Plan séquence Le Jour le plus long (1962) - L'attaque du casino de Ouistreham

  • Titre du film : Le Jour le plus long

  • Titre original : The Longest Day

  • Année : 1962

  • Réalisateur de la séquence : Ken Annakin (séquences britanniques et françaises)

  • Co-réalisateurs du film : Andrew Marton (séquences américaines), Bernhard Wicki (séquences allemandes), Gerd Oswald (sauts en parachute), Darryl F. Zanuck (séquences additionnelles)

  • Producteur : Darryl F. Zanuck (Darryl F. Zanuck Productions / 20th Century Fox)

  • Coordinateur des batailles, conseiller éditorial : Elmo Williams

  • Pays : États-Unis / France

  • Chef opérateur principal des séquences françaises : Henri Persin

  • Prises de vues aériennes : Guy Tabary

  • Autres chefs opérateurs du film : Jean Bourgoin, Walter Wottitz, Pierre Levent

  • Pilote d'hélicoptère : Gilbert Chomat

  • Hélicoptère utilisé : Alouette II (Sud-Aviation)

  • Format de tournage : 35 mm CinemaScope, noir et blanc (re-sorties en 70 mm)

  • Optiques : anamorphiques Bausch & Lomb "combined"

  • Durée du plan : environ 8 minutes (d'après Ken Annakin, autobiographie So You Wanna Be a Director)

  • Lieu de tournage : Port-en-Bessin-Huppain (Calvados), substituée à Ouistreham

  • Décor : casino reconstruit en bois et plâtre sur trois étages, à partir d'un hôtel voisin promis à la démolition

  • Casting principal de la séquence : Christian Marquand (commandant Philippe Kieffer)

  • Conseiller technique : Philippe Kieffer en personne, l'officier qui avait mené l'assaut réel le 6 juin 1944

  • Musique : Maurice Jarre

  • Budget du film : 10 millions de dollars (film noir et blanc le plus cher jamais produit jusqu'à La Liste de Schindler en 1993)

  • Distinctions : 5 nominations aux Oscars, 2 victoires (Meilleure photographie noir et blanc, Meilleurs effets spéciaux)

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La caméra survole un port normand au ras des toits. En contrebas, le commandant Philippe Kieffer (Christian Marquand) lance ses commandos français le long d'une rue rectiligne, béret vert et pistolet-mitrailleur Sten à la hanche. Au bout, le casino que les Allemands ont transformé en blockhaus crache des balles depuis son toit hérissé de tireurs. Les commandos avancent en zigzag entre les explosions. Des religieuses surgissent pour soigner les blessés. La caméra ne descend jamais. Pendant près de huit minutes, elle reste accrochée à l'hélicoptère qui suit l'assaut, glissant au-dessus des toits, frôlant les façades, redescendant sur l'esplanade au moment où le casino saute.‍ ‍

Pourquoi cette scène est culte‍ ‍

Vous n'avez jamais l'impression de regarder une reconstitution. La caméra refuse de couper. Elle refuse de se rapprocher d'un visage pour vous rassurer. Elle reste à hauteur de toit, distance impossible à atteindre dans un montage classique, et vous fait voir l'attaque comme un général l'aurait vue : la rue, les angles, les morts qui tombent sur les pavés, le casino qui résiste. Cette distance n'aurait jamais existé en 1944. C'est précisément ce qui rend la scène bouleversante. Vous comprenez physiquement la géographie de l'assaut. Vous voyez pourquoi Kieffer a perdu un quart de ses hommes en quelques minutes.‍ ‍

La durée du plan empêche le confort du raccord. Pas de gros plan rassurant sur le héros, pas de coupe pour souffler, pas de musique grandiloquente qui prendrait le relais. Annakin vous interdit la respiration que le montage offre habituellement. Vous accompagnez l'assaut sans pouvoir l'accélérer ni le ralentir. Vous restez en l'air avec le pilote, témoin impuissant, jusqu'à l'explosion finale. La séquence inventait, en 1962, une grammaire que le cinéma de guerre moderne adopterait massivement par la suite : la durée comme outil dramatique, la continuité comme refus du repos.‍ ‍

Comment ils l'ont tournée‍ ‍

Le plan-séquence est d'abord une idée de Darryl F. Zanuck, pas d'Annakin. Dans son autobiographie So You Wanna Be a Director, Annakin raconte que Zanuck avait imaginé une prise d'hélicoptère de huit minutes pour montrer l'assaut du casino, et que chaque réalisateur du film avait déjà tenté la prise sans satisfaire le producteur ni son conseiller éditorial Elmo Williams. Quand Annakin hérite de la commande, le plan est devenu une obsession de production que personne ne parvient à boucler.‍ ‍

C'est à ce moment qu'on lui présente Gilbert Chomat. Annakin le décrit comme "French helicopter wizard pilot, who could do anything with an Alouette" (un pilote français magicien de l'hélicoptère, capable de tout avec une Alouette). Chomat n'est pas un opérateur cinéma, c'est un pilote. Mais il a un sens du cadrage que la profession n'a jamais vu : il peut amener la caméra exactement où le réalisateur la veut, à condition qu'on lui détaille à l'avance chaque vitesse, chaque hauteur, chaque trajectoire. La discipline est inversée par rapport à un plateau classique. Ce n'est plus le DP (directeur de la photographie, director of photography) qui dicte le mouvement, c'est le pilote qui exécute une chorégraphie millimétrée avec son appareil tandis que la caméra reste fixe dans la nacelle.‍ ‍

Le décor lui-même est un trompe-l'œil. Le casino de Ouistreham n'existe plus depuis 1942. Les Allemands l'ont rasé pour faire place à un complexe défensif de quatre-vingts bunkers reliés par des tunnels souterrains, que Rommel est venu personnellement inspecter deux fois. Impossible à filmer. La production se déplace donc à une cinquantaine de kilomètres à l'ouest, à Port-en-Bessin-Huppain, où elle reconstruit un faux casino sur trois étages en bois et plâtre, en s'aidant d'un hôtel voisin promis à la démolition. Sur les bâtiments alentour, les enseignes "Port-en-Bessin" sont repeintes "Ouistreham". Une façade place de la Fontaine garde encore aujourd'hui la trace fantomatique de cette substitution, sous les lettres effacées du nouveau commerce.‍ ‍

La séquence implique plus de cent figurants en uniforme, des explosions chronométrées au sol, des défenseurs allemands sur le toit du casino, et un final pyrotechnique avec la destruction du bâtiment. Tout doit fonctionner en une seule prise, à la vitesse de l'Alouette. Le défi technique tient autant à la chorégraphie au sol qu'à la stabilité du vol stationnaire (hovering, vol en suspension immobile) de Chomat. Une réussite globale dépend d'une centaine de réussites locales simultanées.‍ ‍

L'ensemble est tourné en 35 mm CinemaScope noir et blanc, avec des optiques anamorphiques Bausch & Lomb "combined" qui compriment l'image horizontalement pour les écrans larges. Le format final, en 2,35:1, profite pleinement de la hauteur de vue : Henri Persin, chef opérateur des séquences françaises, et Guy Tabary, responsable des prises aériennes, exploitent cette largeur pour cadrer la rue entière et le casino dans le même plan. Le film recevra l'Oscar de la meilleure photographie noir et blanc en 1963 : ce plan-séquence pèse dans la décision du jury.‍ ‍

Sur le plateau, Philippe Kieffer en personne est conseiller technique. Le vrai commandant qui a mené l'assaut en 1944 marche avec l'équipe, corrige des détails de tenue, observe Christian Marquand reproduire ses gestes. Pendant les pauses, raconte un témoin du tournage cité par Cigar Aficionado, Zanuck partage avec lui des souvenirs de gambling. Kieffer, malade, mourra en décembre 1962, quelques mois après la sortie du film. On ignore s'il a eu le temps d'en voir la projection.‍ ‍

L'anecdote la plus parlante concerne pourtant les déplacements de Zanuck lui-même. Le producteur se rendait d'un lieu de tournage à un autre en hélicoptère et, Cigar Aficionado le rapporte, exigeait du pilote qu'il vole de plus en plus bas au-dessus des bocages normands pour traquer les lapins. Le pilote argumentait que chaque dizaine de centimètres en moins représentait un danger réel. Zanuck riait. C'est dans cette atmosphère de démesure et de prise de risque permanente que le plan du casino a fini par exister.‍ ‍

Ce qu'il faut observer en la revoyant‍ ‍

  • L'anachronisme normand : vers la fin du plan, quand l'hélicoptère prend de la hauteur pour cadrer le casino en feu, regardez l'arrière-plan à droite du cadre. La tour Vauban de Port-en-Bessin apparaît distinctement, structure militaire du XVIIᵉ siècle qui trahit le vrai lieu de tournage à 50 km du véritable Ouistreham.

  • Les religieuses inventées : avant l'arrivée au casino, deux religieuses surgissent dans la rue pour soigner les blessés. Pure invention scénaristique. Aucun couvent n'existait à cet endroit, et le vétéran Maurice Chauvet, qui avait participé à l'assaut réel et avait commencé le tournage comme conseiller technique, a quitté la production en cours de route en signe de protestation contre ces libertés historiques.

  • Le toit surchargé : sur le toit du casino, au milieu du plan, comptez les défenseurs allemands. Ils sont une trentaine. Dans la réalité, le bâtiment n'existait plus, ce n'était qu'un bunker bétonné défendu par une poignée d'hommes, et les commandos ont dû attendre l'arrivée des chars Sherman DD du 13/18 Hussars pour le faire céder.‍ ‍

Le saviez-vous ?‍ ‍

  • Tous les autres réalisateurs avaient échoué avant Annakin. Selon son autobiographie, Zanuck avait fait essayer le plan à chaque réalisateur du film avant qu'Annakin n'en hérite. Annakin a fini par signer la seule prise jugée satisfaisante par le producteur et son éditeur Elmo Williams. Trente ans plus tard, il l'évoque encore comme la séquence dont il est le plus fier dans toute sa carrière.

  • Gilbert Chomat, le pilote magicien. Après Le Jour le plus long, Chomat sera l'homme à appeler pour tous les plans aériens du cinéma européen des années 60 : Grand Prix de John Frankenheimer (1966), La Bible de John Huston (1966), On ne vit que deux fois (1967), Darling Lili de Blake Edwards (1970). Il meurt en 1970, à 39 ans, dans la collision de son hélicoptère sur un tournage.

  • Un casino jamais construit dans cette forme. Le vrai casino de Ouistreham, dans le style villa normande à colombages d'avant-guerre, avait été rasé par les Allemands en 1942 avec une centaine de villas voisines. Le casino monumental du film, sur trois étages avec son toit garni de défenseurs, est une invention pure construite à Port-en-Bessin.

  • Bill Millin et la cornemuse. Dans la scène, les commandos de Kieffer débarquent en même temps que Bill Millin, le sonneur de cornemuse personnel de Lord Lovat. C'est historiquement exact : Millin a bel et bien joué de la cornemuse sur Sword Beach le 6 juin 1944 alors que les Allemands ouvraient le feu, geste devenu légendaire. Mais le film exagère : Millin n'a pas traversé Pegasus Bridge en jouant comme le montre la séquence suivante.

  • L'héritage de Kubrick. Cinq ans avant Le Jour le plus long, Stanley Kubrick avait posé les bases du film de guerre en plan-séquence avec Les Sentiers de la gloire (1957). Mais là où Kubrick suivait Kirk Douglas à hauteur d'homme sur un dolly (chariot de caméra sur rails) dans la tranchée, Zanuck et Annakin choisissent l'inverse : la distance vertigineuse de l'hélicoptère. Deux philosophies opposées du plan-séquence de guerre, séparées par cinq ans seulement.

  • Le film le plus cher en noir et blanc jamais produit jusqu'à La Liste de Schindler (1993). Budget : 10 millions de dollars en 1962, environ 106 millions de dollars actuels. La séquence du casino, avec son hélicoptère, ses cent figurants et son décor géant à reconstruire, pèse à elle seule une part substantielle de ce budget.‍ ‍

Sources‍ ‍

  • Ken Annakin, So You Wanna Be a Director, Tomahawk Press, 2001 (autobiographie)

  • Cornelius Ryan, Le Jour le plus long, Robert Laffont, 1961

  • Paul Tatara, "The Longest Day", Turner Classic Movies (TCM), 27 avril 2006

  • Jason Hellerman, "This Oner from 'The Longest Day' has a Permanent Space in My Brain", No Film School, juin 2024

  • ImagesDéfense (ministère des Armées), "Le Jour le plus long : dans les coulisses d'une grande opération cinématographique"

  • Cigar Aficionado, "The Longest Day"

  • Andrew Tarantola, Bitter and Bloody, Key Military, 2024

  • Normandy Then and Now, "When Hollywood met Normandy, on Sword Beach, 1944", 2018

  • Cinémathèque française, fiche film Le Jour le plus long

  • Jean-Charles Stasi, Commando Kieffer, Heimdal, 2014

  • Le Petit Bédouin, "Ouistreham en trompe-l'œil"

  • Wikipédia FR & EN, articles "Le Jour le plus long" / "The Longest Day"‍ ‍

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