Plan séquence La Corde (1948) - Le film qui invente le faux plan continu
Titre original :Rope (sortie aux États-Unis le 25 septembre 1948 ; première à New York le 26 août 1948)
Année : 1948
Réalisateur : Alfred Hitchcock
Producteurs : Alfred Hitchcock et Sidney Bernstein, Transatlantic Pictures (premier film qu'Hitchcock produit lui-même après dix ans sous contrat avec David O. Selznick)
Distribution : Warner Bros. Pictures (rééditée en 1983 par Universal Classics dans le cadre du retour des "5 lost Hitchcocks")
Pièce d'origine :Rope (1929) de Patrick Hamilton, retitrée Rope's End pour sa création new-yorkaise
Adaptation cinéma : Hume Cronyn (treatment)
Scénariste : Arthur Laurents (futur scénariste de West Side Story à Broadway en 1957 et de Gypsy en 1959)
Inspiration réelle : affaire Leopold et Loeb (1924) Nathan Leopold et Richard Loeb, étudiants de l'Université de Chicago obsédés par Nietzsche et le concept d'Übermensch (surhomme), ont assassiné Bobby Franks, 14 ans, pour démontrer leur "supériorité intellectuelle" en commettant le crime parfait. Ils ont été condamnés à perpétuité
Pays : États-Unis
Chefs opérateurs (DP, director of photography) : Joseph A. Valentine, ASC et William V. Skall, ASC
Directrice Technicolor : Natalie Kalmus (consultante couleur attitrée du procédé Technicolor)
Directeur artistique : Perry Ferguson
Décorateurs : Emile Kuri et Howard Bristol
Monteur : William H. Ziegler (avec peu à monter, par définition)
Inventeur du dolly : Morris Rosen, chef machiniste (head grip) nominé pour un Oscar pour son chariot sur mesure
Directeur musical : Leo F. Forbstein
Musique : adaptée du Mouvement perpétuel n°1 de Francis Poulenc, joué au piano par Phillip à plusieurs reprises pendant le film
Format : Technicolor 3 bandes, ratio 1.37:1 (Academy ratio)
Caméra : caméra Technicolor (modèle volumineux à trois pellicules en parallèle), montée sur un dolly construit spécifiquement par Morris Rosen pour accéder à tout le décor
Magasin pellicule : ~1 000 pieds = environ 10 minutes maximum par bobine
Acteurs principaux : James Stewart (Rupert Cadell), John Dall (Brandon Shaw), Farley Granger (Phillip Morgan), Cedric Hardwicke (M. Kentley), Constance Collier (Mme Atwater), Joan Chandler (Janet Walker)
Lieu de tournage : Warner Bros. Stage 12
Préparation : 15 jours de répétitions techniques avant le premier tour de manivelle
Durée du film : 80 minutes, 11 plans assemblés
Premier film Technicolor d'Hitchcock
Premier des quatre films d'Hitchcock avec James Stewart (suivront Fenêtre sur cour, L'Homme qui en savait trop et Vertigo)
Sources principales : François Truffaut, Hitchcock/Truffaut (1967) ; Arthur Laurents, mémoires Original Story By (2001) ; American Cinematographer (juillet 1948 + relectures contemporaines) ; AFI Catalog ; Wikipédia ; Deep Focus Review
Deux jeunes hommes, Brandon (John Dall) et Phillip (Farley Granger), étranglent leur camarade David avec une corde dans le salon d'un appartement de Manhattan. Le rideau s'ouvre exactement sur le dernier souffle. Ils fourrent le corps dans un coffre de bois, posent un buffet et un service de table dessus, et invitent à dîner les parents de la victime, sa fiancée, son ami, et leur ancien professeur de prep school (Rupert Cadell, joué par James Stewart), pour démontrer leur "supériorité intellectuelle" en commettant le crime parfait. La caméra ne coupe jamais. Du moins, c'est ce que vous croyez. Pendant 80 minutes, elle glisse entre les convives, pivote autour des meubles, se rapproche des visages et s'éloigne, comme un invité invisible qui en saurait plus que tout le monde. Quand Stewart commence à soupçonner, vous savez déjà tout, et vous ne pouvez rien faire d'autre que regarder.
Pourquoi cette scène est culte
Parler de "scène" n'a pas de sens ici : le film entier est conçu comme un seul plan continu. C'est précisément ce qui crée la tension, et c'est aussi la première fois dans l'histoire du cinéma qu'un long-métrage tente le pari du film-en-un-seul-plan. En refusant de couper, Hitchcock vous refuse le répit que le montage classique offre. Vous êtes enfermé dans cet appartement exactement comme le cadavre est enfermé dans le coffre. Le temps du film est le temps réel de la soirée : l'action commence vers 19h30 et se termine vers 21h15. Vous ne pouvez pas accélérer, pas sauter en avant, pas détourner le regard.
L'absence de coupe transforme chaque conversation mondaine en épreuve de nerfs, parce que vous savez que sous le buffet, il y a un mort. Et que le verre de champagne de Stewart est posé sur le coffre. Hitchcock applique à la lettre sa propre théorie du suspense, montrer la bombe au spectateur tôt, laisser les personnages bavarder par-dessus, mais en supprimant la coupe, il pousse l'exercice à un point que ses films ultérieurs n'oseront plus tenter : pas de respiration entre deux plans, pas d'ellipse, pas de raccord vous permettant un soupir. Le suspense devient claustrophobie.
La portée de ce qu'il a fait dépasse largement La Corde lui-même. Tout ce que feront ensuite Birdman (Iñárritu, 2014), 1917 (Mendes, 2019), Mr. Robot (Esmail, 2017) et Les Fils de l'homme (Cuarón, 2006) repose sur le même principe : assembler plusieurs prises en masquant les coupes pour produire l'illusion du plan unique. Rope est la matrice. Avant Hitchcock, personne n'avait essayé. Soixante-dix-huit ans plus tard, on l'imite encore.
Comment ils l'ont tournée
En 1948, un magasin de caméra 35 mm Technicolor contenait environ 1 000 pieds de pellicule, soit un maximum d'environ dix minutes de film. C'était la contrainte absolue. Hitchcock a découpé son film en prises continues de dix minutes maximum, puis a masqué les changements de bobine par deux types de raccords.
Les coupes cachées. Cinq fois dans le film, la caméra s'approche d'un objet ou du dos d'un personnage jusqu'à remplir complètement le cadre de noir. Pendant cette obscurité, l'équipe coupait, changeait la bobine, et reprenait exactement dans la même position. Le dos de la veste de Brandon est le masque le plus utilisé. Le couvercle du coffre sert aussi détail macabre parfait pour le film.
Les coupes franches. Les cinq autres raccords sont des coupes classiques, délibérément non dissimulées. Elles correspondent aux changements de bobine du projectionniste en salle. Toutes les 20 minutes (deux bobines de dix minutes), le projectionniste devait physiquement changer de projecteur. Hitchcock ne pouvait pas masquer ces coupes-là : il fallait laisser une marge au projectionniste pour la synchronisation.
Le résultat : 11 plans (générique compris), d'une durée variant entre 2 min 30 sec et 10 min 06 sec. Le film fait exactement 80 minutes.
Le décor était un cauchemar. La caméra Technicolor de l'époque était énorme, bien plus grosse qu'une caméra noir et blanc parce qu'elle exposait simultanément trois bandes de pellicule. Pour qu'elle puisse circuler librement dans l'appartement, le chef machiniste Morris Rosen a inventé un dolly (chariot de travelling) sur mesure, dont l'invention lui a valu une nomination aux Oscars. Les murs du décor étaient montés sur rails et déplacés silencieusement par des machinistes pendant les prises, puis remis en place avant que la caméra ne revienne dans le cadre. Les meubles étaient constamment retirés et replacés par des accessoiristes. Un ballet invisible se jouait derrière la caméra pendant que les acteurs jouaient devant.
L'éclairage. Joseph Valentine a expliqué dans American Cinematographer que tout devait être installé en hauteur, comme dans un studio de télévision, pour éviter que les ombres de la caméra et des perches ne tombent dans le cadre. Dans une prise, dix microphones étaient utilisés simultanément, avec cinq panneaux de gradateurs (dimmers) manœuvrés en temps réel par des électriciens cachés.
Le ciel. Le fond visible par les fenêtres, le skyline de New York, était une maquette miniature de 35 miles (environ 56 km à l'échelle) montée derrière la baie vitrée, éclairée par 6 000 ampoules incandescentes et 200 néons. L'éclairage de ce panorama changeait progressivement au fil du film pour simuler le passage du crépuscule à la nuit, avec des néons qui s'allumaient un par un sur les bâtiments miniatures.
Hitchcock a justifié son passage au Technicolor, son premier film en couleurs après vingt ans de carrière, par une raison précise, donnée à American Cinematographer en 1948 : "La couleur va marquer le changement d'heure du jour, du coucher du soleil à l'obscurité, ce qui est d'une importance dramatique vitale pour l'histoire." Il a confié à Truffaut qu'il avait dû retourner les quatre ou cinq derniers segments du film parce qu'il n'était pas satisfait du rendu des couleurs du coucher de soleil sur la maquette.
Quinze jours de répétitions techniques ont été nécessaires avant le premier tour de manivelle. Acteurs, machinistes, perchistes, électriciens : tout le monde devait connaître la chorégraphie au temps près. Pendant les prises, James Stewart a fini par craquer. La légende, rapportée par TCM, dit qu'il aurait demandé à Hitchcock pourquoi, s'il tenait tant à capter le rendu du théâtre live, il ne mettait pas tout simplement des sièges dans le studio et ne vendait pas des tickets. Stewart considère encore aujourd'hui La Corde comme l'un de ses pires rôles. C'est pourtant le film qui a inauguré sa collaboration avec Hitchcock, qui se poursuivra avec Fenêtre sur cour, L'Homme qui en savait trop et Vertigo.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Les cinq coupes cachées Cherchez les moments où le cadre devient entièrement noir. Le dos de Brandon, le couvercle du coffre, un meuble qui passe au premier plan. Une fois que vous les repérez, vous ne pouvez plus les manquer et vous réalisez à quel point certaines sont maladroites. La couture la plus visible se situe vers la 18e minute, quand un domestique traverse le cadre devant la caméra.
Le coucher de soleil par la fenêtre Suivez l'évolution de la lumière sur la maquette de New York en arrière-plan. Au début, c'est le crépuscule orangé. À la fin, c'est la nuit noire avec des néons. Hitchcock a retourné les derniers segments parce que ce dégradé ne le satisfaisait pas, il considérait le rendu de la première version trop "brouillon" pour la première utilisation qu'il faisait du Technicolor.
Le verre de champagne sur le coffre (~45 min) Quand Stewart pose distraitement son verre sur le coffre contenant le corps, Phillip (Granger) panique. La caméra pivote vers ses mains : il a brisé sa coupe de champagne et s'est coupé. Hitchcock ne montre pas le verre se briser, il montre les mains ensanglantées et vous laisse reconstituer. C'est tout le principe de la suggestion hitchcockienne enfermé dans une seule transition de cadre.
Le saviez-vous ?
Le sous-texte gay glissé sous le nez du Code Hays Le scénariste Arthur Laurents (futur auteur de West Side Story et Gypsy) était homosexuel et entretenait pendant le tournage une liaison avec Farley Granger, qui jouait Phillip. Hitchcock le savait, a délibérément choisi les deux, et n'en a jamais parlé explicitement. Laurents l'a confirmé dans ses mémoires Original Story By (2001) : "Il n'y avait pas un mot de dialogue qui disait que les amants étaient amants ou homosexuels, mais il n'y avait pas une scène entre eux où ça n'était pas clairement implicite. C'est là, il faut chercher, mais c'est là, c'est sûr." Farley Granger, dans le documentaire The Celluloid Closet (1995) : "On savait qu'ils étaient gays, bien sûr. Personne n'en a parlé c'était 1947, n'oublions pas. Mais c'était l'un des points du film, en un sens." Le Code Hays interdisait toute représentation explicite de l'homosexualité. Le sous-texte est partout : la cohabitation, les disputes de vieux couple, la réplique de Janet sur Phillip qui ne mange pas de viande ("How queer") ironie qui a totalement échappé aux censeurs.
L'affaire Leopold et Loeb (1924) La pièce de Patrick Hamilton est inspirée du meurtre réel de Bobby Franks, 14 ans, par Nathan Leopold et Richard Loeb, étudiants de l'Université de Chicago. Les deux jeunes hommes, obsédés par le concept nietzschéen d'Übermensch (surhomme), voulaient prouver leur supériorité intellectuelle en commettant le "crime parfait". Ils ont été condamnés à perpétuité. La même affaire a directement inspiré Compulsion (Richard Fleischer, 1959) et Swoon (Tom Kalin, 1992).
Hitchcock détestait son propre film Dans Hitchcock/Truffaut, il avoue : "Je ne sais pas vraiment pourquoi je me suis laissé aller à cette cascade. Quand je regarde en arrière, je réalise que c'était assez absurde, parce que je brisais toutes mes propres théories sur l'importance du montage." Le film a flopé au box-office en 1948. Iñárritu, qui en a pourtant repris le principe pour Birdman, a déclaré qu'il considérait La Corde comme un mauvais film. Le principe a survécu au film.
Cary Grant et Montgomery Clift ont refusé Tous deux ont décliné le rôle de Rupert Cadell (celui de Stewart), à cause du sous-texte homosexuel du scénario qu'ils jugeaient trop risqué pour leurs carrières. Le refus de Grant aurait provoqué un froid avec Hitchcock qui a duré près d'une décennie avant qu'ils ne se réconcilient sur La Main au collet (1955). MGM avait initialement envisagé le projet comme un véhicule pour Gregory Peck.
Le clin d'œil interne à Notorious (1946) Pendant le dîner, Mrs. Atwater (Constance Collier) évoque Cary Grant : "He was thrilling in that new thing with Bergman."(Il était époustouflant dans ce nouveau film avec Bergman) Arthur Laurents a glissé cette ligne en référence à Les Enchaînés (Notorious, 1946), le précédent film d'Hitchcock avec Grant et Bergman. Petit pied-de-nez à l'acteur qui venait de refuser le rôle de Rupert.
Le cameo en silhouette d'Hitchcock Selon l'AFI Catalog et Arthur Laurents lui-même (commentaire DVD 2000), Hitchcock apparaît brièvement comme un homme marchant dans la rue de Manhattan juste après le générique. Il avait initialement prévu d'apparaître en silhouette dans un néon Reduco (déjà utilisé dans L'Inconnu du Nord-Express), mais a finalement jugé que ce serait "trop blagueur" pour le sérieux du film. Le débat sur ce cameo divise encore les hitchcockiens : selon Thomas M. Leitch (The Encyclopedia of Alfred Hitchcock), seul le néon est l'apparition véritable.
Sources
François Truffaut, Hitchcock/Truffaut (Simon & Schuster, 1967)
Arthur Laurents, Original Story By: A Memoir of Broadway and Hollywood (Applause, 2001)
Joseph Valentine, American Cinematographer (juillet 1948)
The ASC "Alfred Hitchcock's Rope - Something Different"
Vito Russo, The Celluloid Closet (livre 1981, documentaire 1995)
AFI Catalog - Rope (1948)
Deep Focus Review - "Rope (1948)" (Brian Eggert)
TCM - "Rope" (notice de production)
Cinephilia & Beyond - "Provocative, pensive and splendidly acted, Hitchcock's Rope is a heck of a film"
Vashi Nedomansky, "Alfred Hitchcock: Hiding the Cuts in Rope" (VashiVisuals, 2013)
Open Culture - "The 10 Hidden Cuts in Rope"
No Film School - "Understanding the Hidden Editing in Hitchcock's Rope"
Den of Geek - "Alfred Hitchcock's Rope and the Illusion of the Uninterrupted Take"
The Frida Cinema - "Formal and Subtextual Queerness in Rope" (Liam Kilby, 2024)
Wikipédia - Rope (film) et Rope (play)
Brenton Film - Alfred Hitchcock Collectors Guide: Rope (1948)
Variety, critique de 1948
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Plan-séquence 1917 (2019) - Mendes et Deakins poussent le pari de Rope hors de l'appartement et dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Le huis-clos hitchcockien devient guerre ouverte, mais la mécanique du raccord caché reste rigoureusement la même.
Plan-séquence L'Arche russe (2002) - L'exact opposé de La Corde. Là où Hitchcock a triché de force (faute de pellicule capable de tenir 80 minutes), Sokurov a attendu l'arrivée du disque dur numérique pour tourner 96 minutes en une seule prise réelle, sans aucune coupe cachée. La vraie réponse technologique à la "cascade" de 1948.
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