Plan séquence Serenity (2005)
Année : 2005
Réalisateur / Scénariste : Joss Whedon (premier long-métrage)
Pays : États-Unis (Universal Pictures)
Chef opérateur : Jack Green (ASC - directeur photo attitré de Clint Eastwood : Unforgiven, The Bridges of Madison County, Absolute Power, Space Cowboys)
Montage : Lisa Lassek
Musique : David Newman
Stabilisation : Steadicam (+ zooms subtils pour ajuster les distances sans forcer l'opérateur à courir ou reculer)
Durée du plan : ~4 minutes 30 secondes
Méthode : plan continu apparent - une seule coupe cachée dans un panoramique rapide quand Mal et Simon descendent un escalier (nécessaire pour la transition entre deux sets physiques différents)
Décor : le vaisseau Serenity construit grandeur nature sur un plateau de studio, le même set que la série Firefly, reconstruit pour le film
Personnages introduits dans le plan : Mal (Nathan Fillion), Wash (Alan Tudyk), Zoe (Gina Torres), Jayne (Adam Baldwin), Kaylee (Jewel Staite), Simon (Sean Maher), River (Summer Glau), Inara (Morena Baccarin, par écran vidéo), Book (Ron Glass, mentionné) 9 personnages en 4 minutes 30
Budget : 39 millions de dollars
Le vaisseau Serenity. 2517. Captain Malcolm Reynolds (Nathan Fillion) descend de la passerelle de commandement. La caméra Steadicam le suit, elle glisse derrière lui dans l'escalier en spirale, tourne avec lui dans le couloir étroit, et débouche dans le corridor principal du vaisseau. Mal parle avec Wash (Alan Tudyk) dans le cockpit, on apprend que le vaisseau est en approche d'une planète pour un braquage. La caméra recule, suit Mal qui descend un autre escalier et croise Zoe (Gina Torres), sa seconde, leur dynamique militaire est immédiatement lisible. Ils traversent la soute. Jayne (Adam Baldwin) nettoie ses armes dans un coin, un seul regard et vous savez qui il est. La caméra continue. Kaylee (Jewel Staite) bricole le moteur dans la salle des machines, elle est le cœur du vaisseau, littéralement et métaphoriquement. Mal arrive dans l'infirmerie. Simon (Sean Maher), le médecin, se dispute avec lui sur la présence de River (Summer Glau) pendant la mission. River est assise dans un coin, silencieuse, dangereuse, étrange. Mal lance un appel vidéo à Inara (Morena Baccarin), elle a quitté le vaisseau, leur relation est tendue. Quatre minutes trente. Neuf personnages. Un vaisseau entier. Pas une coupe visible. Vous savez qui est tout le monde, ce qu'ils veulent, et pourquoi ils sont sur ce vaisseau.
Pourquoi cette scène est culte
Whedon avait un problème impossible : présenter 9 personnages d'une série télévisée annulée à un public qui n'a jamais vu Firefly. Le film devait fonctionner pour les fans ET pour les néophytes. Den of Geek a résumé le défi : "Présenter un cast de neuf personnages établis à un public presque entièrement nouveau n'allait jamais être facile. Il fallait quelque chose de spécial pour réussir, sous peine de s'enliser dans un marécage de présentations de personnages, un sort qui a frappé un nombre incalculable de films d'ensemble."
La solution de Whedon : tout faire en un seul plan. Le Steadicam traverse le vaisseau entier, cockpit, corridors, soute, salle des machines, infirmerie et chaque pièce est le territoire d'un personnage. Vous n'avez pas besoin qu'on vous dise que Kaylee est la mécanicienne, la caméra vous le montre en la trouvant les mains dans le moteur. Vous n'avez pas besoin qu'on vous dise que Jayne est le muscle, la caméra vous le montre en train de nettoyer un arsenal. Le plan continu fait de la géographie du vaisseau une carte des personnages : chacun occupe un espace qui le définit.
Afton Grant, de Steadishots (cité par Art of the Title), a résumé : "Un excellent plan unique dans un film qui, malheureusement, n'a pas reçu beaucoup d'attention. Cette séquence d'ouverture est fantastique. Le décor est une grande partie d'un vaisseau spatial et la caméra le traverse entièrement, étages, couloirs, portes. Si vous regardez attentivement, des zooms subtils sont utilisés pour fermer et ouvrir les distances plus grandes sans forcer l'opérateur à sprinter, à envahir l'espace des acteurs, ou à reculer trop vite."
Comment ils l'ont tournée
Le vaisseau Serenity était un décor grandeur nature construit sur un plateau de studio, le même set que celui de la série Firefly (Fox, 2002-2003), reconstruit et agrandi pour le film. C'était l'un des rares décors de vaisseau spatial de cette taille au cinéma, un environnement physique continu avec plusieurs niveaux, des escaliers fonctionnels, des portes qui s'ouvrent, et une profondeur suffisante pour permettre à un opérateur Steadicam de traverser l'espace sans obstruction.
Mais le set n'était pas un seul décor continu, il était composé de plusieurs sets séparés sur le plateau. Screen Rant a révélé le secret : "La scène n'a virtuellement aucune coupe, à l'exception d'une qui a été effacée et mixée avec la scène précédente via des effets spéciaux. À un moment, Mal et Simon descendent un escalier et la caméra fait un panoramique relativement rapide, il y a effectivement une coupe juste là." La coupe était nécessaire parce que les acteurs passaient physiquement d'un set à un autre "quand les personnages se déplacent dans l'espace, les acteurs transitionnaient en fait vers un set complètement différent".
Jack Green, le chef opérateur, venait du monde de Clint Eastwood, Unforgiven, The Bridges of Madison County. C'est un cinéaste de la sobriété, de la lumière naturelle et de l'efficacité. Le vaisseau Serenity est éclairé de manière réaliste, lumières de plafond, moniteurs, éclairage de soute industriel comme un vrai engin. Green n'a pas cherché à glamouriser l'espace : le vaisseau est miteux, vieux, rafistolé. L'éclairage du plan séquence suit cette philosophie, pas de spot dramatique sur les visages, pas de contre-jour spectaculaire. Juste la lumière d'un vaisseau qui tient ensemble avec du duct tape.
L'opérateur Steadicam utilisait des zooms subtils pour gérer les distances. Quand Mal accélérait ou ralentissait, au lieu de courir derrière lui ou de reculer précipitamment, l'opérateur ajustait la focale, zoomant légèrement pour rester en plan serré quand Mal s'éloignait, dézoomant quand il se rapprochait. Ce micro-ajustement est invisible à l'écran mais permet de maintenir un cadrage constant dans un espace confiné avec neuf acteurs en mouvement.
Un détail de production : un des cameramen du film était un ancien danseur. Whedon a utilisé cette compétence pour les scènes d'action de Summer Glau (elle-même danseuse classique professionnelle) la coordination entre le mouvement de la caméra et la chorégraphie de Glau créait une fluidité inhabituellement gracieuse pour un film de science-fiction d'action.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
La coupe cachée (~milieu du plan, escalier) Mal et Simon descendent un escalier. La caméra panoramique rapidement. C'est là la seule coupe du plan. De l'autre côté du panoramique, les acteurs sont sur un set différent. L'effacement VFX est si propre que le plan semble continu.
Les zooms subtils (~tout le plan) L'opérateur Steadicam ne court jamais et ne recule jamais brusquement. Il ajuste la focale en douceur, un zoom avant quand Mal s'éloigne, un zoom arrière quand il se rapproche. Cherchez les moments où la taille du plan change sans que la caméra semble bouger.
La géographie = les personnages (~tout le plan) Chaque personnage occupe un espace qui le définit. Wash est dans le cockpit (le pilote), Kaylee est dans la salle des machines (la mécanicienne), Jayne est dans la soute avec ses armes (le mercenaire), Simon est dans l'infirmerie (le médecin), River est assise dans un coin (l'outsider). La carte du vaisseau est une carte des personnages et le plan continu vous fait lire les deux en même temps.
Le saviez-vous ?
Ce plan est le premier de la carrière de Whedon en tant que réalisateur de cinéma et il a choisi de commencer par un plan séquence. C'est la même philosophie que Wright sur Baby Driver (le plan le plus compliqué le premier jour) et Coogler sur Creed (le plan séquence le 3e jour) : commencer par la chose la plus difficile pour donner le ton. Whedon ne savait pas encore s'il était un réalisateur de cinéma, il venait de la télévision (Buffy, Angel, Firefly). Le plan de 4 minutes 30 du Serenity était sa déclaration d'intention : je sais bouger une caméra.
Ce plan est le cousin direct de l'ouverture de Magnolia (1999) et du plan de The Player (1992) dans cette collection, les trois utilisent le Steadicam pour traverser un espace labyrinthique et présenter un ensemble de personnages en un seul mouvement. Mais là où Altman traverse un lot de studio (un espace professionnel) et Paul Thomas Anderson traverse un studio TV (un espace de spectacle), Whedon traverse un vaisseau spatial (un espace domestique). Le Serenity n'est pas un lieu de travail, c'est une maison. Et le plan séquence est une visite de la maison : voici le salon (la soute), voici la cuisine (la salle commune), voici la chambre de chacun (leur poste). C'est le plan-séquence comme plan de famille, la caméra rend visite à chaque membre, l'un après l'autre, et les relie par le mouvement continu.
Firefly avait été annulé par Fox après 11 épisodes diffusés sur 14 produits. Le plan-séquence de Serenity est, d'une certaine façon, un acte de résurrection, la même caméra qui n'avait pas eu le temps de raconter son histoire à la télévision obtient une deuxième chance au cinéma. Et le premier geste de cette deuxième chance est un plan unique qui dit : "Tout le monde est encore là. Personne n'est parti. On reprend."
Sources
Afton Grant / Steadishots - cité dans Art of the Title, "Serenity" (décembre 2009)
Den of Geek - "Examining Serenity's Introductory Shot" (octobre 2023)
Screen Rant - "Serenity: 10 Hidden Details Everyone Missed in the Firefly Movie" (octobre 2019)
Wikipedia - Serenity (2005 film) (Jack Green, Lisa Lassek, budget, box-office)
Ian Farrington / WordPress - "Serenity (2005, Joss Whedon)" (août 2016)
Letterboxd - Serenity, reviews communautaires
IMDB - Serenity, trivia (Summer Glau ballerine, cameraman danseur)