Plan séquence Kill Bill : Volume 1 (2003)

Aperçu
  • Année : 2003

  • Réalisateur / Scénariste : Quentin Tarantino

  • Pays : États-Unis / Chine

  • Chef opérateur : Robert Richardson (ASC - JFK, Casino, The Aviator, Hugo)

  • Opérateur Steadicam : Larry McConkey - opérateur du Copa Shot des Affranchis (1990) et du Bûcher des vanités (1990)

  • Responsable éclairage / dimming : Keith Kincaid (400 canaux de dimming, télécommande à la main derrière la caméra)

  • Chorégraphe d'arts martiaux : Yuen Woo-ping (The Matrix, Crouching Tiger)

  • Co-production designer : Yohei Taneda (premier film américain reconstruit le Gonpachi planche par planche)

  • Monteur : Sally Menke (†2010 - monteuse de tous les Tarantino jusqu'à Inglourious Basterds)

  • Caméra : Panavision, 35mm

  • Durée du plan : ~2 minutes

  • Méthode : VRAI plan continu unique confirmé par IMDB ("the shot is done in a single, unedited take")

  • Nombre de prises : 17

  • Durée des répétitions : 6 heures

  • Décor : House of Blue Leaves construit aux studios Beijing Film Studio (Chine), inspiré du vrai restaurant Gonpachi (Tokyo). Décor modulaire, chaque élément (tables, rampes, cloisons, bandstand) pouvait être "Hollywooded" (déplacé ou retiré)

  • Tournage : Beijing, Chine, 2002

  • Budget : ~30 millions de dollars (Vol. 1 seul)

La House of Blue Leaves. Tokyo. Une boîte de nuit sur deux niveaux, piste de danse en bas, salle privée d'O-Ren en haut, cuisine à l'arrière, toilettes au fond du couloir. The 5,6,7,8's - un girl group japonais en tenues rétro, jouent "Woo Hoo" sur scène. La caméra démarre derrière le bandstand, dans le dos des musiciennes. Elle glisse vers la droite, passe sous un escalier exposé et la Mariée (Uma Thurman) descend dans le cadre, en costume jaune Bruce Lee, le katana Hattori Hanzō à la main. La caméra la suit dans un couloir latéral. Elle s'élève au-dessus de sa tête ( plan en plongée totale) et révèle la cuisine, le couloir, les toilettes au fond. La Mariée entre dans les toilettes. La caméra reste dehors. Puis elle repart, elle attrape Charlie Brown (un serveur paniqué) qui remonte les bières à l'étage. La caméra le suit dans l'escalier, s'élève sur une grue massive et révèle la salle entière en plongée, la piste de danse, le bar, les Crazy 88 encore assis en cercle. Puis elle redescend et suit Sofie Fatale (Julie Dreyfus) qui emprunte exactement le même chemin, escalier, couloir, piste de danse, toilettes, jusqu'à ce que son téléphone sonne. La Mariée est derrière la porte. Et la caméra n'a pas coupé une seule fois.

Pourquoi cette scène est culte

Empire a décrit le plan comme Tarantino qui "explore le décor comme une gigantesque maison de poupée". C'est exactement ça mais la maison de poupée est un abattoir. Ce plan de deux minutes ne contient aucune violence, aucun combat, aucun sang. Il traverse le restaurant entier avant le massacre, il cartographie l'espace, installe la géographie, montre chaque couloir, chaque escalier, chaque recoin. Il fait exactement ce qu'un réalisateur de film de guerre fait avant la bataille : il vous montre le terrain. Quand les Crazy 88 attaqueront quelques minutes plus tard, vous connaîtrez chaque angle mort, chaque issue, chaque distance. Et quand la Mariée grimpera sur la rambarde de l'escalier pour prendre de la hauteur, vous saurez exactement combien d'étages elle domine parce que la grue du plan-séquence vous l'a montré.

C'est aussi le premier plan de cette collection réalisé par Tarantino, un cinéaste connu pour son montage, pas pour ses plans-séquences. Tarantino est l'homme des champs-contrechamps tendus, des dialogues à rallonge, des cuts au rasoir. Pas du Steadicam. Et pourtant, ce plan prouve qu'il maîtrise le langage aussi bien que Scorsese dont il est un disciple revendiqué. La différence : Scorsese utilise le Steadicam pour l'extase (le Copa Shot est une montée en puissance). Tarantino l'utilise pour la menace (le plan de la House of Blue Leaves est un compte à rebours silencieux).

Comment ils l'ont tournée

La House of Blue Leaves n'existe pas. Yohei Taneda l'a reconstruite aux Beijing Film Studios, planche par planche, inspirée du vrai restaurant Gonpachi de Tokyo. Le décor était modulaire : chaque élément, tables, rampes, cloisons, bandstand, pouvait être "Hollywooded" ( le terme du plateau pour "déplacé ou retiré selon les besoins du plan"). Cette modularité était nécessaire pour le plan-séquence : la caméra devait naviguer dans un espace sur deux niveaux, et chaque obstacle physique entre elle et les acteurs devait pouvoir disparaître.

ASC Magazine (article technique de Richardson) révèle le détail clé : "Tarantino a conçu un travelling complexe pour initier le carnage. Démarrant derrière le bandstand, alors qu'un combo féminin japonais balance ses chignons sur un rythme rétro, l'opérateur Steadicam Larry McConkey marche la caméra vers la droite, passant sous un escalier exposé, qui révèle la Mariée descendant dans le cadre."

Larry McConkey. Le même homme qui avait opéré le Copa Shot des Affranchis en 1990 et le plan du Bûcher des vanités la même année. Treize ans plus tard, McConkey est derrière le Steadicam de Kill Bill et la filiation est explicite. Richardson lui-même a cité "le travail Steadicam de The Shining" et "le camerawork de Raging Bull" comme ses influences principales. Mais c'est McConkey qui porte la caméra et c'est son savoir-faire, rodé sur Scorsese et De Palma, qui donne au plan sa fluidité impossible dans un espace aussi labyrinthique.

Le plan a nécessité 6 heures de répétition et 17 prises. Taste of Cinema a rapporté ces chiffres, un nombre élevé pour un plan de 2 minutes, qui témoigne de la complexité du parcours : départ derrière le bandstand, passage sous l'escalier, élévation au-dessus de Thurman, descente dans le couloir, attente aux toilettes, reprise avec le serveur, montée dans l'escalier, élévation sur grue, descente, reprise avec Sofie Fatale, retour par le même chemin.

Keith Kincaid gérait 400 canaux de dimming (les circuits d'éclairage du décor entier) avec une télécommande portative qu'il tenait à la main tout en se cachant derrière la caméra. Richardson a décrit le défi : "Quand vous promenez la caméra autour des personnages, une lumière arrière ne fonctionnera jamais comme une lumière frontale parce qu'elle est généralement trop abrupte. Vous devez la baisser et monter un front-light et un back-light différents pour chaque nouvelle position de caméra." Chaque changement de dimming signifiait un changement de température de couleur que Richardson devait anticiper et compenser en temps réel.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • Le trajet aller-retour (~tout le plan) La Mariée et Sofie Fatale empruntent EXACTEMENT le même chemin, couloir, piste de danse, toilettes. La caméra vous montre le même espace deux fois, depuis deux perspectives. Au premier passage (la Mariée), vous ne savez pas encore ce qui va se passer. Au deuxième passage (Sofie), vous savez et chaque mètre du couloir est chargé de menace.

  • L'élévation sur grue (~milieu du plan) Quand la caméra suit le serveur dans l'escalier, elle s'élève brusquement et révèle la salle entière en plongée. C'est le moment où vous comprenez l'échelle du décor et l'échelle du massacre à venir. Tarantino vous montre le champ de bataille avant la bataille.

  • Les 400 canaux de dimming (~tout le plan) Vous ne les verrez pas, mais Kincaid changeait l'éclairage en temps réel derrière la caméra avec une télécommande. Chaque fois que la caméra tourne un angle, la lumière se réajuste, front-light, back-light, température de couleur. C'est un ballet d'éclairage invisible qui rend le plan visuellement cohérent malgré les changements d'espace radicaux.

Le saviez-vous ?

L'arc McConkey dans cette collection est maintenant le plus ancien et le plus long du site. Larry McConkey a opéré le Steadicam sur Les Affranchis, Copa Shot (1990), Le Bûcher des vanités (1990), et maintenant Kill Bill (2003). Trois décennies, trois cinéastes (Scorsese, De Palma, Tarantino), un seul homme derrière la caméra. Le Copa Shot montrait la montée en puissance de Henry Hill, le Steadicam comme extase. Le plan du Bûcher des vanités montrait la toute-puissance de Sherman McCoy, le Steadicam comme vanité. Le plan de Kill Bill montre le terrain avant le massacre, le Steadicam comme cartographie de la mort. Même outil, même opérateur, trois fonctions narratives radicalement différentes.

Yuen Woo-ping, le chorégraphe de combat, avait chorégraphié les scènes de combat de The Matrix (1999) quatre ans plus tôt. Quand Tarantino l'a contacté, Yuen a hésité puis a lu le script : "C'était un bon scénario, et une fois que je l'ai rencontré, j'ai su que c'était un réalisateur visionnaire." Yuen a entraîné Thurman pendant des mois - "Uma a fourni un travail incroyable. Elle est devenue si compétente qu'elle a fait la plupart de ses propres cascades, y compris les câbles." Thurman au katana dans le plan-séquence n'est pas une doublure, c'est elle, le même corps que vous voyez dans le combat des Crazy 88.

Tarantino a tourné une partie du massacre des Crazy 88 en noir et blanc pour éviter une classification NC-17 (interdiction aux moins de 17 ans). Le sang en noir et blanc ne compte pas de la même façon pour la MPAA. C'est la séquence de silhouettes bleues, inspirée de l'ouverture de Samurai Fiction (1998), qui suit directement le plan-séquence. Le contraste est saisissant : deux minutes de Steadicam fluide en couleur, puis une explosion de violence en noir et blanc et en silhouettes. Le plan-séquence est le calme avant la tempête et le calme est plus terrifiant que la tempête.

Sources

  • Robert Richardson (ASC), Keith Kincaid, Larry McConkey - ASC Magazine, "Kill Bill: A Bride Vows Revenge" (2003, republié 2025)

  • Yuen Woo-ping - Inverse, "20 Years Ago, Tarantino Teamed Up with a Martial Arts Legend" (février 2024)

  • Taste of Cinema - "10 Reasons Why Kill Bill Vol. 1 Is Tarantino's Most Rewatchable Film" (2017)

  • Empire - "Kill Bill: 88 Reasons We're Still Crazy About Tarantino's Revenge Epic" (octobre 2023)

  • IMDB Trivia - Kill Bill: Volume 1 ("the shot is done in a single, unedited take")

  • GeekWeek - "20 Greatest Extended Takes in Movie History" (2010)

  • Wikipedia - Kill Bill: Volume 1

À lire aussi :

Plan séquence Old Boy (2003) https://www.plan-sequences.com/categories-de-plans-sequences/oldboy - La même année, l'autre plan-séquence de combat qui a redéfini la chorégraphie de la violence au cinéma

Vrais vs Faux plans séquences - le guide complet https://www.plan-sequences.com/blog-plan-sequences/vrais-vs-faux-plans-sequences-guide-complet - Kill Bill est l'un des rares vrais plans continus de la collection, confirmé par IMDB : aucune coupe, aucun assemblage

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