Plan-séquence Snake Eyes (1998)
Réalisé par Brian de Palma
Année : 1998
Réalisateur : Brian De Palma
Pays : États-Unis
Chef opérateur : Stephen H. Burum
Opérateur Steadicam : Larry McConkey
Monteur : Bill Pankow
Caméras : Moviecam Compact, Panavision Panaflex
Optiques : Panavision C-Series anamorphiques (C30 35mm T3.0, C35 35mm T2.3)
Pellicule : Kodak Vision 500T 5279, Eastman EXR 200T 5293
Durée du plan : ~13 minutes (8 coupes cachées)
Lieu de tournage : Montreal Forum (intérieurs), Atlantic City (extérieurs)
Sources principales : Art of the Title (Afton Grant / Steadishots) ; Roger Ebert (critique, 1998) ; Variety (critique, 1998) ; IMDB Trivia
Un ouragan frappe Atlantic City. À l'intérieur d'une arène-casino-hôtel, 14 000 personnes attendent un combat de boxe poids lourds. Le détective Rick Santoro (Nicolas Cage) déboule comme une tornade humaine. En treize minutes, la caméra le suit sans apparemment couper une seule fois : il traverse des couloirs, descend des escaliers, remonte par un escalator, secoue un dealer pour récupérer du fric, passe un coup de fil à sa femme, un autre à sa maîtresse, file le cash à un bookmaker, retrouve son ami d'enfance le commandant Dunne (Gary Sinise), drague une blonde qui s'assoit à côté de lui au bord du ring, et se retrouve assis juste devant le Secrétaire à la Défense des États-Unis au moment où celui-ci prend une balle dans la tête. Treize minutes. Et Cage n'a pas fermé la bouche une seule seconde.
Pourquoi cette scène est culte
Roger Ebert a donné une étoile au film. Mais sur l'ouverture, il a écrit : "C'est merveilleux. De Palma vole la couronne des plans-séquences célèbres de Scorsese dans Les Affranchis et de Paul Thomas Anderson dans Boogie Nights, et c'est du travail de virtuose." C'est exactement ça. Le plan fonctionne parce que Cage est un ouragan au même titre que celui qui frappe dehors. Vous êtes aspiré dans son énergie, dans sa corruption joyeuse, dans son réseau de combines et de poignées de main et quand l'assassinat survient, vous êtes aussi sonné que lui. Treize minutes sans coupe visible, c'est treize minutes pendant lesquelles De Palma installe chaque pièce du puzzle sans que vous vous en rendiez compte. Chaque personne que Santoro croise dans ce plan reviendra plus tard dans l'intrigue. Le plan n'est pas seulement spectaculaire, il est narrativement implacable.
Comment ils l'ont tournée
Larry McConkey. Encore lui. Après le Copacabana des Affranchis (1990) et l'ouverture du Bûcher des vanités (1990), c'est la troisième collaboration majeure de McConkey avec un plan-séquence de légende, et sa première avec De Palma sur un format de cette ampleur.
La séquence dure environ 13 minutes et contient 8 coupes cachées, principalement masquées dans des panoramiques rapides (whip pans) ou par des éléments qui traversent le cadre en le remplissant entièrement. Afton Grant, du site spécialisé Steadishots, a précisé que les 7 premières minutes contiennent les meilleurs exemples du travail Steadicam de McConkey, les coupes y sont les plus difficiles à repérer. Au-delà, les transitions deviennent un peu plus détectables pour un oeil averti, mais l'énergie de Cage et le chaos de l'arène masquent tout.
Le tournage principal s'est déroulé à Montréal, sur des décors de studio et au Montreal Forum (l'ancien stade de hockey, utilisé pour les intérieurs de l'arène). Seules deux semaines ont été passées en extérieur à Atlantic City, au Trump Taj Mahal. Le décor de l'arène-casino devait être assez grand pour permettre à McConkey de couvrir plusieurs étages, couloirs souterrains, gradins, bord de ring, loges, en un mouvement continu. Les escaliers et escalators posaient un défi particulier : McConkey devait monter et descendre avec l'équipement Steadicam complet tout en gardant Cage au centre du cadre.
Stephen H. Burum, le directeur de la photographie, en était à sa sixième collaboration avec De Palma (après Body Double, The Untouchables, Casualties of War, Carlito's Way et Mission: Impossible). Ils ont tourné en Panavision anamorphique avec des optiques C-Series, les mêmes lentilles imparfaites et caractéristiques qu'Anderson utilisera pour Boogie Nights un an plus tôt. Le format large permettait d'inclure l'arène bondée dans le cadre tout en gardant Cage en gros plan, un équilibre crucial pour un plan qui devait à la fois construire un monde et suivre un personnage.
Le film utilise ensuite un dispositif narratif à la Rashomon : les mêmes treize minutes sont revues plusieurs fois depuis des angles différents, le boxeur, le commandant Dunne, la femme mystérieuse. De Palma a cité Kurosawa comme influence directe. La continuité entre ces points de vue, avec des angles alternés sur les mêmes événements, est si cohérente que Variety a écrit que si De Palma avait prétendu avoir 30 caméras tournant simultanément, on l'aurait cru.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Les 7 premières minutes — C'est la partie la plus fluide du plan, celle où les coupes sont le mieux cachées. Essayez de repérer les 8 raccords : ils se trouvent dans les whip pans et les moments où quelqu'un traverse le cadre en entier. Vous en trouverez peut-être trois ou quatre au premier visionnage.
Le billet de 100 dollars taché de sang (~5 min) — Santoro extorque du cash à un type, puis le donne au bookmaker. L'un des billets est maculé de sang. Personne ne relève. C'est un micro-détail qui dit tout sur le personnage en un seul accessoire.
L'assassinat (~12 min) — Regardez la blonde assise à côté de Santoro juste avant le coup de feu. Puis regardez le Secrétaire à la Défense. Le plan a placé tous les acteurs du complot dans le même cadre, vous les avez tous vus sans les remarquer.
Le saviez-vous ?
Larry McConkey est le seul opérateur Steadicam à avoir signé trois plans-séquences d'ouverture de légende en moins d'une décennie : Les Affranchis (1990), Le Bûcher des vanités (1990) et Snake Eyes (1998). Grant, de Steadishots, a résumé son travail sur Snake Eyes : "C'est un excellent exemple de la vision d'un réalisateur et de sa compréhension de l'outil. Ajoutez-y une confiance et un respect collaboratif énormes envers l'opérateur, et vous obtenez un plan dont les gens parlent pendant des années."
La fin originale du film devait montrer un raz-de-marée géant détruisant le casino, une métaphore du jugement divin balayant la corruption. ILM avait produit les effets visuels. Après des projections test catastrophiques, Paramount a exigé des reshoots et une fin complètement différente. Spielberg avait vu le rough cut, ce fut la dernière fois qu'il visionna un film de De Palma avant sa sortie.
Sources
Art of the Title — Snake Eyes (1998), commentaire d'Afton Grant / Steadishots
Roger Ebert — critique de Snake Eyes (1998)
Variety — critique de Snake Eyes (août 1998)
Deep Focus Review — "Snake Eyes (1998)"
JoBlo — "What Happened to Snake Eyes (1998)?"
Screen Slate — "Snake Eyes"
IMDB Trivia — Snake Eyes (1998)
Wikipedia — Snake Eyes (1998 film)
ShotOnWhat — Snake Eyes (1998), spécifications techniques
AVForums — Snake Eyes 4K Blu-ray Review (2024)