Plan séquence The Player (1992)

Aperçu

Titre du film : The Player (Les Coulisses d'Hollywood)

  • Année : 1992

  • Réalisateur : Robert Altman

  • Pays : États-Unis

  • Chef opérateur : Jean Lépine (canadien - Altman l'avait remarqué sur les téléfilms québécois)

  • Musique : Thomas Newman

  • Montage : Geraldine Peroni (†2004 - monteuse attitrée d'Altman dans les années 90)

  • Scénariste : Michael Tolkin (d'après son propre roman)

  • Durée du plan d'ouverture : ~8 minutes (certaines sources disent 8 min 30)

  • Méthode : VRAI plan continu unique - zooms, travellings et mouvements de grue combinés

  • Nombre de prises : 10

  • Préparation : maquettes du lot de studio utilisées pour cartographier le parcours ; le sol du lot a été resurfacé pour que le dolly et la grue roulent sans vibration ; répétition générale la veille du tournage

  • Improvisation : Buck Henry a improvisé son pitch en direct ; les postcards de menace étaient écrites à la main par Altman lui-même

  • Cameos : 65 célébrités dans le film entier (dont plusieurs dans le plan d'ouverture)

  • Budget : 8-10 millions de dollars

  • Référence méta : le personnage de Walter Stuckel (Fred Ward) discute de l'ouverture de La Soif du mal PENDANT le plan-séquence, "le plan de Welles durait six minutes et demie... il a installé tout le film en un seul tracking shot"

  • Oscars (65e cérémonie) : 3 nominations : Meilleur réalisateur, Meilleur scénario adapté, Meilleur montage

Un lot de studio hollywoodien. Un clap entre dans le cadre. Une voix crie : "And... action." Le film commence par annoncer qu'il est un film. Puis la caméra recule et révèle un panneau géant : "Movies - Now More Than Ever." Des gens traversent le lotm des producteurs, des scénaristes, des assistants avec des téléphones, un groupe de touristes japonais. La caméra se met en mouvement. Elle glisse entre les bungalows du studio, cadre une conversation de pitch entre deux scénaristes et Griffin Mill (Tim Robbins), panoramique vers Walter Stuckel (Fred Ward), le chef de la sécurité du studio, qui marche avec un collègue et explique que "le plan d'ouverture de La Soif du mal d'Orson Welles durait six minutes et demie... il a installé tout le film en un seul tracking shot". Pendant qu'il dit ça, la caméra dans laquelle il parle fait exactement la même chose depuis maintenant quatre minutes. La caméra continue. Elle zoome sur une fenêtre, espionne Griffin à travers la vitre pendant qu'il écoute un pitch. Elle repart. Elle suit un livreur de courrier. Elle attrape un autre pitch, Buck Henry, improvisé en direct, qui propose une suite du Lauréat. Elle revient sur Griffin, qui reçoit une carte postale menaçante : "Your Hollywood is dead." La caméra recule. Griffin regarde par-dessus son épaule. Il sait qu'on l'observe. Huit minutes. Pas une seule coupe.

Pourquoi cette scène est culte

La scène d'ouverture de The Player est le plan séquence le plus méta de l'histoire du cinéma. Pendant que la caméra fait un plan continu de 8 minutes, un personnage dans ce plan discute de la qualité du plan continu de 3 minutes 20 de La Soif du mal. "Le montage aujourd'hui, c'est comme MTV, cut, cut, cut", dit Stuckel. Altman est en train de se moquer de lui-même en temps réel : son plan est plus de deux fois plus long que celui de Welles, et il met un personnage dans ce plan pour le comparer (défavorablement) au modèle qu'il est en train de dépasser.

Ebert a donné 4 étoiles sur 4 et a écrit que le film "utilise Hollywood comme métaphore de l'avarice des années 1980". Mais le plan d'ouverture fait plus que ça : il utilise le plan-séquence comme métaphore de Hollywood. La caméra qui glisse entre les bungalows sans s'arrêter, qui attrape des conversations au passage, qui espionne à travers les fenêtres, qui suit un personnage puis l'abandonne pour un autre, c'est le regard d'Hollywood sur lui-même. Un regard superficiel, rapide, distrait, toujours en mouvement qui ne s'attarde sur personne assez longtemps pour le comprendre vraiment.

Cineaste Magazine a noté que le plan d'ouverture "commence par un clap et un 'Action!' informant le public que le film doit être regardé comme un artifice, un film". Ce premier geste brise le quatrième mur avant même que le plan ne commence. Vous savez que vous regardez un film. Vous savez que le plan-séquence est un tour de force. Et le film le sait aussi et il s'en moque.

Comment ils l'ont tournée

Altman a utilisé des maquettes physiques du lot de studio pour cartographier le parcours de la caméra, chaque bungalow, chaque allée, chaque fenêtre. Le sol du lot a été resurfacé spécifiquement pour ce plan : la surface originale était trop irrégulière pour que le dolly et la grue roulent sans vibration pendant huit minutes continues. La veille du tournage, l'ensemble du cast et de l'équipe a répété le plan in situ.

Lépine combinait trois types de mouvement de caméra dans le même plan : des travellings sur dolly (pour les déplacements horizontaux), des zooms (pour passer du plan large au plan serré sans couper), et des mouvements de grue (pour s'élever au-dessus des bungalows et zoomer sur les fenêtres). Cette combinaison dolly + zoom + grue en un seul plan continu est la signature technique du plan : la caméra ne se contente pas de suivre, elle espionne.

Dix prises au total. Altman, dans le commentaire audio Criterion, a expliqué qu'il voulait que les acteurs se sentent libres d'improviser, Buck Henry, par exemple, a improvisé l'intégralité de son pitch d'une suite du Lauréat. Mais l'improvisation devait se faire dans un cadre millimétré : chaque acteur devait être à un endroit précis à un moment précis pour que la caméra le trouve. Si quelqu'un était en retard d'une seconde, la caméra arrivait sur un espace vide et les huit minutes étaient perdues.

Altman a demandé à Fred Ward d'intégrer les références aux plans-séquences célèbres dans son dialogue, c'est une instruction du réalisateur, pas une improvisation. La référence à La Soif du mal n'est pas un hasard, c'est le modèle exact qu'Altman était en train de surpasser. Ward mentionne aussi que le plan de Welles "a installé tout le film en un seul tracking shot" et c'est exactement ce que le plan d'Altman fait : en huit minutes, il installe les personnages (Griffin, les scénaristes, la sécurité), le décor (le lot de studio), le thème (Hollywood comme machine à broyer), l'intrigue (les cartes postales de menace), et le ton (satirique, mordant, auto-référentiel).

Le budget total du film était de 8 à 10 millions de dollars, ce qui a permis à Altman de convaincre 65 célébrités de faire des cameos pour le salaire minimum syndical. Tous les cachets ont été reversés au Motion Picture & Television Country House and Hospital, la maison de retraite des professionnels du cinéma. Personne n'a lu le script avant d'accepter. Ils sont venus parce que c'était Altman.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • "Six and a half minutes..." (~minute 4) Stuckel parle du plan d'ouverture de La Soif du mal, "six minutes et demie, il a installé tout le film en un seul tracking shot". La caméra qui le filme fait la même chose depuis quatre minutes. Et elle va continuer encore quatre minutes de plus. C'est l'ironie la plus délicieuse du plan.

  • Le zoom sur la fenêtre (~minute 5-6) La caméra zoome sur la fenêtre de Griffin et espionne son pitch depuis l'extérieur. Vous êtes dans la position du voyeur caché derrière une plante, accroupi sous une vitre. C'est la métaphore du spectateur de cinéma : vous regardez des gens qui ne savent pas que vous les regardez.

  • Le clap du début (~0:00) Le film commence par un clap de cinéma et "And... action." C'est le moment où Altman brise le quatrième mur avant même que le plan ne commence. Tout ce qui suit est un film qui sait qu'il est un film. Et qui le dit.

Le saviez-vous ?

Evan Goldberg a confirmé que The Player est l'inspiration fondatrice de The Studio (Apple TV+, 2025), la série de Seth Rogen tournée entièrement en plans-séquences. "Ce plan d'ouverture nous a vraiment inspirés." L'ouverture de The Player glisse de conversation en conversation dans un studio sans couper. The Studio a pris cette idée et l'a appliquée à une série entière, 10 épisodes de 30 minutes, chaque scène en plan unique, une seule caméra, un seul objectif (21mm). Trente-trois ans séparent les deux et la lignée est directe.

The Player est aussi l'ancêtre direct de Boogie Nights (1997) et de Magnolia (1999), les deux films de Paul Thomas Anderson déjà dans cette collection. PTA a reconnu à plusieurs reprises que le plan de The Player et le Copa Shot des Affranchis (1990) sont les deux plans-séquences qui l'ont formé. L'ouverture de Boogie Nights (la boîte de nuit) et le plan du studio de Magnolia (le jeu télévisé) sont tous deux des descendants directs de ce lot de studio hollywoodien.

Ce plan est le seul plan-séquence de la collection qui est à la fois un hommage ET une moquerie de ses propres modèles. La Soif du mal est citée dans le dialogue comme le chef-d'œuvre du plan-séquence puis dépassée en durée par le plan qui la cite. C'est le plan-séquence comme acte d'insolence. Et c'est exactement le ton d'Altman : respecter les maîtres en leur passant devant.

Sources

  • Robert Altman, Michael Tolkin, Jean Lépine - commentaire audio DVD Criterion (1992)

  • Robert Altman - commentaire dédié au plan d'ouverture (Criterion Channel)

  • Roger Ebert - critique, 4/4 étoiles (avril 1992)

  • Cineaste Magazine - "The Player" (analyse Criterion, automne 2016)

  • Filmotomy - "Quiet on the Set: Breaking Down the Opening Shot in Altman's The Player" (mai 2019)

  • RogerEbert.com - "Opening Shots: The Player" par Jason Haggstrom (décembre 2012)

  • Cinephilia & Beyond - "Robert Altman's The Player" (février 2025)

  • Christian's Cinematic Syntax - "The Player: Hollywood Conventions & Western Civilization" (mars 2021)

  • Scene By Green - "The Player (1992)" (novembre 2023)

  • Criterion Collection - page officielle + suppléments (commentaires, entretiens, documentaire)

  • Wikipedia - The Player (1992 film)

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Plan séquence The Studio (2025) https://www.plan-sequences.com/categories-de-plans-sequences/the-studio - Le descendant direct 33 ans plus tard : Seth Rogen applique la logique d'Altman à une série entière, chaque scène en plan unique

Efficacité narrative : plan-séquence vs découpage https://www.plan-sequences.com/blog-plan-sequences/efficacite-narrative-plan-sequence-contre-decoupage - Pourquoi Altman choisit le plan continu là où le montage MTV aurait été plus rapide — et ce que ce choix dit sur Hollywood

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