Plan séquence Victoria (2015)
Réalisé par Sebastian Schipper
Année : 2015
Réalisateur : Sebastian Schipper
Pays : Allemagne
Chef opérateur : Sturla Brandth Grøvlen (Silver Bear, Berlinale 2015)
Caméra : Canon EOS C300 (portée à la main pendant 138 minutes)
Éclairage : lumière disponible uniquement (aucun éclairage de cinéma)
Script : 12 pages (~11 minutes de film par page de scénario)
Dialogue : largement improvisé
Durée du plan : 138 minutes (film entier, VRAI plan continu)
Nombre de tentatives : 3
Date de tournage : 27 avril 2014, de 4h30 à 7h00 du matin
Lieux : 22 emplacements dans les quartiers de Kreuzberg et Mitte, Berlin
Figurants : 150
Équipe sur le plateau : ~30 personnes, 6 assistants réalisateurs, 3 unités son
Sources principales : Sebastian Schipper (MovieMaker Magazine, interview complète) ; Sebastian Schipper & Laia Costa (Collider, 2015) ; Wikipedia — Victoria (2015 film) ; Salon.com (critique, 2015) ; RedShark News ; ShotOnWhat
Il est 4h30 du matin, à Berlin. Victoria (Laia Costa) danse seule dans un club techno souterrain. La caméra tourne autour d'elle, sous les stroboscopes. Elle sort, un peu ivre. Elle croise quatre garçons berlinois, Sonne (Frederick Lau), Boxer, Blinker, Fuß, qui n'arrivent pas à entrer dans le club. Ils l'entraînent dans une balade nocturne. Ils boivent de la bière volée dans une supérette. Ils montent sur le toit d'un immeuble. Sonne et Victoria se retrouvent seuls dans un café, elle joue du Liszt sur le piano. Il y a de la tendresse, du risque, de l'aube qui approche. Et puis tout bascule, une dette de prison, un gangster, un braquage de banque, une fuite en voiture, la police, des coups de feu, le sang, le silence. 138 minutes se sont écoulées. La caméra n'a pas coupé une seule fois. Pas de coupes cachées. Pas de stitches numériques. Pas de CGI. Un seul plan continu réel, le plus long jamais réalisé pour un film de fiction de cette envergure.
Pourquoi cette scène est culte
Parler de "scène" n'a pas de sens, le film entier est un seul plan. Mais ce qui distingue Victoria de tous les autres plans continus de l'histoire du cinéma, c'est que c'est vrai. La Corde (1948) avait des coupes cachées derrière les dos. 1917 (2019) a environ 30 "blends" numériques. Mr. Robot (2017) assemblait des prises multiples avec des stitches. Victoria ne triche pas. Quand la caméra passe du club au trottoir, de la terrasse au café, du café à la voiture, de la voiture à la banque, de la banque à la fuite, c'est le même enregistrement, sans interruption, du début à la fin.
Le résultat dépasse le tour de force technique. Salon.com l'a parfaitement formulé : "D'abord rendez la prouesse technique évidente, puis faites-la disparaître." Pendant la première demi-heure, vous êtes conscient de la caméra. Puis la relation entre Victoria et Sonne vous absorbe. Quand elle joue la Mephisto Waltz de Liszt dans le café, vous avez oublié que c'est un plan continu. Quand le braquage démarre, vous ne pensez plus du tout à la caméra, vous êtes piégé dans la même spirale que les personnages, en temps réel, sans échappatoire.
Comment ils l'ont tournée
L'idée de départ n'était pas de tourner un film entier en plan continu. Schipper travaillait depuis cinq ans sur un thriller avec Tom Tykwer (le réalisateur de Cours, Lola, cours) qu'il n'arrivait pas à finir. Un jour, il a rêvé qu'il braquait une banque. Il s'est dit : "Et si je filmais un braquage en un seul plan ?" L'idée a évolué jusqu'à englober le film entier.
Pour convaincre les financiers, Schipper a fait deux promesses. D'abord, il a tourné un court-métrage de 10 minutes en plan continu dans une chambre d'hôtel avec les acteurs masculins pour prouver que le concept fonctionnait. Ensuite, il a garanti qu'une version "plan B" avec montage classique serait filmée d'abord, 10 jours de tournage en plans de 10 minutes, montés de façon conventionnelle. Schipper a vu le résultat et l'a jugé "pas bon".
Le budget ne permettait que trois tentatives du plan continu. Trois nuits. Trois chances.
Prise 1 : Les acteurs avaient peur de faire des erreurs. Tout le monde était trop prudent, trop contrôlé. Le résultat était techniquement propre, "bon pour le Livre Guinness des records", selon Schipper, mais ennuyeux. Schipper a comparé ça à un match de football sans risque : "On a perdu 0-0, et c'était horrible. J'ai dit aux acteurs : perdons 7-0 s'il le faut, mais ne jouons pas comme ça."
Prise 2 : Les acteurs sont partis dans l'autre extrême. Ils étaient "fous", hors de contrôle. Schipper est devenu "furieux et terrifié" en voyant le résultat, sachant qu'il ne lui restait qu'une seule chance.
Prise 3 (celle du film) : Le 27 avril 2014, de 4h30 à 7h du matin. Quelque chose a changé. Schipper décrit une tension, une agressivité qui manquait aux deux premières tentatives. La rencontre entre l'équipe et les acteurs avant le tournage "n'a pas fini par des câlins et des 'bonne discussion'. C'était fou. Mais la tension venait du fait qu'on voulait tous la même chose." C'est cette prise qui est dans le film.
Sturla Brandth Grøvlen a porté la Canon C300 à la main pendant les 138 minutes d'affilée. Il passe du club au trottoir, monte sur un toit, descend dans un café, se glisse sur le siège arrière d'une voiture entre les acteurs, sort de la voiture, court dans la rue, entre dans une banque, ressort. Il fait tout ça sans aucun éclairage de cinéma, uniquement la lumière disponible : néons, lampadaires, lumière du petit matin. Schipper le crédite en premier dans le générique du film, avant son propre nom.
L'équipe sur le plateau comptait environ 30 personnes, plus des policiers. Schipper était dans le coffre de la voiture pendant la scène du braquage, donnant des directions à Costa au micro : "À gauche ! À droite ! Plus vite ! Plus lentement !" Grøvlen était à genoux dans la voiture, sans ceinture, pendant que les acteurs conduisaient dans le vrai trafic berlinois. Schipper a intégré le trafic dans le scénario : les personnages doivent respecter les feux rouges pendant la fuite, parce que dans la vraie vie, personne ne grille un feu rouge à Berlin à 6h du matin.
Il n'y avait pas de permis de tournage pour certaines rues. L'équipe ressemblait, de l'aveu de Schipper, à "une équipe d'étudiants en cinéma, et parfois même pas." Dans la scène de l'attaque de panique de Blinker (Burak Yigit), il n'y avait personne d'autre que les acteurs, le cadreur et le réalisateur. Costa a tourné dans la mauvaise rue après le braquage par erreur, elle a conduit devant des membres de l'équipe technique. Grøvlen a réagi instantanément en cadrant autour de l'erreur. L'erreur est dans le film final.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Le piano dans le café (~40 min) — Victoria joue la Mephisto Waltz de Liszt. C'est le moment où le film bascule de la comédie romantique au thriller. C'est aussi le moment où vous oubliez complètement que c'est un plan continu, et c'est le point. Quand la technique disparaît, le film commence.
La transition dans la voiture (~1h05) — Regardez comment Grøvlen se glisse entre les acteurs sur la banquette arrière. Il passe de l'extérieur à l'intérieur du véhicule en mouvement. Pas de coupe. Pas de truc. Juste un homme avec une caméra qui trouve un moyen.
L'aube (~1h50) — Le film commence dans le noir complet d'un club techno et se termine dans la lumière du matin berlinois. Ce changement de lumière est réel, il a lieu pendant le tournage, entre 4h30 et 7h. Aucun éclairagiste au monde ne peut simuler ça. C'est le temps qui passe, et vous l'avez traversé avec les personnages.
Le saviez-vous ?
Schipper a donné le crédit "Starring" à Grøvlen avant les acteurs dans le générique, une chose presque sans précédent pour un directeur de la photographie. Il a expliqué : "Je ne me sentais pas à l'aise avec 'Un film de Sebastian Schipper' comme premier titre. C'est un hommage à Sturla, mais aussi à toute l'équipe, parce que le chef opérateur est le premier homme de l'équipe."
Le film a été disqualifié de la course à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère parce qu'une trop grande partie des dialogues est en anglais, Victoria est espagnole, les garçons sont berlinois, et leur seule langue commune est l'anglais. Grøvlen a remporté l'Ours d'argent pour contribution artistique exceptionnelle à la Berlinale 2015. La partition du film est signée Nils Frahm, le compositeur berlinois de musique électro-orchestrale, elle a été composée après le tournage, sur la prise unique, épousant le rythme réel des événements.
Sources
Sebastian Schipper, interview complète MovieMaker Magazine — "The Two-Hour Take" (2015)
Sebastian Schipper & Laia Costa, interview Collider (octobre 2015)
Wikipedia — Victoria (2015 film)
Salon.com — "'Victoria': This exciting German thriller, shot straight through in one take, is much more than a novelty" (2015)
RedShark News — "An entire movie in one single shot"
Frame Rated — "Victoria (2015)" (analyse détaillée)
Keeping It Reel — critique de Victoria (2015)
ShotOnWhat — Victoria (2015), spécifications techniques
IMDB — Victoria, trivia et reviews