Plan-séquence Les Affranchis (1990)
Réalisé par Martin Scorsese
Année : 1990
Réalisateur : Martin Scorsese
Pays : États-Unis
Chef opérateur : Michael Ballhaus
Opérateur Steadicam : Larry McConkey
Durée du plan : 2 min 59 sec
Caméra : Arriflex 35 BL4S
Optiques : Zeiss Super Speed
Sources principales : Interview de Larry McConkey (Filmmaker Magazine, 2015) ; Irwin Winkler, A Life in Movies (2019) ; Glenn Kenny, Made Men: The Story of Goodfellas (2020)
Henry Hill (Ray Liotta) sort de sa voiture, glisse un billet au portier, prend Karen (Lorraine Bracco) par la main et l'entraîne. Pas par l'entrée principale du Copacabana, par la porte de derrière, l'escalier de service, un couloir souterrain, la cuisine remplie de cuisiniers chinois, et tout droit vers la salle du spectacle où une table apparaît de nulle part, posée devant la scène juste pour eux. Henny Youngman est sur scène. Des inconnus envoient du champagne. Karen demande à Henry ce qu'il fait dans la vie. Trois minutes. Zéro coupe. Et vous venez de comprendre ce que ça fait d'être un mafieux.
Pourquoi cette scène est culte
Tout le film est dans ce plan. Pas l'intrigue, la sensation. Scorsese ne vous explique pas le pouvoir de Henry Hill, il vous le fait vivre. Les portes s'ouvrent avant qu'il arrive. Les gens l'appellent par son prénom. La file d'attente n'existe pas. Vous êtes derrière lui, collé à son épaule, et vous ressentez exactement ce que Karen ressent : le vertige d'être avec quelqu'un pour qui les règles ne s'appliquent pas. Le plan ne coupe pas parce que l'expérience ne coupe pas, l'ivresse du pouvoir est un flux continu, sans pause, sans répit, sans moment pour réfléchir. Si Scorsese avait monté la scène classiquement, vous auriez eu le temps de prendre du recul. Là, vous êtes piégé dans le charme.
Comment ils l'ont tournée
Le plan n'était pas prévu comme ça. Le Copacabana a refusé que l'équipe filme l'entrée principale. Scorsese a dû improviser un parcours alternatif, l'entrée de service, les couloirs, la cuisine. Ce qui devait être une contrainte est devenu le plan le plus célèbre de sa carrière.
McConkey raconte la première répétition dans Filmmaker Magazine. Scorsese voulait un gros plan sur le billet donné au voiturier, puis la caméra suit Henry et Karen. Ils traversent la rue, descendent un escalier, prennent un long couloir. McConkey regarde sa montre et pense : "C'est déjà le pire temps mort de l'histoire du cinéma. Ça ne marchera jamais." Quand ils arrivent aux cuisines, Ballhaus dit : "Marty, il faut passer par la cuisine." Scorsese demande pourquoi. Ballhaus répond : "Parce que la lumière est magnifique." Scorsese dit OK. Ils entrent dans la cuisine et en ressortent par la même porte — le parcours fait un cercle, masqué par un changement de figurants et de décor.
Scorsese montre le résultat de la répétition à McConkey, puis annonce : "OK, je reviens dans deux heures." Il part. McConkey est en panique. Ray Liotta voit sa tête et lui propose de rester pour peaufiner le blocking. Liotta et le premier assistant Joe Reidy restent, et ils retravaillent le plan pendant que Scorsese est absent. C'est pendant cette session que Liotta improvise plusieurs des interactions dans le couloir — les poignées de main, les saluts, les petits mots aux figurants — qui donnent au plan sa texture vivante.
Quand Scorsese revient et voit le résultat sur le moniteur, il crie : "Non ! Non ! Non !" McConkey croit que sa carrière est terminée. Mais Scorsese ne critique qu'un seul détail : la table qui arrive pour Henry et Karen à la fin du plan. "Elle doit voler vers la caméra et remplir le cadre. Quand j'étais gamin, j'allais dans des clubs comme ça et la chose dont je me souviens le plus, c'est comment une table apparaissait de nulle part." C'était sa seule note.
Ils tournent le soir même. Huit prises et c'est dans la boîte avant le déjeuner. McConkey portait un Arriflex 35 BL4S — suffisamment silencieuse pour capter le dialogue de fin — équipée d'optiques Zeiss Super Speed, indispensables dans l'obscurité du club. Un petit moniteur vidéo était fixé au-dessus du Steadicam pour que McConkey puisse contrôler son cadrage en marchant à reculons. Joe Reidy a résumé : "Il y avait 400 moments de synchronisation absolument précis. C'était totalement impossible, mathématiquement."
La bande-son — "Then He Kissed Me" des Crystals — a été choisie par Scorsese et couvre presque tout le plan. Le seul vrai dialogue n'arrive qu'à la toute fin, quand Karen demande à Henry ce qu'il fait dans la vie. Le producteur Irwin Winkler raconte dans son livre que six ou sept prises étaient presque parfaites — mais qu'à chaque fois, un détail mécanique ou dramatique clochait. Sur une prise techniquement impeccable, c'est Henny Youngman qui a raté sa réplique culte — "Take my wife, please" — un punchline qu'il avait pourtant prononcé des milliers de fois en quarante ans de scène. Cinq prises supplémentaires ont été nécessaires. Quand Youngman a enfin réussi, l'équipe a applaudi le comique.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Le billet au voiturier (première seconde) — La toute première image du plan est un gros plan sur les doigts de Liotta glissant un billet. L'argent ouvre littéralement la scène et tout ce qui suit.
Le passage dans la cuisine (~1:30) — Henry et Karen entrent et sortent par la même porte. Les figurants et les accessoires changent pendant qu'ils font le tour pour masquer la boucle. Cherchez les piles de caisses en plastique qui apparaissent contre le mur nu par lequel ils étaient entrés.
La table qui vole (~2:30) — Regardez la vitesse à laquelle la table et les chaises arrivent devant la scène. C'est le seul détail que Scorsese a exigé de modifier. Il voulait que la table remplisse le cadre comme dans son souvenir d'enfance.
Le saviez-vous ?
Larry McConkey a filmé les deux plans-séquences les plus célèbres de 1990 : celui-ci et l'ouverture du Bûcher des vanités de De Palma — la même année, avec le même Steadicam. Le Copa Shot est né d'une phrase de quarante mots dans le livre Wiseguys de Nicholas Pileggi : "Les portiers nous faisaient entrer par la cuisine, qui était pleine de cuisiniers chinois, et nous montions nous asseoir directement." Scorsese a transformé cette phrase en trois minutes de cinéma. Un chauffeur de taxi a reconnu McConkey quelques années plus tard et lui a dit : "Steadicam, ouais, comme dans Les Affranchis, le Copacabana." McConkey a raconté que c'est ce jour-là qu'il a compris que le public, même sans connaître la technique, ressentait la puissance narrative d'un plan continu.
Sources
Larry McConkey, interview Filmmaker Magazine (avril 2015)
Irwin Winkler, A Life in Movies (2019)
Glenn Kenny, Made Men: The Story of Goodfellas (2020)
No Film School — "How Was the Copa Long Take in Goodfellas Shot?"
MovieMaker — "How the Goodfellas Three-Minute Tracking Shot Got Messed Up in the Silliest Way" (2023)
Cinephilia & Beyond — "Goodfellas at 35"
The Spool — "The Copa Shot: Martin Scorsese's Best Short Film"
GQ — Interview de Joseph Reidy
Durée de lecture : 5 minutes