Plan-séquence La La Land (2016)

Preview

Réalisé par Damien Chazelle

  • Année : 2016

  • Réalisateur : Damien Chazelle

  • Pays : États-Unis

  • Chef opérateur : Linus Sandgren

  • Opérateur Steadicam : Ari Robbins

  • Chorégraphe : Mandy Moore

  • Durée du plan : ~6 minutes (3 plans assemblés)

  • Sources principales : Interviews de Chazelle (TheWrap, IndieWire) et Sandgren (Deadline, Kodak, SBIFF)

Un embouteillage sur une bretelle d'autoroute à Los Angeles. Des dizaines de conducteurs coincés sous le soleil californien, vitres ouvertes, radios allumées sur des stations différentes. Une femme commence à chanter. Puis une autre sort de sa voiture. Et soudain, tout le monde danse sur les capots, entre les portières, au milieu de la chaussée. La caméra glisse au-dessus des voitures, plonge entre les danseurs, s'envole et retombe, sans jamais couper. Six minutes d'un seul souffle apparent, sur la chanson "Another Day of Sun". Quand la musique s'arrête, tout le monde remonte en voiture. Les klaxons reprennent. Mia et Sebastian ne se sont pas encore rencontrés mais vous êtes déjà dans leur monde.

Pourquoi cette scène est culte

Ce qui frappe, c'est le contraste. Vous êtes sur une autoroute — un des endroits les moins poétiques qui existent — et en quelques secondes, tout bascule dans le musical pur. Chazelle ne vous demande pas la permission. Il ne prépare pas le terrain. Il vous jette dans l'artifice dès la première image et vous force à accepter les règles de son univers : ici, les gens chantent et dansent quand ils en ont envie. Si vous marchez avec lui, le reste du film fonctionne. Si vous décrochez, c'est fini. L'ouverture est un test et un contrat passé avec le spectateur. Le choix du plan continu renforce l'enjeu : pas de montage pour adoucir la pilule, pas de coupe pour reprendre votre souffle. Vous êtes dedans ou vous n'y êtes pas.

Comment ils l'ont tournée

La séquence a nécessité six mois de préparation. Chazelle et la chorégraphe Mandy Moore ont commencé par répéter dans un parking avec des voitures, en filmant chaque essai sur iPhone. Ce montage tourné au téléphone est devenu, selon Chazelle, "notre bible".

Le plan devait initialement être tourné intégralement en Steadicam. Mais quand l'équipe a découvert le lieu réel, la bretelle reliant les voies de covoiturage des autoroutes 105 et 110, un problème est apparu : un muret central en béton empêchait le Steadicam de traverser. Sandgren a dû revoir tout le dispositif et passer à une grue télescopique pour les mouvements au-dessus des voitures. Nouveau problème : en plein soleil de Los Angeles, la grue projetait son ombre dans le cadre. Impossible de l'éviter sur un plan vraiment continu.

La solution : diviser la séquence en trois plans assemblés par des coupes invisibles. Les raccords sont cachés dans des panoramiques rapides (whip pans), le premier à 3 minutes, le second à 4:45. Les deux premiers plans sont entièrement tournés sur grues. Le troisième démarre en Steadicam, Ari Robbins courant entre les voitures, puis bascule sur une grue artisanale pour le plan final en plongée sur les danseurs.

La répétition générale sur l'autoroute a été un désastre. Chazelle l'a reconnu : "La grue ne peut pas bouger comme un iPhone. La chorégraphie avait un rendu différent, la pente de la bretelle créait d'autres problèmes. Tout était compliqué." L'équipe est repartie, a recalibré, et est revenue deux semaines plus tard pour le vrai tournage — cette fois avec Gosling et Stone parmi les danseurs. Ils n'avaient que deux jours d'autorisation de fermeture de la bretelle. Les voies régulières de l'autoroute restaient ouvertes — le trafic réel est visible pendant le numéro.

Le tout est tourné en 35mm sur Panavision, en format CinemaScope. Sandgren a insisté sur la pellicule : un numérique n'aurait apporté aucun avantage technique (il fallait quand même la grue) et aurait sacrifié le rendu des couleurs saturées que le film exigeait. Le premier jour de tournage a été gâché par les nuages — difficile de tourner une chanson qui s'appelle "Another Day of Sun" sans soleil. L'équipe a enchaîné 25 à 27 prises en plein soleil, en chassant la lumière.

Chazelle a résumé le travail invisible : "Mes danseurs que vous ne voyez pas, c'est un opérateur de grue phénoménal et un opérateur Steadicam phénoménal. Ils étaient aussi chorégraphiés que n'importe qui dans le cadre."

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • À 3:00 et à 4:45 exactement — Repérez les deux coupes cachées. La caméra effectue un panoramique rapide (whip pan) qui masque le raccord. Une fois que vous les connaissez, vous ne pouvez plus ne pas les voir.

  • Le trafic réel en arrière-plan — Les voies régulières de l'autoroute n'ont pas été fermées. Derrière les danseurs, de vraies voitures circulent. Ce détail ancre le numéro dans le réel et empêche la scène de basculer dans le pur fantasme.

  • Le dernier plan, la plongée finale — Robbins court entre les voitures en Steadicam, puis monte sur une grue artisanale. Le mouvement passe de l'intime (au milieu des danseurs) au panoramique (au-dessus de tout le monde). C'est la transition entre "je suis dans la fête" et "je regarde la fête" — le même mouvement émotionnel que le film entier.

Le saviez-vous ?

La transition grue-Steadicam qui ponctue le style visuel de La La Land est un emprunt direct à Boogie Nights de Paul Thomas Anderson — une influence que Chazelle a reconnue. Sandgren a également cité Jacques Demy (Les Parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort) comme référence centrale pour la palette chromatique. Chaque lens flare du film est intentionnel et contrôlé — Sandgren les utilisait pour signaler les moments où les personnages basculent du réel vers le rêve. Et Tom Hanks aurait probablement souri en apprenant que le parking de répétition, les iPhones et les deux jours d'autoroute ont produit une ouverture dont le budget représente une fraction de ce que De Palma a dépensé pour cinq minutes dans un parking souterrain vingt-six ans plus tôt.

Sources

  • TheWrap — "La La Land High-Flying Highway Opening Scene: How'd They Do That?" (décembre 2016)

  • IndieWire — "Damien Chazelle Mapped Out La La Land Opening Scene On His iPhone" (février 2017)

  • Deadline — Interview de Linus Sandgren (février 2017)

  • Kodak — "Shot in CinemaScope, La La Land vibrantly romances the olden days" (2017)

  • SBIFF — Profil La La Land avec citations de Sandgren

  • No Film School — "What You Can Learn from the Cinematography of La La Land"

  • Vocal Media — Behind-the-scenes Ari Robbins (Instagram)

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