Plan séquence Magnolia (1999)

Aperçu

  • Année : 1999

  • Réalisateur / Scénariste : Paul Thomas Anderson

  • Pays : États-Unis (New Line Cinema)

  • Chef opérateur : Robert Elswit (ASC - futur Oscar pour There Will Be Blood, 2007)

  • Opérateur Steadicam : Guy Bee (crédité par ICG Magazine)

  • Monteur : Dylan Tichenor

  • Musique : Jon Brion + Aimee Mann (chansons originales)

  • Caméra : Panavision (35mm)

  • Durée du film : 188 minutes

  • Plans-séquences majeurs : au moins 2, le plan du studio "What Do Kids Know?" (le plus documenté) + le plan du nightclub Hot Traxx (hommage direct au Copa Shot des Affranchis)

  • Méthode de tournage (PTA) : 3 styles en alternance, push-ins sur dolly (émotion), Steadicam labyrinthique (exploration), handheld (chaos)

  • Storyboards : aucun, PTA fournissait à Elswit un catalogue de plans d'une page par scène

  • Préparation : read-throughs intégraux ; screening de Network (Lumet, 1976) pour le cast modèle de "gens qui perdent les pédales"

  • Budget : 37 millions de dollars

  • Tournage : janvier 1999, Los Angeles / San Fernando Valley

Un studio de télévision à Los Angeles. Fin de journée. L'enregistrement de "What Do Kids Know?" un jeu télévisé où des enfants prodiges affrontent des adultes va commencer. La caméra Steadicam entre par la porte du studio. Elle traverse le parking. Elle glisse dans un couloir. Elle passe devant des techniciens qui courent, des assistants de production qui parlent dans des talkies-walkies, des figurants qui se mettent en place. Elle tourne un angle et entre dans le green room, Stanley Spector (Jeremy Blackman), le gamin prodige, est assis, nerveux, écrasé par la pression de son père. La caméra repart. Elle traverse un autre couloir, passe devant des bureaux, des moniteurs qui crachent des images de l'émission en préparation. Et elle arrive sur le plateau, les lumières, les gradins, les caméras de télévision, et Jimmy Gator (Philip Baker Hall) qui entre en scène sous les applaudissements. Un spotlight frappe la caméra directement dans l'objectif. Le plan est terminé. Vous venez de traverser tout un monde, les coulisses, la machinerie, les vies invisibles derrière le spectacle en un seul mouvement de caméra.

Pourquoi cette scène est culte

Paul Thomas Anderson a expliqué sa philosophie à ICG Magazine : "J'adore concevoir ces plans Steadicam merveilleusement élaborés et amusants. Le Steadicam semblait se prêter au sentiment frénétique de ce qu'est un show télévisé en coulisses et derrière la scène, sans parler du fait que la sensation de flottement est merveilleusement magique, presque surnaturelle d'une certaine façon."

Cette sensation de flottement est la clé. La caméra de Magnolia ne suit pas un personnage, elle traverse un système. Elle entre dans le studio comme un fantôme qui passe à travers les murs, révélant chaque couche de la machinerie : d'abord les couloirs (l'anonymat), puis le green room (l'angoisse), puis le plateau (le spectacle). Chaque couche est un mensonge de plus et le plan continu vous montre que ces couches ne sont pas séparées. Le sourire de Jimmy Gator sous les projecteurs et l'angoisse de Stanley dans le green room existent dans le même flux, le même temps, le même espace. Le plan continu refuse de les séparer parce que c'est la vérité du spectacle : la souffrance est juste derrière la porte.

ICG Magazine a noté l'hommage explicite : l'autre plan-séquence Steadicam du film, celui du nightclub Hot Traxx, qui introduit la soirée de Claudia (Melora Walters) est "un hommage à la célèbre séquence du Copacabana dans Les Affranchis". PTA lui-même l'a confirmé. Deux ans plus tôt, dans Boogie Nights (1997), PTA avait déjà rendu hommage à Scorsese avec l'ouverture du club, un plan Steadicam de grue à plan serré qui traverse la boîte de nuit. Magnolia est l'étape suivante : PTA ne copie plus Scorsese, il l'intériorise. Le Steadicam ne sert plus à éblouir, il sert à révéler.

Comment ils l'ont tournée

Paul Thomas Anderson ne fait pas de storyboards. Il rédige un "catalogue de plans", une page de descriptions écrites pour chaque scène, qu'il fournit à Robert Elswit. Les directives sont textuelles, pas visuelles : "plan handheld qui suit John...", "dolly push-in sur le visage de Claudia pendant qu'elle parle au téléphone...". Les plans-séquences Steadicam sont planifiés pendant l'écriture même du scénario : "C'est une combinaison de ce que la scène demande et d'une horloge interne qui, pendant que j'écris, me dit comment je devrais tourner."

Guy Bee, l'opérateur Steadicam, a exécuté les plans labyrinthiques du studio. Le parcours, entrée, couloir, green room, couloir, bureaux, plateau, traversait un vrai décor de studio construit pour le film, conçu pour que la caméra puisse naviguer sans obstruction. PTA avait fait tourner le jeu télévisé "comme une vraie émission" pour l'authenticité, les figurants dans le public, les éclairages de plateau, les caméras de TV visibles dans le plan. L'arrivée sur le plateau, le spotlight qui frappe l'objectif est la transition entre les coulisses et le spectacle, entre la vérité et le mensonge.

Elswit, le chef opérateur, collaborait déjà avec PTA depuis Hard Eight (1996) et continuerait sur la quasi-totalité de ses films. BFI Sight & Sound a qualifié sa photographie sur Magnolia de "radicale". Le style repose sur des palettes de couleurs atténuées, Paul Thomas Anderson voulait les teintes de la fleur de magnolia, des crèmes, des roses pâles, des bruns appliquées à travers un éclairage naturaliste. Pour les plans Steadicam, Elswit devait maintenir cette cohérence de lumière sur des parcours de plusieurs dizaines de mètres, à travers des espaces aux éclairages radicalement différents (couloir sombre → green room fluorescent → plateau surexposé).

Paul Thomas Anderson avait préparé le cast en leur projetant Network de Sidney Lumet (1976), le film sur un présentateur de télévision qui perd la raison en direct. La comparaison était explicite : Jimmy Gator, le présentateur jovial de "What Do Kids Know?", est en train de mourir d'un cancer qu'il cache à tout le monde. Le plan Steadicam qui traverse le studio jusqu'à son entrée en scène est le trajet entre la vérité (la mort) et le mensonge (le sourire). Le plan continu vous force à faire ce trajet avec lui, sans coupe, sans ellipse, sans échappatoire.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • La transition coulisses→plateau (~fin du plan) La caméra traverse des couloirs sombres et étroits, puis débouche sur le plateau, lumière, espace, applaudissements. Le spotlight frappe l'objectif. La transition est physique, vous la ressentez comme un changement de pression. C'est le moment où le mensonge commence.

  • Stanley dans le green room (~milieu du plan) La caméra passe devant le gamin sans s'arrêter. Pendant une ou deux secondes, vous voyez son visage, nerveux, écrasé, au bord des larmes. Puis la caméra continue. Stanley n'est qu'une étape dans le parcours de la machine. Le plan Steadicam traite l'enfant-prodige exactement comme il est traité par le système : un élément de passage.

  • L'hommage au Copa Shot (~plan du Hot Traxx) L'autre plan-séquence Steadicam du film, le nightclub, reprend la structure exacte du Copa Shot des Affranchis : entrée par la porte de service, traversée de la cuisine, arrivée dans la salle. Deux ans après l'ouverture de Boogie Nights (qui citait le même plan), Paul Thomas Anderson le revisite mais cette fois, au lieu de l'excitation et du glamour, il y a de la cocaïne, de la solitude et Melora Walters au fond du bar.

Le saviez-vous ?

Magnolia est le troisième long-métrage de Paul Thomas Anderson, après Hard Eight (1996) et Boogie Nights (1997). L'ouverture de Boogie Nights (déjà dans cette collection, le plan de grue Steadicam qui traverse la boîte de nuit) est le plan-séquence qui a fait de PTA un cinéaste. Magnolia est ce qui arrive quand ce cinéaste grandit. Le Steadicam de Boogie Nights est exubérant, jubilatoire, électrique, il vous entraîne dans la fête. Le Steadicam de Magnolia est spectral, il vous entraîne dans les coulisses de la fête et vous montre que tout le monde souffre.

La connexion avec McConkey est directe : Larry McConkey, l'opérateur Steadicam du Copa Shot des Affranchis (1990) et du plan du Bûcher des vanités (1990), a formé une génération d'opérateurs. Guy Bee, qui opère le Steadicam de Magnolia, travaille dans cette lignée, la même danse entre caméra et acteur, le même mouvement fluide à travers des espaces labyrinthiques. Mais là où McConkey filmait la montée en puissance de Henry Hill au Copacabana, Bee filme la descente de Jimmy Gator dans la maladie et le mensonge. Le même outil, la même technique au service d'émotions diamétralement opposées.

Paul Thomas Anderson cite Le Miroir de Tarkovski comme l'une de ses inspirations fondamentales. Le plan-séquence comme mémoire, comme fantôme qui traverse les espaces, c'est Le Miroir. Mais Magnolia ajoute quelque chose que Tarkovski n'avait pas : le spectacle américain. La caméra fantôme de PTA ne traverse pas une datcha russe, elle traverse un studio de télévision de la San Fernando Valley. Et derrière chaque porte, quelqu'un est en train de mourir pendant que la machine continue de tourner.

Sources

  • Paul Thomas Anderson - ICG Magazine (International Cinematographers Guild), interview technique (février 2000)

  • Robert Elswit - crédité, BFI Sight & Sound critique (2000)

  • JoBlo - "What Happened to Magnolia?" (juin 2024)

  • BFI Sight & Sound - critique Magnolia (2000)

  • Project Casting - "Unveiling the Behind-the-Scenes Magic of Magnolia" (2024)

  • IMDB - Magnolia, trivia (caméra Pathé à main pour le prologue, PTA en cameo confisquant le panneau "Exodus 8:2")

  • Wikipedia - Magnolia (film)

  • Cigsandredvines.blogspot.com - transcription ICG Magazine (février 2000)

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Plan séquence Boogie Nights - plan 2 : le Nouvel An de Little Bill https://www.plan-sequences.com/categories-de-plans-sequences/boogie-nights-plan-sequence-2 - Le même Paul Thomas Anderson deux ans plus tôt, même énergie Steadicam mais dans le chaos d'une fête qui déraille

Plan-séquence et psychologie du spectateur https://www.plan-sequences.com/blog-plan-sequences/plan-sequence-psychologie-spectateur - Pourquoi traverser un espace sans coupe force le spectateur à ressentir la vérité que le spectacle veut cacher

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