Plan séquence Je suis Cuba (1964) - Le cortège funèbre
Titre du film : Я Куба / Soy Cuba / Je suis Cuba (titre russe : Ya Kuba)
Année : 1964
Réalisateur : Mikhail Kalatozov (Quand passent les cigognes, 1957 - Palme d'Or)
Pays : URSS / Cuba (co-production Mosfilm + ICAIC)
Chef opérateur : Sergei Urusevsky (Quand passent les cigognes, La Lettre inachevée)
Scénaristes : Yevgeni Yevtushenko (poète) et Enrique Pineda Barnet
Stabilisation : harnais à crochets porté par l'opérateur, ancêtre direct du Steadicam (12 ans avant l'invention de Garrett Brown en 1976)
Caméra : technique Mosfilm, format Académie (1.37:1)
Pellicule : stock infrarouge expérimental fabriqué sur mesure dans une usine d'armement soviétique pour ce film
Innovation technique : premier video assist de l'histoire, la télévision personnelle d'Urusevsky, apportée de Russie, branchée à la caméra par un système vidéo en circuit fermé pour permettre à Kalatozov de voir le cadre en direct
Durée de la séquence : ~3 minutes
Méthode : VRAI plan continu unique, pas de coupe cachée, pas d'assemblage numérique (impossible en 1964)
Trajectoire : rue → ascension verticale ~4 étages → traversée latérale dans une fabrique de cigares (entrée par fenêtre, traversée de la salle de travail, sortie par fenêtre opposée) → vol au-dessus du cortège sur ~2 pâtés de maisons → fondu au noir
Tournage : 1962-1963 à La Havane
Durée totale de production : 3 ans
Réception initiale : échec critique et commercial en URSS comme à Cuba
Redécouverte : années 1990, par Martin Scorsese et Francis Ford Coppola, qui ont financé sa réédition aux États-Unis (Milestone Films, 1995)
Documentaire : I Am Cuba, the Siberian Mammoth (Vicente Ferraz, 2005) interviews des techniciens cubains survivants
La Havane. 1957. Une rue étroite, bondée, en pente. Un cortège funèbre porte le corps d'Enrique, un étudiant révolutionnaire tué par la police de Batista. Le drapeau cubain recouvre le brancard. Les manifestants chantent, lèvent le poing, scandent son nom. La caméra est au milieu d'eux à hauteur d'épaule, dans la foule, parmi les visages. Puis elle commence à monter. Pas en plan large depuis une grue lointaine non, la caméra elle-même monte verticalement, le long de la façade d'un immeuble, comme si elle quittait le sol par la pensée. Un étage. Deux étages. Trois. Quatre. Le cortège continue dans la rue, en bas. La caméra atteint une fenêtre ouverte et y entre. À l'intérieur, une fabrique de cigares. Des ouvrières roulent des cigares sur des tables en bois. La caméra glisse entre elles, traverse la salle. Une ouvrière prend un drapeau cubain et le déploie par une fenêtre vers la rue, vers le cortège. La caméra suit le drapeau et SORT par cette fenêtre. Et elle ne s'arrête pas. Elle ne redescend pas. Elle vole. Elle vole au-dessus du cortège, à hauteur des toits, sur deux pâtés de maisons entiers suivant le drapeau, les manifestants, le martyr, la révolution qui commence. Fondu au noir.
Pourquoi cette scène est culte
Martin Scorsese et Francis Ford Coppola, deux des plus grands réalisateurs vivants, ont financé personnellement la réédition américaine de Je suis Cuba en 1995. Ils l'ont fait parce qu'ils avaient vu ce plan. PopMatters a écrit : "On pourrait le regarder une douzaine de fois avant de se lasser de sa beauté ou de comprendre comment Kalatozov et le chef opérateur Sergei Urusevsky ont réussi un tel exploit."
C'est le plan-séquence le plus impossible de cette collection. Pas le plus long (Climax fait 42 minutes). Pas le plus violent (Irréversible fait 9 minutes). Pas le plus immersif (Les Fils de l'homme). Mais le plus impossible. Parce qu'en 1964, aucune technologie n'existait pour le faire. Le Steadicam ne sera inventé qu'en 1975 par Garrett Brown. Les drones n'existent pas. Les grues assez longues pour traverser deux pâtés de maisons en l'air n'existent pas. Le numérique n'existe pas. Le video assist standard n'existe pas. Et pourtant, la caméra monte un immeuble, traverse une fabrique, et vole au-dessus d'une rue. En un seul plan. En 1964. Personne, y compris les techniciens qui l'ont fait, ne pourrait le refaire aujourd'hui sans VFX.
Bret Primack a documenté la méthode : "Ces plans remarquables ont été réalisés par l'opérateur caméra portant un gilet, à la manière d'une version primitive du Steadicam, équipé de crochets." Un harnais à crochets, pas un Steadicam (qui repose sur un système de bras stabilisé par contrepoids), mais un système d'accroche qui permettait à l'opérateur de se faire suspendre, hisser, descendre, transférer entre des supports différents. La caméra passait probablement d'un opérateur au sol à un système de poulies pour la montée verticale, puis à un système de câbles pour la traversée latérale au-dessus de la rue, puis à un autre opérateur dans la fabrique de cigares, puis à un nouveau système de câbles pour le vol final. Plusieurs opérateurs, plusieurs supports, mais une seule caméra qui n'a jamais cessé de tourner.
Encyclopedia.com a noté que les inclinaisons d'axe et les angles inattendus de la caméra évoquaient les premiers films soviétiques d'agit-prop mais qu'ils "s'éloignent des usages traditionnels de ces angles, sapant ainsi les lectures simples et défiant les attentes du spectateur." C'est aussi ce qui rend le plan unique : il ne sert pas la propagande qu'il est censé incarner. Il la dépasse. La beauté du plan est si écrasante qu'elle vide le message de sa propagande, il ne reste que l'image. La caméra qui s'élève au-dessus du cortège est un acte de transcendance, pas de communisme.
Comment ils l'ont tournée
L'article ASC "Flashback: Soy Cuba" est la source technique de référence et révèle l'innovation la plus radicale du tournage : "Pour permettre au réalisateur de voir ces scènes pendant le tournage, l'équipe a conçu un système vidéo en caméra fermée utilisant le poste de télévision personnel d'Urusevsky, qu'il avait apporté de Russie. C'est probablement la première utilisation de ce qui n'est devenu une procédure courante que ces dernières années."
Le video assist. L'invention. En 1964, à La Havane, un chef opérateur soviétique branche sa télé personnelle à sa caméra par un système de circuit fermé pour que Kalatozov puisse voir ce que la caméra voit en temps réel. Aujourd'hui, chaque tournage du monde utilise un video assist. En 1964, c'est Urusevsky qui l'invente avec une télé soviétique, du câble, et une caméra qui monte un immeuble. C'est l'équivalent technique de l'invention du fil dentaire en pleine bataille de Stalingrad : personne ne s'attendait à ce que ça vienne de là, et ça change tout.
La pellicule est l'autre innovation. Yate Subfusk (Medium) a confirmé que "le blanc presque parfait des feuilles de palmier et le contraste extrême ne peuvent être obtenus qu'en utilisant un stock de pellicule infrarouge expérimental produit par l'Union soviétique dans une usine d'armement (Ferraz, I Am Cuba, the Siberian Mammoth)." Une pellicule infrarouge fabriquée sur mesure, dans une usine d'armement soviétique, pour un film cubain. La logistique du tournage entre Moscou et La Havane en pleine Guerre froide, à 90 km de la Floride est presque aussi vertigineuse que les plans eux-mêmes.
Le plan du cortège lui-même a nécessité une chorégraphie monumentale. Plusieurs centaines de figurants dans la rue (le cortège), des dizaines de figurants dans la fabrique de cigares (les ouvrières), des techniciens cachés dans l'immeuble pour gérer les transferts de caméra, et un système de câbles ou de poulies pour le vol final au-dessus de la rue. Un reviewer IMDB a estimé que ce type de séquence "a dû prendre des jours, voire des semaines, à préparer, et nécessiter probablement une coordination gouvernementale pour la chorégraphier." En 1962-1963, à Cuba, le gouvernement était jeune, communiste, et avait tout intérêt à ce que le film se fasse. Castro a personnellement supporté la production. Les rues pouvaient être fermées. Les figurants étaient mobilisables. L'Union soviétique payait.
Le résultat à l'écran est si fluide qu'il semble facile. C'est l'illusion absolue : un plan qui contredit les lois de la physique caméra de son époque, et qui réussit parce que des dizaines de techniciens cubains et soviétiques se sont synchronisés pendant 3 minutes sans qu'aucun ne rate son entrée. Vicente Ferraz, dans son documentaire de 2005 I Am Cuba, the Siberian Mammoth, a interviewé les survivants de l'équipe cubaine, des hommes âgés, oubliés, qui ne savaient même pas que le film qu'ils avaient fait était devenu un classique. Le titre du documentaire "Le mammouth sibérien" est ce qu'ils appelaient le film. Un monstre russe préhistorique. Magnifique et incompréhensible.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
L'ascension verticale (~1:00-1:30) La caméra monte le long de l'immeuble. Cherchez le moment où elle quitte le sol. Il n'y a aucune transition apparente, pas de grue visible, pas de bras, rien. C'est l'opérateur dans son harnais à crochets, hissé par un système de poulies que vous ne verrez jamais. Le mouvement est lent, régulier, exact.
Le drapeau qui sort de la fenêtre (~2:00) Dans la fabrique de cigares, une ouvrière déploie un drapeau cubain par une fenêtre, vers la rue. La caméra suit le drapeau et SORT par la fenêtre avec lui. C'est le raccord le plus virtuose du plan : la caméra utilise le drapeau comme guide pour passer de l'intérieur à l'extérieur sans coupe et sans vertige.
Le vol au-dessus du cortège (~2:30-3:00) Les deux derniers pâtés de maisons. La caméra vole à hauteur de toit, au-dessus de la foule, suivant le cortège qui se déplace dans la rue. C'est probablement un système de câbles tendus entre deux immeubles, l'équivalent cubain de 1963 d'un Spidercam, 30 ans avant l'invention du Spidercam.
Le saviez-vous ?
Je suis Cuba est maintenant un film de cette collection avec deux articles dédiés à deux plans-séquences différents :
La piscine de l'hôtel (déjà couvert dans la collection) la caméra traverse le toit-terrasse de l'hôtel Capri, descend l'escalier, traverse la fête, et plonge sous l'eau de la piscine. Tout en un plan.
Le cortège funèbre (cet article) la caméra suit le cortège, monte un immeuble de 4 étages, traverse une fabrique de cigares, et vole au-dessus de la rue.
Les deux ont été filmés par la même équipe (Kalatozov + Urusevsky) en 1962-1963. Les deux contredisent la physique caméra de leur époque. Et les deux sont des actes de propagande qui se sont libérés de leur propagande par leur propre beauté. Aucun autre film de cette collection, pas Citizen Kane, pas Touch of Evil, pas Goodfellas n'a deux plans-séquences à ce niveau d'audace technique.
Urusevsky avait été photographe de guerre sur le front de l'Est pendant la Seconde Guerre mondiale, il avait filmé Stalingrad. Cette expérience explique sa relation à la caméra : ce n'est pas un outil, c'est un corps. Un corps qui peut monter un immeuble, traverser une fabrique, voler au-dessus d'une rue. La caméra de Je suis Cuba ne raconte pas une histoire, elle EST l'histoire. Et son mouvement est plus politique que le scénario.
Le plan a influencé Scorsese (le Copa Shot des Affranchis, 1990, déjà dans cette collection, le Steadicam de McConkey qui traverse la cuisine du Copacabana), Paul Thomas Anderson (l'ouverture de Boogie Nights, 1997, déjà couverte, la grue qui descend dans la boîte de nuit), Stanley Kubrick (le travelling de la guerre dans Full Metal Jacket), et plus directement le travelling de Weekend de Godard (1967, déjà couvert, 7 minutes 50 sur 300 mètres de rails, 3 ans après Je suis Cuba). Sans Je suis Cuba, le plan-séquence moderne, tel que ce site le célèbre, n'existerait probablement pas dans sa forme actuelle.
Sources
Steven Pizzello - ASC Magazine, "Flashback: Soy Cuba" (republié 2023)
Bill Gibron - PopMatters, "I Am Cuba (Soy Cuba)" (décembre 2007)
Learn About Film - "I am Cuba / Soy Cuba" (mars 2025)
Yate Subfusk - Medium / Terrace Vista, "I am a Technical Masterpiece" (mars 2018)
Vicente Ferraz - documentaire I Am Cuba, the Siberian Mammoth (2005, Brésil — diffusé sur Sundance Channel)
Bret Primack - Syncopated Justice / Substack, "A Forgotten Cinematic Masterpiece" (janvier 2024)
Encyclopedia.com - "Soy Cuba"
IMDB Reviews - I Am Cuba (1964) — analyses utilisateurs
Scanalyzer / Fourmilab - "The Amazing Tracking Shot from Soy Cuba" (octobre 2021)
Wikipedia - I Am Cuba
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