Plan séquence Roma (2018) - La plage de Tuxpan
Titre du film : Roma
Année : 2018
Réalisateur : Alfonso Cuarón
Pays : Mexique / États-Unis
Chef opérateur : Alfonso Cuarón (Oscar de la meilleure photographie 2019)
Opérateur A camera : Galo Olivares
Opérateur B camera : Alejandro Chávez
Gaffer : Javier Enríquez
Superviseur VFX : Dave Griffiths (MPC)
DIT : Ernesto Joven
Étalonneur : Steven J. Scott (Technicolor)
Caméra : ARRI Alexa 65 (capteur large format 65mm)
Optiques : ARRI Prime 65 (équivalents 35mm et 50mm)
Format : Numérique, Open Gate 6560 × 3100, 24 fps, 2.39:1
Stabilisation : Technocrane sur rails posée sur ponton en bois
Méthode : Plan composite (stitching - assemblage numérique de plusieurs prises en post-production pour créer l'illusion d'un plan continu)
Préparation : Environ 6 mois de prep totale sur le film
Lieu de tournage : Plage de Tuxpan, État de Veracruz, Mexique
Budget du film : 15 millions de dollars
Durée totale du tournage : 110 jours
Sources principales : American Cinematographer (interview Cuarón, fév. 2019), Variety, The Hollywood Reporter (interview Dave Griffiths, MPC)
Sofía a oublié quelque chose dans la voiture. Elle s'éloigne avec Pepe. Cleo reste sur la plage avec les trois autres enfants. Elle s'avance au bord de l'eau, immobile, les yeux fixés sur Paco et Sofí qui pataugent dans les vagues. La caméra est large, posée. Elle ne bouge presque pas.
Quelques secondes passent. Cleo scrute l'horizon. Elle perd les deux enfants des yeux. Elle appelle. Pas de réponse. Alors elle avance, d'abord à pas mesurés, puis plus vite. La caméra glisse latéralement avec elle, à la même vitesse, comme si elle marchait à son rythme. L'eau lui arrive aux mollets, aux cuisses, à la taille. Cleo ne sait pas nager. Une première vague lui passe au-dessus de la tête. Elle réapparaît. Une deuxième la noie un instant.
On n'entend pas de musique. Juste les vagues, le vent, sa respiration coupée. Elle finit par attraper Paco. Puis Sofí. Et elle revient vers le rivage, les deux enfants dans les bras, en luttant contre la marée. Sofía rejoint le groupe sur le sable. Tous s'effondrent en une étreinte. Et la caméra ne coupe pas.
Pourquoi cette scène est culte
C'est le climax émotionnel de Roma au sens propre. Tout ce que Cleo a traversé pendant deux heures de film converge dans ces quelques minutes : l'abandon de Fermín, la perte de son enfant mort-né, le mépris social, la solitude. Le sauvetage des enfants n'est pas un sursaut héroïque. C'est un geste d'amour total, presque suicidaire, d'une femme qui ne sait pas nager mais qui entre dans les vagues parce que c'est son devoir et que c'est sa famille.
Cuarón a fait le choix radical de filmer le sauvetage en un seul plan apparent, large, distant. Pas de gros plan sur le visage de Cleo en larmes. Pas de musique qui souligne. Pas de coupe sur les enfants pour créer du suspense. Le spectateur reste à distance, la même distance qu'un témoin sur la plage aurait eue. Et c'est précisément ce refus de manipuler qui rend la scène insoutenable. Vous êtes coincé dans le temps réel de l'angoisse, à compter les secondes pendant que Cleo cherche les enfants dans l'écume.
Le plan se termine sur la confession bouleversante de Cleo, dans la même prise, lorsqu'elle lâche, en pleurant : "Yo no la quería. Yo no quería que naciera" - "Je ne la voulais pas. Je ne voulais pas qu'elle naisse." C'est la phrase pivot de tout le film. Et elle arrive dans le même mouvement de caméra, sans coupe, sans soulignement. L'Oscar de la meilleure photographie 2019 récompense en grande partie cette scène.
Comment ils l'ont tournée
Le plan repose sur un dispositif lourd et un mensonge assumé.
La caméra. Cuarón tourne avec une ARRI Alexa 65, un capteur large format développé pour rivaliser avec le 65mm argentique équipée d'optiques ARRI Prime 65. C'est Lubezki qui l'avait poussé à choisir ce format. "J'étais sceptique sur le large format, mais le 65 avait une dynamique imbattable", raconte Cuarón à American Cinematographer. Le film est capté en couleur, en Open Gate (l'intégralité du capteur, sans recadrage), puis désaturé en post-production. Pour la scène de plage, cette résolution monstrueuse permet à l'équipe VFX de retoucher l'image en garantissant la netteté.
Le ponton. Pour faire glisser la caméra le long de la plage puis dans l'océan, l'équipe construit un ponton en bois de 200 pieds (61 mètres) moitié sur le sable, moitié dans la mer. Mais la plage de Tuxpan est inégale, et un ponton parfaitement horizontal était impossible à monter. La solution : poser une Technocrane (grue de précision télescopique à bras compensé) sur le ponton pour rattraper toutes les variations de hauteur en temps réel. C'est Galo Olivares qui opère la caméra, sous la direction de Cuarón qui reste à un moniteur Flanders Scientific et gère les angles, les acteurs et le diaphragme.
Les prises. Le tournage de Roma s'est fait en chronologie, ce qui veut dire qu'Aparicio arrive à la scène de plage à la fin du tournage, avec le poids des deux mois précédents dans le corps. Yalitza Aparicio ne sait pas nager dans la vraie vie. Comme Cleo. Elle a confié à plusieurs reprises que cette scène était celle qui la terrifiait le plus dans tout le film. Le mauvais temps a endommagé le ponton plusieurs fois pendant le tournage. La clean take ( la prise propre ) a fini par arriver, mais après plusieurs tentatives.
Le secret. Et voici le point que la promo du film a longtemps gommé : ce n'est PAS un vrai plan continu. Dave Griffiths, superviseur VFX chez MPC (Moving Picture Company), l'a confirmé à The Hollywood Reporter : "On a fini par rallonger le plan en mettant une nouvelle partie centrale tirée d'autres prises, ce qui a renforcé le drame et le danger." Concrètement, plusieurs prises de Cleo sauvant les enfants ont été combinées. Certains plans des enfants ont été repositionnés numériquement. Une partie du ciel a été remplacée pour assurer la continuité. Cuarón a même demandé que la hauteur des vagues soit augmentée en post pour que l'eau ait l'air plus profonde et plus menaçante. Le plan se termine en revenant à la prise originale, juste avant la confession.
C'est exactement le procédé qu'Emmanuel Lubezki avait utilisé sur Birdmanquatre ans plus tôt, avec Alejandro González Iñárritu : le stitching, l'assemblage invisible de plusieurs prises pour créer l'illusion d'un plan unique. Sauf qu'ici, sur la plage de Tuxpan, il n'y avait pas de couloir d'immeuble pour cacher les raccords. Juste de l'eau, du sable et un ciel changeant. Toute la magie repose sur le travail des compositeurs de MPC et de l'étalonneur Steven J. Scott, qui a passé près de 1000 heures sur l'étalonnage du film, dont une part conséquente sur cette scène, la lumière changeait toute la journée à Tuxpan, et il a fallu construire des courbes d'analyse de luminance pour compenser automatiquement les variations entre les prises assemblées.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
La caméra latérale. Dès l'entrée de Cleo dans l'eau, la caméra ne fait jamais de mouvement avant-arrière, elle glisse uniquement latéralement, à la même vitesse que Cleo. C'est une règle de Cuarón sur tout le film : pas de dolly in, pas de dolly out (chariot de caméra qui avance ou recule). La caméra observe sans se rapprocher.
La hauteur des vagues. Au milieu du plan, juste avant que Cleo n'attrape les enfants, comparez la taille des vagues à celles du début : elles sont sensiblement plus hautes. C'est l'intervention numérique pour augmenter la sensation de danger. Le raccord stitching est invisible mais les vagues, elles, trahissent l'assemblage.
Le retour sur la plage. Quand Cleo et les enfants reviennent vers le sable et que Sofía les rejoint, regardez la lumière sur les visages et l'ombre des nuages au sol. C'est ici qu'on revient à la prise originale du tournage selon Dave Griffiths, "à la fin du plan, on revient à la prise originale". Le raccord est dissimulé dans le mouvement collectif vers la plage.
Le saviez-vous ?
Roma marque une parenthèse rare dans le duo Cuarón / Lubezki. Les deux Mexicains travaillent ensemble depuis leur jeunesse, sur quasiment tous les films de Cuarón sauf Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban. Pour Roma, Lubezki était prévu comme DP (Director of Photography - directeur de la photographie). Mais les délais se sont allongés, et Lubezki avait d'autres engagements. C'est lui qui a dit à Cuarón : "Stop fooling around. You should do it" - "Arrête de tergiverser. Tu devrais le faire toi-même." Cuarón a donc tourné Roma seul, en gardant un show LUT (table de correspondance colorimétrique servant de base d'étalonnage) hérité de Birdman et The Revenant donc de Lubezki. C'est pourquoi le noir et blanc de Roma a cette douceur "Lubezki-esque" qu'on ne retrouve pas dans le noir et blanc classique : Cuarón a tourné en couleur sur Alexa 65, puis désaturé en post, avec la patte chromatique de son ami. Sur le site, l'arc Lubezki est l'un des plus fournis : Les Fils de l'homme (2006, deux articles, la voiture et Bexhill), Gravity (2013), Birdman (2014), The Revenant (2015, deux articles, l'attaque Arikara et l'ours). Roma est techniquement hors-arc Lubezki, mais idéologiquement, il en est l'héritier direct.
Dans la collection plan-sequences.com, Roma rejoint surtout la catégorie éthique/morale : le plan qui refuse de manipuler, qui maintient le spectateur à distance, qui respecte le temps réel de la souffrance. C'est la même famille que Haneke, Nemes (Le Fils de Saul) ou Angelopoulos. Le plan-séquence n'est pas une prouesse, c'est une posture morale. Là où Les Fils de l'homme utilisait le plan-séquence pour l'immersion (vous êtes dans la voiture, dans le chaos), Roma l'utilise pour la distance respectueuse. Cuarón signe ici son film le plus retenu, le moins virtuose en apparence et c'est précisément ce qui rend la scène de plage si dévastatrice.
Détail symbolique enfin : Cuarón a confié que l'eau structure tout le film. Le premier plan du film montre Cleo en train de laver le sol au jet d'eau ; la dernière grande scène de souffrance la voit luttant contre l'océan. "L'eau qui clapote contre le carrelage dans le premier plan de Roma est la même eau de la mer qui frappe Cleo."
Sources
Mark Dillon - American Cinematographer (ASC Magazine), "Roma: Memories of Mexico", interview d'Alfonso Cuarón et de l'équipe technique (février 2019)
Carolyn Giardina - The Hollywood Reporter, "How 'Roma's' Visual Effects Team Created That Intense Ocean Sequence", interview de Dave Griffiths (MPC), décembre 2018
Variety - "How Alfonso Cuarón Filmed that 'Roma' Beach Scene in One Shot", série Artisans, février 2019
AFC - Association Française des directeurs de la photographie Cinématographique, "À propos de Roma, réalisé et photographié par Alfonso Cuarón", Camerimage Bydgoszcz 2018
Ciara Wardlow - Film School Rejects, "The Cinematography of Roma" (février 2019)
Senses of Cinema - "The Fluids of Roma: Necropolitics and Class in Cuarón's Cinematic Memoir", mars 2019
Wikipédia - Roma (2018 film) ; détails sur Aparicio et le tournage chronologique
À lire aussi :
Gravity (2013) https://www.plan-sequences.com/categories-de-plans-sequences/gravity) - Cuarón et Lubezki avant Roma : le plan d'ouverture de 15 minutes, fond vert et bras robotique
The Revenant - l'attaque Arikara https://www.plan-sequences.com/categories-de-plans-sequences/the-revenant-attaque-arikara - Le dernier grand chantier de Lubezki avant que Cuarón ne porte seul l'héritage sur Roma