Plan séquence Boogie Nights (1997) - Le Nouvel An de Little Bill
Année : 1997
Réalisateur / Scénariste : Paul Thomas Anderson (27 ans au moment du tournage)
Pays : États-Unis
Chef opérateur : Robert Elswit (ASC)
Steadicam : non crédité spécifiquement (Andy Shuttleworth crédité comme opérateur Steadicam sur le film)
Monteur : Dylan Tichenor
Acteur principal de la séquence : William H. Macy (Little Bill Thompson)
Actrice : Nina Hartley (la femme de Little Bill. véritable star du porno, la seule professionnelle de l'industrie adulte dans le cast)
Effet spécial pratique : "gore gun" sac à dos sous le costume de Macy avec un tuyau à air comprimé relié à l'arrière de la tête, déclenché par Macy lui-même en tirant la détente du pistolet
Durée du plan : ~3-4 minutes
Méthode : VRAI plan continu unique, Steadicam, aucune coupe
Nombre de prises : 3 (la 3e est dans le film, PTA : "Ça ne sera pas mieux que ça, on avance")
Inspiration réelle : basé sur le suicide du pornstar Cal Jammer (1995)
Musique (sur la scène) : le compte à rebours du Nouvel An (diégétique)
Transition : cut au noir → carton "80s" → la décennie change
31 décembre 1979. La maison de Jack Horner. La fête du Nouvel An bat son plein, tout le monde est là, la musique, l'alcool, la cocaïne, les paillettes. Little Bill Thompson (William H. Macy), assistant réalisateur discret et mari trompé, traverse la fête. La caméra Steadicam le suit. Il sourit aux gens, échange des mots, fait le tour de la maison. Puis il ouvre une porte. Sa femme est là avec un autre homme. Encore. Elle le regarde et lui dit : "Tu veux regarder, ou tu veux te casser ?" Little Bill ne dit rien. Il ressort. La caméra le suit. Il traverse la fête dans l'autre sens, les mêmes visages, les mêmes sourires, les mêmes conversations mais maintenant vous savez ce qu'il vient de voir, et chaque sourire est un couteau. Il sort dans l'allée. Il va à sa voiture. Il ouvre la boîte à gants. Il prend un pistolet. Il revient dans la maison. Il traverse la fête une troisième fois, la même fête, le même plan, le même Steadicam et chaque pas est un compte à rebours. Il entre dans la chambre. Il tire sur sa femme. Il tire sur l'homme. Il revient dans le salon. Les invités se figent. Le compte à rebours du Nouvel An arrive à zéro. Les feux d'artifice explosent. Little Bill se met le pistolet dans la bouche. Bonne année. Cut au noir. Carton : "80s."
Et la caméra n'a pas coupé une seule fois.
Pourquoi cette scène est culte
Tyler Bloom a écrit : "La caméra ne le quitte pas un seul instant." C'est la clé. Le plan continu transforme le trajet de Little Bill, de la découverte au suicide, en un seul mouvement irréversible. Il n'y a pas de coupe pour respirer. Pas de plan de coupe sur un visage compatissant. Pas d'ellipse entre la découverte et la décision. Vous voyez Little Bill voir sa femme, traverser la fête, aller à la voiture, prendre le pistolet, revenir, tirer, et se tuer, tout ça dans le même souffle. Le plan continu rend le suicide inévitable : une fois que le mouvement est lancé, il ne peut pas s'arrêter. Comme Little Bill ne peut pas s'arrêter.
MovieWeb a noté que PTA "a filmé la scène de mort de Little Bill en un seul plan étendu, ce qu'on appelle souvent un 'long take' ou un 'oner', où la caméra suit le personnage de William H. Macy alors qu'il traverse la fête du Nouvel An, découvre l'infidélité de sa femme, sort à sa voiture pour prendre son arme, et revient commettre le double meurtre-suicide". Screen Rant a ajouté que la scène était "librement basée sur le suicide réel de l'acteur porno Cal Jammer" qui s'est tiré une balle en 1995, après des années de dépression et de problèmes relationnels dans l'industrie du film pour adultes.
Et il y a la symétrie avec l'ouverture du film. Le premier plan-séquence de Boogie Nights (le club Hot Traxx) est une fête, la caméra entre dans la boîte de nuit et vous présente un monde scintillant, excitant, plein de promesses. Le deuxième plan-séquence (le Nouvel An) est aussi une fête mais cette fête se termine par un suicide. Même outil (le Steadicam), même lieu (une fête), même mouvement (traverser un espace rempli de gens) mais la fonction a changé. L'ouverture vous invitait dans le monde. Le Nouvel An vous montre que ce monde tue.
Comment ils l'ont tournée
Macy a décrit le processus dans une interview avec Vulture : "La maison était petite et remplie de figurants. Tout le monde devait s'assurer de rester hors de mon chemin pendant que je la traversais." Le Steadicam suivait Macy dans un espace confiné, intérieur de la maison, chambre, allée extérieure, voiture, retour à l'intérieur ce qui signifiait que les figurants devaient s'écarter physiquement sur le passage de la caméra, puis revenir en position avant le retour de Macy par le même chemin. Un ballet invisible de 50 personnes se déplaçant en synchronisation avec un homme qui va se tuer.
L'effet spécial du suicide était entièrement pratique. Macy portait un "gore gun", un sac à dos caché sous son costume, relié à un tuyau avec de l'air comprimé qui sortait par l'arrière de sa tête. Le dispositif était conçu pour projeter du faux sang comme si la balle sortait par l'arrière du crâne. Macy contrôlait le déclenchement lui-même en tirant la détente du pistolet, un squib dans le pistolet déclenchait simultanément le gore gun dans le dos. Le timing devait être parfait : tirer la détente, le squib fait flash, le gore gun projette le sang, Macy tombe.
La première prise a été sabotée par le gore gun. Macy : "La première fois qu'on avait réussi à aller jusqu'au bout du plan, mais quand je me suis tourné vers la foule, le gore gun s'est déclenché tout seul, avant que j'aie levé le pistolet." Le sang a giclé de l'arrière de sa tête alors qu'il n'avait pas encore tiré, ce qui signifiait que les quatre minutes de plan continu étaient perdues. Il fallait recommencer : nettoyer le sang, réinitialiser les figurants, recharger le gore gun, et refaire le trajet complet depuis le début.
Trois prises au total. La troisième était bonne. PTA a regardé le playback et a dit : "Ça ne sera pas mieux que ça, on avance." Macy a décrit son choix d'interprétation pour le moment juste avant le suicide, quand Little Bill se tourne vers les invités de la fête, le pistolet à la main, le sang de sa femme sur ses mains : "J'ai joué ça comme des excuses. Comme si Little Bill disait : 'Écoutez, les gars, vous passez un bon moment, et maintenant il y a un double homicide et tout le monde va devoir rentrer chez soi.' C'étaient des excuses. Et je suis très fier de ce choix, parce que c'était un excellent choix."
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Le triple trajet (~tout le plan) Little Bill traverse la fête trois fois. La première : il cherche sa femme. La deuxième : il va à la voiture. La troisième : il revient avec le pistolet. Le même espace, les mêmes visages, trois trajets et chacun change le sens du précédent. Au premier trajet, les sourires sont amicaux. Au troisième, ils sont insoutenables.
Le moment des excuses (~juste avant le suicide) Macy se tourne vers les invités. Il les regarde. Pas avec rage, pas avec désespoir avec quelque chose qui ressemble à de la gêne. C'est le choix d'acteur dont il est le plus fier. Little Bill s'excuse d'avoir gâché la fête.
Le cut au noir + "80s" (~après le coup de feu) Le plan se termine par le suicide. Cut au noir. Carton : "80s." La décennie change. Paul Thomas Anderson utilise un coup de feu pour marquer la fin des années 70, le dernier son des seventies est un pistolet, pas un feu d'artifice. Et le plan continu fait de cette transition un événement physique : vous ne passez pas aux années 80 par une ellipse élégante. Vous y passez par un meurtre-suicide.
Le saviez-vous ?
Nina Hartley, qui joue la femme de Little Bill, est une véritable star du porno, la seule professionnelle de l'industrie adulte dans le casting. Dans l'oral history Grantland de Boogie Nights, elle raconte que la plupart des actrices du film la traitaient froidement, mais que Macy "m'a traitée avec respect et professionnalisme". C'est ce respect mutuel qui rend la scène si dévastatrice : Macy joue un homme humilié par une femme qu'il aime, et Hartley joue une femme qui ne comprend même pas pourquoi il est blessé. Ils sont dans le même plan, le même plan séquence, le même espace, le même temps et ils vivent dans deux mondes différents.
Boogie Nights est maintenant le deuxième film de la collection à avoir deux articles, après Les Fils de l'homme (voiture + Bexhill), Je suis Cuba (procession + hôtel), et The Revenant (Arikara + ours). L'ouverture du Hot Traxx (déjà dans la collection) est le plan-séquence de la naissance, Paul Thomas Anderson vous présente le monde du porno de la San Fernando Valley dans un mouvement de grue-Steadicam jubilatoire. Le Nouvel An de Little Bill est le plan séquence de la mort, le même outil, le même espace (une fête), le même mouvement (traverser un espace rempli de gens), mais cette fois pour accompagner un homme jusqu'à sa fin. Les deux plans sont les bornes du film : le premier ouvre les années 70, le second les ferme. Le Steadicam comme berceau et comme cercueil.
Sources
William H. Macy - Vulture interview, "The Crazy Truth About Macy's Best Scene in Boogie Nights" (cité dans The Things, octobre 2022)
William H. Macy - Yahoo Entertainment, "Role Recall: William H. Macy on Shooting the Boogie Nights Suicide" (avril 2018)
MovieWeb - "How Boogie Nights Killed the Holiday Mood of New Year's Eve Rom-Coms" (décembre 2022)
Screen Rant - "Boogie Nights: 10 Facts You Didn't Know" (décembre 2019)
Tyler Bloom / Medium - "80s. Paul Thomas Anderson Knows Anxiety" (octobre 2018)
Nina Hartley - Grantland oral history de Boogie Nights (citée dans Screen Rant)
Senses of Cinema - "Boogie Nights" (2015)
IMDB - Boogie Nights, trivia et reviews
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