raccordées numériquement par Double Negative. Le superviseur VFX Frazer Churchill a expliqué que son travail était de "combiner plusieurs prises pour créer des plans impossiblement longs" et de "créer l'illusion d'un mouvement de caméra continu". Les raccords sont invisibles, masqués dans les passages dans les seuils de porte, dans les murs noirs, dans la fumée des explosions. Mais chaque segment individuel reste un vrai plan-séquence tourné caméra à la main, sans trucage, sans CGI pendant la prise.
Et puis il y a le sang sur l'objectif. Pendant l'une des prises, du faux sang issu d'une squib (capsule pyrotechnique simulant un impact de balle) a éclaboussé la lentille. L'instinct serait de couper et recommencer. Lubezki a refusé. Son explication directe : "The blood landed on the lens. We were going to do another take but it was getting dark, so we kept it." (Le sang a atterri sur l'objectif. On allait refaire une prise mais la nuit tombait, donc on l'a gardée.) Pragmatique. Le sang reste sur l'objectif pendant une partie de la séquence, et personne ne l'essuie. C'est devenu l'un des détails les plus commentés du film, parce qu'il brise une convention vieille comme le cinéma : le spectateur ne voit jamais la caméra. Ici, vous voyez la caméra se salir. Vous comprenez viscéralement qu'elle est dans la même zone de guerre que les personnages. Elle n'est pas protégée. Vous non plus.
Cuarón avait initialement envisagé d'utiliser du CGI (images générées par ordinateur). Il sortait de Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban, où les effets numériques avaient été omniprésents. Lubezki a refusé, rappelant qu'ils avaient choisi de faire un film au rendu documentaire. Pour la séquence de l'embuscade en voiture, le DP avait imposé un rig mécanique conçu sur mesure par Gary Thieltges (Doggicam Systems). Pour Bexhill, ce serait du handheld pur. Pas de filet.
Le son est l'autre dimension travaillée avec précision : Cuarón fait alterner silence et cacophonie (rafales d'armes automatiques, haut-parleurs aboyant des ordres). Sur les passages-clés, deux compositeurs structurent l'expérience : le Thrène à la mémoire des victimes d'Hiroshima de Krzysztof Penderecki, dissonant et angoissé, accompagne le chaos urbain ; Fragments of a Prayer de John Tavener, commandé pour le film et chanté en latin, allemand et sanskrit par la mezzo-soprano Sarah Connolly, intervient à la seconde où le bébé apparaît. La rupture sonore double la rupture visuelle. La guerre s'arrête sur de la musique sacrée.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Le sang sur l'objectif (vers la 4e minute du plan) Guettez les éclaboussures rouges sur la lentille. Elles restent pendant une bonne partie de la séquence. C'est l'accident le plus célèbre de l'histoire du plan-séquence moderne, et il est dans le film final parce que Lubezki a refusé de jeter la prise.
Le moment du cessez-le-feu (vers la 5e minute du plan) Theo et Kee sortent de l'immeuble avec le bébé. Le nouveau-né pleure. Un soldat hurle "Cessez-le-feu !". Toutes les armes s'abaissent. Regardez les visages des soldats : Cuarón laisse durer le plan assez longtemps pour que vous lisiez la sidération individuellement sur chacun d'eux. Aucun n'a vu de bébé depuis 18 ans. C'est la rupture morale de tout le film, et elle est obtenue sans une seule coupe.
Le char dans la rue (vers la fin du plan) Un char d'assaut roule au milieu du cadre. Pensez à la logistique : ce véhicule devait arriver au moment exact dans le plan, au milieu d'une scène avec des dizaines de figurants, des effets pyrotechniques, et un opérateur qui court caméra à la main. Chaque reset prenait 5 heures. Ratez le char, vous repartez à zéro 5 heures plus tard.
Le saviez-vous ?
Le plan-séquence de Bexhill est traversé d'hommages et de détails que les cinéphiles attentifs repèrent souvent à la troisième vision :
La Bataille d'Alger (Pontecorvo, 1966) Cuarón a étudié le film pendant la préproduction. Même style pseudo-documentaire, même chaos urbain, même refus de l'esthétisation de la violence. Lubezki est explicite : c'est leur modèle pour l'éclairage et la caméra de Bexhill.
La Soif du mal (Welles, 1958) Un critique du Chicago Tribune a remarqué que Jasper (Michael Caine) appelle Theo "amigo", exactement comme le personnage de Schwartz dans le plan-séquence d'ouverture de Welles. Clin d'œil enfoui dans un dialogue anodin.
Le Parrain (Coppola, 1972) Cuarón emprunte à Gordon Willis son motif visuel des oranges = mort imminente. Avant l'embuscade en voiture, Miriam mange une orange. Avant la bataille de Bexhill, Kee et Marichka mangent des oranges. Vous êtes prévenu : quelqu'un va mourir.
Le pull JO de Londres 2012 Owen porte un sweat à l'effigie des Jeux de Londres 2012 dans la scène de Bexhill. Détail ajouté en 2005, six ans avant les Jeux, quand Londres venait juste de remporter la candidature. Les sweats sont devenus collector.
Une dynastie de chefs op' Les frères Richmond (George à la caméra, Jonathan à la mise au point) sont les fils d'Anthony B. Richmond (ASC, BSC), chef opérateur chevronné. George a depuis tourné Kingsman et Kingsman : Le Cercle d'or, autres terrains de jeu virtuoses pour le plan-séquence d'action.
L'effet Lubezki Le film vaut à Emmanuel Lubezki sa première nomination à l'Oscar de la photographie. Trois nominations plus tard, il devient le premier directeur de la photo à remporter trois Oscars consécutifs : Gravity (2014), Birdman (2014) et The Revenant (2015). Bexhill est le point de bascule de sa carrière.
Sources
Emmanuel Lubezki, American Cinematographer (décembre 2006, via theasc.com)
ASC Gallery - Children of Men (photos de plateau par Jaap Buitendijk)
BFI - "Children of Men: why Alfonso Cuarón's anti-Blade Runner looks more relevant than ever" (2019)
All The Right Movies - "45 Interesting and Dystopian Facts About Children of Men" (2024)
Collider - "This Memorable Children of Men Shot Was a Total Accident" (2023)
WellesNet - "Alfonso Cuarón's Children of Men: A Tribute to Orson Welles and the Long Take" (2007)
No Film School - "How They Shot The Children of Men Long Take"
Couch to 4K Wiki - "Production History (Children of Men)"
Saturation.io - "Children of Men (2006): $76M Budget & $70.6M Box Office" (avril 2026)
Wikipedia - Children of Men
ShotOnWhat - Children of Men (2006), spécifications techniques
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