Plan séquence La Corde (1948)

Preview

Réalisé par Alfred Hitchcock

  • Année : 1948

  • Réalisateur : Alfred Hitchcock

  • Pays : États-Unis

  • Chef opérateur : Joseph Valentine et William V. Skall

  • Durée du plan : 80 minutes (film entier, 11 plans assemblés)

  • Source principale : François Truffaut, Hitchcock/Truffaut (1967) ; American Cinematographer (juillet 1948) ; analyse de Vashi Nedomansky (VashiVisuals)

Deux jeunes hommes, Brandon (John Dall) et Phillip (Farley Granger), étranglent leur camarade de classe avec une corde. Ils fourrent le corps dans un coffre, posent un buffet dessus, et invitent la famille et les amis de la victime à dîner dans l'appartement au-dessus du cadavre. La caméra ne coupe jamais. Du moins, c'est ce que vous croyez. Pendant 80 minutes, elle glisse entre les convives, pivote autour des meubles, se rapproche des visages et s'éloigne, comme un invité invisible qui en saurait trop. Quand James Stewart commence à soupçonner la vérité, vous savez déjà tout et vous ne pouvez rien faire.

Pourquoi cette scène est culte

Parler de "scène" n'a pas de sens ici le film entier est conçu comme un seul plan continu. Et c'est précisément ce qui crée la tension. En refusant de couper, Hitchcock vous refuse le répit que le montage classique offre. Vous êtes enfermé dans cet appartement exactement comme le cadavre est enfermé dans le coffre. Le temps du film est le temps réel de la soirée : l'action commence vers 19h30 et se termine vers 21h15. Vous ne pouvez pas accélérer, pas sauter en avant, pas détourner le regard. L'absence de coupe transforme chaque conversation mondaine en épreuve de nerfs parce que vous savez que sous le buffet, il y a un mort. Et que le verre de champagne de Stewart est posé sur le coffre.

Comment ils l'ont tournée

En 1948, un magasin de caméra 35mm Technicolor contenait 952 pieds de pellicule soit un maximum d'environ dix minutes de film. C'était la contrainte absolue. Hitchcock a découpé son film en prises continues de dix minutes maximum, puis a masqué les changements de bobine par deux types de raccords.

Les coupes cachées : cinq fois dans le film, la caméra s'approche d'un objet ou du dos d'un personnage jusqu'à remplir complètement le cadre de noir. Pendant cette obscurité, l'équipe coupait, changeait la bobine, et reprenait exactement dans la même position. Le dos de la veste de Brandon est le masque le plus utilisé. Le couvercle du coffre sert aussi détail macabre parfait pour le film.

Les coupes franches : les cinq autres raccords sont des coupes classiques, délibérément non dissimulées. Elles correspondent aux changements de bobine du projectionniste en salle. Toutes les 20 minutes (deux bobines de dix minutes), le projectionniste devait physiquement changer de projecteur. Hitchcock ne pouvait pas masquer ces coupes-là il fallait laisser une marge au projectionniste pour la synchronisation.

Le résultat : 11 plans (générique compris), d'une durée variant entre 2 min 30 et 10 min 06. Le film fait exactement 80 minutes.

Le décor posait un problème gigantesque. La caméra Technicolor de l'époque était énorme bien plus grosse qu'une caméra noir et blanc. Pour lui permettre de circuler librement dans l'appartement, les murs du décor étaient montés sur roulettes et déplacés silencieusement par des machinistes pendant les prises, puis remis en place avant de revenir dans le cadre. Les meubles étaient constamment retirés et replacés par des accessoiristes. Un ballet invisible se jouait derrière la caméra pendant que les acteurs jouaient devant.

L'éclairage était un cauchemar. Joseph Valentine a expliqué dans American Cinematographer que tout devait être installé en hauteur, comme dans un studio de télévision, pour éviter que les ombres de la caméra et des perches ne tombent dans le cadre. Dans une prise, dix micros étaient utilisés simultanément, avec cinq panneaux de gradateurs (dimmers) manœuvrés en temps réel par des électriciens.

Le fond visible par les fenêtres, le skyline de New York, était une maquette miniature. L'éclairage de ce panorama changeait progressivement au fil du film pour simuler le passage du crépuscule à la nuit, avec des néons qui s'allumaient un par un sur les bâtiments miniatures.

Hitchcock a confié à Truffaut qu'il avait dû retourner les quatre ou cinq derniers segments du film parce qu'il n'était pas satisfait du rendu des couleurs du coucher de soleil sur la maquette.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • Les cinq coupes cachées — Cherchez les moments où le cadre devient entièrement noir. Le dos de Brandon, le couvercle du coffre, un meuble qui passe au premier plan. Une fois que vous les repérez, vous ne pouvez plus les manquer — et vous réalisez à quel point certaines sont maladroites.

  • Le coucher de soleil par la fenêtre — Suivez l'évolution de la lumière sur la maquette de New York en arrière-plan. Au début, c'est le crépuscule orangé. À la fin, c'est la nuit noire avec des néons. Hitchcock a retourné les derniers segments parce que ce dégradé ne le satisfaisait pas.

  • Le verre de champagne sur le coffre (~45 min) — Quand Stewart pose distraitement son verre sur le coffre contenant le corps, Phillip (Granger) panique. La caméra pivote vers ses mains : il a brisé sa coupe de champagne et s'est coupé. Hitchcock ne montre pas le verre se briser, il montre les mains ensanglantées et vous laisse reconstituer.

Le saviez-vous ?

Hitchcock a qualifié La Corde d'"expérience ratée" et de "cascadeˮ (stunt). Dans Hitchcock/Truffaut, il avoue : "Je ne sais pas vraiment pourquoi je me suis laissé aller à cette cascade. Quand je regarde en arrière, je réalise que c'était assez absurde, parce que je brisais toutes mes propres théories sur l'importance du montage." Le film a pourtant inauguré une lignée directe : Birdman (Iñárritu, 2014) et 1917 (Mendes, 2019) utilisent exactement la même technique de coupes cachées pour simuler le plan continu. Iñárritu, lui, a déclaré qu'il considérait La Corde comme un mauvais film, ce qui ne l'a pas empêché d'en reprendre le principe fondateur. Cary Grant et Montgomery Clift avaient tous deux refusé les rôles principaux, le sous-texte homosexuel du scénario était trop risqué pour leurs carrières. Le refus de Grant aurait provoqué un froid avec Hitchcock qui a duré près d'une décennie.

Sources

  • François Truffaut, Hitchcock/Truffaut (Simon & Schuster, 1967)

  • Joseph Valentine, American Cinematographer (juillet 1948)

  • Vashi Nedomansky, "Alfred Hitchcock: Hiding the Cuts in Rope" (VashiVisuals, 2013)

  • Open Culture — "The 10 Hidden Cuts in Rope"

  • No Film School — "Understanding the Hidden Editing in Hitchcock's Rope"

  • Den of Geek — "Alfred Hitchcock's Rope and the Illusion of the Uninterrupted Take"

  • Wikipedia — Rope (film)

  • Brenton Film — Alfred Hitchcock Collectors Guide: Rope (1948)

  • Reverse Shot — "Rope" (analyse)

  • The ASC — "Alfred Hitchcock's Rope — Something Different"

Durée de lecture : 5 minutes

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