Plan séquence Les Sentiers de la gloire (1957) - La marche du Colonel Dax
Titre du film : Paths of Glory (Les Sentiers de la gloire)
Année : 1957
Réalisateur / Co-scénariste : Stanley Kubrick (29 ans au tournage, quatrième long-métrage)
Co-scénaristes : Calder Willingham et Jim Thompson
Pays : États-Unis (production indépendante - Bryna Productions de Kirk Douglas + Harris-Kubrick Pictures)
DP (Director of Photography - directeur de la photographie, aussi appelé chef opérateur ou chef op) : Georg Krause (chef opérateur allemand)
Acteurs principaux : Kirk Douglas (Colonel Dax), George Macready (Général Mireau), Adolphe Menjou (Général Broulard)
Monteur : Eva Kroll
Musique : Gerald Fried
D'après le roman : Paths of Glory de Humphrey Cobb (1935)
Pellicule : 35mm noir et blanc
Format : 1.66:1 (vertical resserré sur les personnages)
Durée du film : 84 minutes
Plans-séquences notables :
Le travelling-arrière (la caméra recule devant le personnage qui avance) du Général Mireau visitant les tranchées
Le travelling-avant (la caméra précède le personnage à reculons) du Colonel Dax dans les mêmes tranchées avant l'assaut
L'attaque sur la fourmilière — tournée avec 6 caméras simultanées dont une portée par Kubrick lui-même
Les longs travellings latéraux pendant l'attaque (de droite à gauche — direction inverse de la "progression")
Tranchées élargies : de 4 pieds (taille historique réelle des tranchées de la Première Guerre) à 6 pieds (1,80 m) pour laisser passer le dolly (chariot de caméra sur rails) - décision controversée à laquelle s'est opposé le directeur technique du film
Caméras pour l'attaque : 6 au total - 5 montées sur dolly tracks parallèles à l'avancée des soldats, 1 portée handheld par Kubrick
Pyrotechnie : plus d'une tonne d'explosifs déchargés pendant la seule première semaine de tournage ; le superviseur des effets spéciaux Erwin Lange a dû passer devant une commission spéciale du gouvernement allemand pour obtenir l'autorisation
Champ de bataille : un pâturage de ~4 180 m² loué à un fermier allemand
Lieux de tournage : Schleissheim Castle (près de Munich, Allemagne, pour les scènes de château et la cour martiale) ; Geiselgasteig Studios (Munich pour les intérieurs) ; Pucheim (ouest de Munich pour le champ de bataille extérieur). Tout le film a été tourné en Allemagne, jamais en France
Figurants : 600 policiers de Munich costumés en poilus français
Durée de tournage : 64 jours (18 mars - fin mai 1957)
Budget : 950 000 dollars (dont 300 000 pour le salaire de Douglas)
Banni en France dès sa sortie (interdiction levée en 1975)
National Film Registry : sélectionné en 1992 pour conservation
Sources principales : Roger Ebert ("Great Movies", 2005) ; Military History Matters - "War on Film: Paths of Glory" (mars 2021) ; AFI Catalog ; IMDB Trivia ; Deep Focus Review (juin 2025) ; The-Solute - "Continue down your mistaken path" ; Classic Movie Hub ; HighDefWatch - "Kubrick's Paths of Glory gets a 4K UHD boost" (août 2022) ; Wikipedia - Paths of Glory
Front occidental. Quartier général français. Le Général Broulard (Adolphe Menjou) propose au Général Mireau (George Macready) une promotion en échange d'une mission impossible : prendre la "fourmilière", une position allemande imprenable. Mireau accepte. Il descend dans les tranchées pour annoncer la nouvelle au Colonel Dax (Kirk Douglas). La caméra le précède en travelling-arrière, un mouvement de dolly (chariot de caméra sur rails) qui RECULE pendant que Mireau AVANCE vers l'objectif. Le sol de la tranchée a été creusé d'un sillon pour accueillir les rails. Le Général marche, parle, ignore les soldats épuisés qui glissent dans le cadre derrière lui. Plus tard, juste avant l'assaut, la même tranchée. Mais cette fois c'est le Colonel Dax qui marche. La caméra le précède de la même façon en travelling-arrière, sur les mêmes rails. Et derrière Dax, les hommes attendent. Des visages hagards, des yeux sans expression, des bouches qui ne parlent pas. Dax sait qu'ils vont mourir. Eux le savent aussi. La caméra recule, recule, recule et au-dessus d'eux, le ciel se zèbre d'éclats d'obus. Puis le sifflet retentit. L'attaque commence. Et la caméra ne s'arrête pas.
Pourquoi cette scène est culte
Roger Ebert l'a écrit dans son Great Movies : "Tôt dans le film, la caméra précède son héros, le Col. Dax (Kirk Douglas) sur un tour d'inspection d'une tranchée fortifiée et boueuse qui continue et continue et continue." Le verbe est répété trois fois. C'est l'effet voulu, Kubrick utilise la durée comme arme. Là où le cinéma classique aurait coupé après 10 secondes pour montrer un visage de soldat, Kubrick ne coupe pas. Il continue. Vous marchez avec Dax. Vous voyez chaque visage. Vous comprenez l'ampleur de ce qu'on demande à ces hommes pas en abstrait, mais en suivant physiquement chaque mètre de la tranchée où ils doivent mourir.
L'innovation est double. D'abord la SYMÉTRIE : Mireau et Dax marchent dans la même tranchée, à la même hauteur, avec le même mouvement de caméra mais leur posture morale est diamétralement opposée. Mireau ignore les soldats ("Êtes-vous prêt à tuer plus d'Allemands ?"), Dax les regarde dans les yeux. Kubrick utilise le PLAN-SÉQUENCE COMME OUTIL DE COMPARAISON ÉTHIQUE : deux hommes, le même chemin, deux humanités opposées. Aucun montage ne pourrait dire cela aussi clairement. Il faut le même décor, le même mouvement, le même cadrage et la différence devient évidente.
Ensuite la GÉOGRAPHIE. La tranchée historique de la Première Guerre mondiale faisait 1,20 m de large (4 pieds). Kubrick l'a élargie à 1,80 m (6 pieds) pour faire passer le dolly. Le directeur technique du film s'y est opposé pour des raisons d'authenticité historique. Kubrick a tranché : la précision documentaire passe APRÈS le mouvement de caméra. C'est un choix esthétique fondamental qui définira tout le reste de sa carrière. La forme prime sur le réel.
L'attaque sur la fourmilière a inspiré directement la séquence d'Omaha Beach dans Saving Private Ryan (Spielberg, 1998), et bien entendu 1917 (Mendes/Deakins, 2019, déjà dans cette collection). Sam Mendes a explicitement cité Paths of Glory comme l'ancêtre de la grammaire de 1917. Et HighDefWatch a noté : "Le réalisateur Sam Mendes et le directeur photo Roger Deakins ont utilisé un plan continu similaire pour leur puissante épopée de la Première Guerre, 1917." Soixante-deux ans entre les deux films. Le même territoire. La même méthode.
Comment ils l'ont tournée
Kubrick avait 28 ans quand le tournage a commencé en mars 1957. Ce n'était que son quatrième long-métrage. Et il était déjà obsédé par les tracking shots (plans en travelling, la caméra qui se déplace continûment) un héritage de ses années comme photographe pour le magazine LOOK. La caméra qui glisse plutôt qu'elle ne coupe est sa signature future avant qu'elle ne devienne sa signature. Les sentiers de la gloire en contient les premiers grands exemples.
Le défi numéro un était la tranchée elle-même. Les vraies tranchées de la Première Guerre faisaient 1,20 m de large. Aucun dolly ne pouvait y rouler. Kubrick a tranché : élargir à 1,80 m. Le directeur technique du film a protesté, Military History Matters note qu'il "s'opposa à l'élargissement" pour des raisons d'authenticité. Kubrick a maintenu sa décision. En revanche, les passerelles en bois (duckboards) sur lesquelles la caméra roulait étaient, elles, authentiques, Kubrick voulait que la caméra glisse sur le même bois que les soldats foulaient. Le compromis : tranchée trop large pour être historique, planches historiquement exactes pour le contact direct entre caméra et soldats.
Pour le tour des tranchées (Mireau puis Dax), un seul dolly suffisait. Les rails étaient cachés dans le sillon creusé au fond de la tranchée. L'opérateur poussait le chariot à la même vitesse que l'acteur. Pas de coupe. Une seule prise continue par section de tranchée.
Pour l'attaque sur la fourmilière, le dispositif devenait pharaonique. Military History Matters l'a documenté : "Kubrick a tourné l'assaut avec cinq caméras en travelling qui se déplaçaient à la même vitesse que les soldats qui avançaient, donnant une perspective comme depuis quelqu'un dans l'assaut. Il opérait lui-même une sixième caméra portée à la main et suivait Kirk Douglas."
Cinq dollys parallèles. Cinq caméras qui avancent à la vitesse des soldats. Plus Kubrick lui-même, à 28 ans, qui court avec une sixième caméra à l'épaule au milieu des explosifs. Plus d'une tonne d'explosifs a été déchargée pendant la seule première semaine de tournage. Le pâturage de 4 180 m² loué à un fermier allemand a été transformé en no man's land par les pyrotechniciens d'Erwin Lange qui a dû passer devant une commission spéciale du gouvernement ouest-allemand pour obtenir l'autorisation de manipuler autant d'explosifs en zone civile.
600 figurants, des policiers de Munich costumés en poilus français, couraient à travers les explosions, tombaient sur indication, simulaient leur mort dans la boue. Richard Anderson, l'un des acteurs, se souvient à Classic Movie Hub : "La tranchée était horrible. Ça puait, et le temps était immonde, il faisait froid, glacial, couvert et gris. On était tous malades. On avait tous attrapé un rhume depuis la première semaine. On avait tous l'air horrible, mais ça ajoutait certainement au film."
Le travelling latéral de l'attaque a une particularité que The-Solute a notée : "La caméra se déplace de droite à gauche, la direction opposée du progrès." Kubrick a délibérément choisi de faire avancer ses soldats français de DROITE à GAUCHE dans le cadre, alors que la convention du cinéma occidental veut que le mouvement vers le bonheur, la victoire ou la résolution se fasse de GAUCHE à DROITE. En inversant cette grammaire, Kubrick code l'attaque comme une régression, une marche à rebours, un retour vers la mort. Vous ne le remarquez pas consciemment en regardant le film. Mais votre cerveau, lui, le sait.
L'intégralité du film a été tourné en Allemagne, jamais en France. Le Schleissheim Castle (au nord de Munich) servait de quartier général français pour les scènes de château et la cour martiale. Les studios Geiselgasteig (à Munich) abritaient les intérieurs. Et le pâturage à Pucheim, à l'ouest de Munich, devint le champ de bataille. Il y a quelque chose de tragiquement ironique dans ce choix : un film anti-guerre sur la Première Guerre mondiale, tourné en Allemagne, à six kilomètres du mémorial du camp de concentration de Dachau (mentionné par IMDB Trivia). Kubrick connaissait cette proximité. Il n'en a jamais parlé publiquement.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Le sillon dans la tranchée (~tour de Mireau et tour de Dax) Kubrick a fait creuser un sillon au fond de la tranchée pour accueillir les rails de dolly. Vous ne le verrez pas dans le film, il est masqué par les passerelles en bois (duckboards). Mais regardez la stabilité parfaite du travelling : aucun à-coup, aucune oscillation. Un opérateur Steadicam moderne mettrait des heures à obtenir cette fluidité. Kubrick l'a obtenue avec des rails et du contreplaqué.
La direction de l'attaque (~assaut sur la fourmilière) Les soldats français avancent de DROITE à GAUCHE dans le cadre. Kubrick inverse la convention du cinéma occidental (où le progrès va de gauche à droite). Cette violation grammaticale silencieuse code l'attaque comme une régression. Votre œil ne le perçoit pas consciemment mais votre cerveau, lui, sent que quelque chose va vers le mauvais sens. C'est l'une des intuitions visuelles les plus subtiles de Kubrick.
Kubrick dans le cadre (~assaut, gros plans sur Douglas) Quand vous voyez les gros plans handheld sur Kirk Douglas pendant l'assaut, sachez que c'est Kubrick lui-même qui tient la caméra. À 28 ans. Au milieu des explosifs. Pas un opérateur, le réalisateur. C'est l'une des rares fois où Kubrick a opéré physiquement la caméra sur l'un de ses films.
Le saviez-vous ?
Paths of Glory est le DEUXIÈME film de Kubrick dans cette collection après The Shining (1980, déjà couvert avec Garrett Brown derrière le Steadicam et l'invention du low-mode, accessoire qui abaisse l'axe de la caméra à hauteur d'enfant). Vingt-trois ans séparent les deux. Et l'arc Kubrick est révélateur. En 1957, le plan-séquence est un travelling sur rails physique, mécanique, lourd. En 1980, c'est un Steadicam qui glisse à 30 cm du sol derrière un enfant à vélo. Kubrick a accompagné toute l'évolution de l'outil, du dolly aux Steadicam et il a été à la pointe de chaque innovation. Quand il envoie en 1979 son fameux télex à Garrett Brown ("Le Steadicam révolutionnera la façon dont les films sont tournés"), il parle en homme qui a passé 22 ans à creuser des sillons dans des tranchées pour faire glisser sa caméra.
Ce film est aussi l'ancêtre direct de 1917 (Mendes/Deakins, 2019) dans cette collection. Les deux films suivent un soldat à travers les tranchées de la Première Guerre mondiale en plan continu mais avec une différence radicale. Kubrick utilise le plan-séquence pour CHAQUE SCÈNE DE TRANCHÉE (et un travelling latéral massif pour l'attaque). Mendes étire la grammaire de Kubrick à TOUT LE FILM, un plan continu apparent de 119 minutes. Sans Paths of Glory, pas de 1917. Et plus largement : sans Paths of Glory, la grammaire visuelle des films de guerre modernes serait fondamentalement différente. Saving Private Ryan (1998) cite explicitement la séquence d'Omaha Beach comme une dette envers Kubrick. Toute la grammaire "vous êtes dans l'attaque, avec les soldats, à leur vitesse" descend en ligne directe des cinq dollys parallèles de Pucheim, Allemagne, mars 1957.
Et il y a un dernier détail. Le film a été BANNI EN FRANCE dès sa sortie en 1957, l'État français a jugé son traitement de l'armée diffamatoire. L'interdiction n'a été levée qu'en 1975, soit 18 ans plus tard. Kubrick a réalisé le film le plus important sur la Première Guerre mondiale jamais tourné et il a fallu près de deux décennies pour que la France, le pays où l'histoire se déroule, accepte de le voir.
Sources
Roger Ebert - "Paths of Glory" (Great Movies, février 2005)
Military History Matters - "War on Film: Paths of Glory" (mars 2021)
AFI Catalog - Paths of Glory (American Film Institute)
IMDB Trivia - Paths of Glory (tranchées élargies, lieu de tournage, ton d'explosifs)
Deep Focus Review - "Paths of Glory (1957)" (juin 2025)
The-Solute - "Continue down your mistaken path: Paths of Glory (1957)"
Classic Movie Hub - "Facts about Paths of Glory" (citation de Richard Anderson sur le froid)
HighDefWatch - "Kubrick's Paths of Glory gets a 4K UHD boost from Kino Lorber" (août 2022)
Criterion Collection - Paths of Glory (page officielle)
Movie-Locations.com - "Filming Locations for Stanley Kubrick's Paths of Glory" (Schloss Schleissheim, Munich)
True Myth Media - "Paths of Glory (1957)" (juin 2019)
Wikipedia - Paths of Glory