Soy Cuba (2003) | plan séquence 2
Réalisé par Mikhail Kalatozov
Titre du film : Je suis Cuba (Soy Cuba / Я — Куба)
Année : 1964
Réalisateur : Mikhaïl Kalatozov
Pays : URSS / Cuba (coproduction Mosfilm / ICAIC)
Chef opérateur : Sergueï Ouroussevski (Sergei Urusevsky)
Scénariste : Evgueni Evtouchenko (poète), Enrique Pineda Barnet
Format : 35mm noir et blanc + pellicule infrarouge militaire soviétique
Budget : ~600 000 dollars
Durée du plan (procession funéraire) : ~3 minutes
Dispositif : veste à crochets (proto-Steadicam), câbles entre les bâtiments, poulies
Lieux : La Havane, Cuba
Sources principales : American Cinematographer (juillet 1995, article de George E. Turner) ; Wikipedia — I Am Cuba ; documentaire Soy Cuba: O Mamute Siberiano (Vicente Ferraz, 2005) ; Scanalyzer — analyse du plan ; Syncopated Justice (2024)
La Havane, années 1960. Un étudiant révolutionnaire a été tué. Son corps, drapé d'un drapeau, est porté sur une civière à travers une rue bondée. La caméra est au niveau de la foule, parmi les visages. Elle suit le cortège, reste au plus près du corps, puis commence à s'élever. Lentement, elle monte. Un étage. Deux étages. Trois étages. Quatre étages. Elle ne coupe pas. Elle est maintenant au-dessus des toits, filmant la procession en plongée, la rue entière remplie de monde. Et elle continue. Sans couper, elle pivote latéralement et entre par une fenêtre ouverte dans une fabrique de cigares. Elle traverse l'atelier, passe au-dessus des ouvrières penchées sur leurs tables. Les ouvrières regardent par la fenêtre du fond, elles observent la procession en bas. La caméra les dépasse, arrive à cette fenêtre du fond, et sort par l'autre côté du bâtiment. Elle flotte maintenant au-dessus de la rue, entre les façades, surplombant le cortège funéraire. Pas de coupe. Pas de drone. Pas de CGI. Nous sommes en 1964.
Pourquoi cette scène est culte
Ce plan est impossible. En 1964, les caméras 35mm pèsent plus de 15 kilos. Le Steadicam n'existera pas avant 1975. Les drones civils n'apparaîtront pas avant les années 2010. Et pourtant, la caméra s'élève de quatre étages, entre dans un bâtiment par une fenêtre, le traverse, et ressort par une autre fenêtre pour flotter au-dessus de la rue. Quand Scorsese et Coppola ont redécouvert le film au début des années 1990, ils n'arrivaient pas à comprendre comment ces plans avaient été réalisés. Scorsese a dit que s'il avait vu ce film quand il était jeune réalisateur, il serait devenu un réalisateur très différent.
Le plan de la procession funéraire est le sommet d'un film qui n'est composé que de sommets. Mais celui-ci est plus qu'une prouesse technique, c'est une ascension morale. La caméra part de la rue, du chaos, de la douleur brute, et s'élève littéralement au-dessus de la mêlée. Elle entre dans la fabrique, le lieu de travail, la vie quotidienne, et montre les ouvrières qui regardent la mort passer en bas. Puis elle ressort et plane, comme libérée de la gravité. Le mouvement de la caméra est le mouvement de l'âme du mort qui quitte le cortège et s'élève au-dessus de la ville. Ouroussevski n'avait pas besoin de CGI. Il avait de la poésie et des câbles.
Comment ils l'ont tournée
L'opérateur portait une veste équipée de crochets, un dispositif artisanal qui préfigure le Steadicam de Garrett Brown, mais avec onze ans d'avance. Un réseau de câbles et de poulies avait été installé entre les bâtiments, au-dessus de la rue, reliant les toits et les fenêtres. L'opérateur commençait au niveau de la rue, au milieu du cortège, caméra à la main. À un moment précis, les techniciens sur les toits accrochaient sa veste aux câbles via les poulies, et le hissaient verticalement le long de la façade de l'immeuble. L'opérateur continuait à filmer pendant qu'il s'élevait, sa veste supportait son poids, ses mains restaient libres pour tenir la caméra.
Arrivé au niveau de la fenêtre de la fabrique de cigares, il était décroché du câble, entrait dans le bâtiment à pied, traversait l'atelier en filmant les ouvrières, et atteignait la fenêtre opposée. Là, une deuxième équipe le raccrochait à un autre système de câbles qui le faisait sortir par la fenêtre et le transportait au-dessus de la rue, suspendu entre les deux façades. La caméra filmait en continu. Chaque transition, de la rue au câble, du câble à la fenêtre, de la fenêtre au sol, du sol au second câble, devait être invisible. L'accrochage et le décrochage se faisaient pendant que l'opérateur était en mouvement.
Le film a été préparé à partir de novembre 1962, quelques semaines après la crise des missiles de Cuba. Le budget de 600 000 dollars, considérable pour l'époque, a été fourni conjointement par Mosfilm et l'ICAIC (l'institut cubain du cinéma). Kalatozov et Ouroussevski avaient déjà collaboré sur Quand passent les cigognes (Palme d'or à Cannes 1958) et La Lettre inachevée, ils formaient l'un des tandems réalisateur-chef opérateur les plus audacieux de l'histoire.
Pour surveiller les prises pendant le tournage, l'équipe a inventé un système de retour vidéo en circuit fermé utilisant le téléviseur personnel d'Ouroussevski, qu'il avait apporté de Moscou. C'est probablement l'une des toutes premières utilisations d'un combo vidéo sur un plateau de cinéma, un dispositif qui ne deviendra courant que des décennies plus tard.
Le film utilise également de la pellicule infrarouge obtenue auprès de l'armée soviétique, qui donne aux images un contraste surnaturel : les arbres et les champs de canne à sucre deviennent presque blancs, les ciels sont très sombres mais clairement ensoleillés. Ce n'est pas utilisé dans le plan de la procession funéraire, mais dans d'autres séquences tout aussi célèbres, notamment l'ouverture sur le toit de l'hôtel, où la caméra descend de la piscine et plonge sous l'eau (un disque de verre rotatif, emprunté à un périscope de sous-marin, était monté devant l'objectif pour éjecter les gouttes d'eau de la lentille).
Ce qu'il faut observer en la revoyant
L'élévation le long de la façade (~1:50 du plan) — Cherchez le moment exact où la caméra commence à monter. L'opérateur est accroché aux câbles par sa veste, mais le mouvement est si fluide qu'on croirait à un drone. En 1964.
La traversée de la fabrique de cigares (~2:30) — La caméra entre par une fenêtre, traverse l'atelier, et les ouvrières lèvent à peine les yeux. La coexistence entre la vie quotidienne (le travail) et la mort (la procession en bas) est le cœur émotionnel du plan.
La sortie par la deuxième fenêtre (~2:50) — La caméra flotte au-dessus de la rue, suspendue par des câbles entre les bâtiments. Regardez : il n'y a aucun support visible dans le cadre. L'illusion est totale.
Le saviez-vous ?
Le film a été détesté par Castro et par Khrouchtchev. Il n'a été montré que brièvement à Cuba et en URSS en 1964 avant de disparaître dans un coffre pendant trente ans. En 1992, une copie est projetée au festival de Telluride. En 1993, au festival de San Francisco, le public debout lui fait deux ovations pendant la projection, pas après, pendant. Scorsese et Coppola ont ensuite financé la restauration et le sous-titrage par Milestone Films.
Kalatozov est mort peu après la redécouverte du film. Le documentaire brésilien Soy Cuba: O Mamute Siberiano (Le Mammouth sibérien, 2005) de Vicente Ferraz a retrouvé les participants cubains du tournage, vivant toujours à Cuba, qui ne savaient pas que le film était devenu un classique mondial. La Society of Camera Operators a attribué au film son prix "Historical Shot" en 1997, la reconnaissance officielle que le plan de la procession funéraire est l'un des plus grands mouvements de caméra jamais réalisés.
Le plan grand-angulaire d'Ouroussevski, sa caméra en mouvement perpétuel, et ses dispositifs artisanaux ont directement influencé tout ce que le cinéma a produit depuis en matière de plans-séquences. De la Soif du mal à Boogie Nights, des Affranchis à 1917, toute la lignée technique du plan continu passe par ce film cubain oublié que personne n'a vu pendant trois décennies.
Sources
American Cinematographer — "The Astonishing Images of I Am Cuba" (George E. Turner, juillet 1995, via theasc.com)
Wikipedia — I Am Cuba
Soy Cuba: O Mamute Siberiano (documentaire, Vicente Ferraz, 2005)
Scanalyzer / Fourmilab — "The Amazing Tracking Shot from Soy Cuba" (2021)
Syncopated Justice — "A Forgotten Cinematic Masterpiece" (2024)
Learn About Film — "I am Cuba / Soy Cuba"
Medium / Terrace Vista — "I am a Technical Masterpiece" (analyse technique)
Letterboxd — reviews compilées
IMDB — I Am Cuba, trivia et reviews
Mr Bongo — présentation de l'édition DVD restaurée