Plan séquence Le fils de Saul (2015)
Le Fils de Saul(Saul fia, 2015) — Réalisé par László Nemes — Direction photo Mátyás Erdély
Titre du film : Le fils de Saul (Saul fia / Son of Saul)
Année : 2015
Réalisateur : László Nemes (premier long-métrage)
Pays : Hongrie
Chef opérateur : Mátyás Erdély
Chef décorateur : László Rajk
Ingénieur du son : Tamás Zányi
Caméra : 35mm (pellicule Kodak)
Objectif unique : 40mm
Format : 1.375:1 (Academy ratio)
Tournage : 28 jours, Budafok (Budapest)
Design sonore : 5 mois, voix en 8 langues
Sources principales : László Nemes (dossier de presse Sony Classics) ; Mátyás Erdély (interview AFI) ; Variety (critique, Cannes 2015) ; The Hollywood Reporter (critique, 2015) ; East European Film Bulletin (analyse, 2018) ; Wikipedia — Son of Saul
Octobre 1944. Auschwitz-Birkenau. Un visage remplit l'écran, presque carré, recadré au format Academy, écrasé dans le cadre. Saul Ausländer (Géza Röhrig) marche. Derrière lui, tout est flou. Des silhouettes bougent. Des voix crient en allemand, en hongrois, en yiddish, en polonais. On comprend sans voir : des gens sont poussés vers les chambres à gaz. Saul ouvre des portes. Vide des poches. Frotte le sang sur le sol. La caméra ne le quitte pas. Pendant 107 minutes, elle reste collée à sa nuque, à ses épaules, à son visage. Le monde autour de lui, l'horreur industrielle d'Auschwitz, est réduit à un halo flou, des sons insoutenables, des ombres qui passent au bord du cadre. Vous ne verrez presque rien. Vous entendrez tout.
Pourquoi cette scène est culte
Le fils de Saul n'est pas un plan-séquence au sens classique du terme, le film contient des coupes. Mais son approche de la caméra est si radicale, si systématique, qu'elle appartient pleinement à l'histoire du plan continu. Nemes et Erdély filment en longues prises ininterrompues qui durent plusieurs minutes, caméra à la main, en suivant Röhrig dans les couloirs, les crématoriums, les forêts, les rives. La caméra ne quitte jamais Saul. Elle ne montre jamais ce qu'il ne voit pas. Elle ne recule jamais pour donner au spectateur une vue d'ensemble que le personnage n'a pas.
C'est l'inverse exact de 1917 ou de Spectre. Ces films utilisent le plan continu pour montrer plus, plus d'espace, plus de spectacle, plus d'échelle. Le fils de Saul utilise le plan continu pour montrer moins. Le 40mm et la faible profondeur de champ réduisent le monde visible à un cercle étroit autour du visage de Saul. Tout ce qui est à plus d'un mètre de lui est flou. L'horreur est là, dans le flou, dans le hors-champ, dans le son, mais vous ne la voyez pas frontalement. Vous la devinez. Et c'est infiniment pire.
Claude Lanzmann, le réalisateur de Shoah, a donné son approbation : "C'est un film très nouveau, très original. Il donne un sens très réel de ce que c'était que d'être dans le Sonderkommando. Ce n'est pas du tout mélodramatique. C'est fait avec une très grande modestie." Le philosophe Georges Didi-Huberman a écrit une lettre ouverte de 25 pages à Nemes, qui commençait par : "Votre film est un monstre. Un monstre nécessaire, cohérent, bénéfique, innocent."
Comment ils l'ont tournée
Avant le tournage, Nemes, Erdély et le chef décorateur László Rajk ont établi un ensemble de règles qu'ils ont appelé leur "dogme" :
Le film ne peut pas être beau. Le film ne peut pas être séduisant. On ne peut pas faire un film d'horreur. Rester avec Saul signifie ne pas aller au-delà de son propre champ de vision, de son audition, de sa présence. La caméra est sa compagne, elle reste avec lui à travers cet enfer.
Le film a été tourné en 28 jours sur pellicule 35mm, un choix délibéré de Nemes, qui considérait que seul le grain du film argentique pouvait donner aux images "une certaine instabilité" et "filmer ce monde de façon organique". Le traitement photochimique a été maintenu à chaque étape de la chaîne, sans intermédiaire numérique. Nemes était catégorique : "Le défi était de toucher une corde émotionnelle chez le spectateur, quelque chose que le numérique ne permet pas."
Un seul objectif a été utilisé pour tout le film : un 40mm. Pas de téléobjectif pour les plans larges, pas de grand-angle pour les espaces confinés. Le 40mm produit une profondeur de champ très faible quand on filme de près ce qui signifie que tout ce qui est derrière Saul devient un magma flou. Combiné au format Academy (1.375:1, presque carré), le résultat est un cadre qui fonctionne comme un portrait : le visage de Saul au centre, le monde réduit à une frange indistincte autour de lui.
Erdély a expliqué à l'AFI : "Chaque détail de chaque plan a été planifié et discuté à l'avance. On savait exactement ce qu'on voulait montrer et à quel point ça devait être net ou flou." Les deux photographies prises clandestinement par des membres du Sonderkommando, les seules images réelles de l'intérieur du processus d'extermination ont servi de référence visuelle directe.
L'éclairage est diffus, industriel, minimal. Pas de lumière dramatique, pas de contre-jour expressif, pas de clair-obscur. La lumière ressemble à celle d'une usine. László Rajk, le chef décorateur, qui avait aussi travaillé sur l'exposition permanente hongroise au Musée d'État d'Auschwitz-Birkenau a reconstruit les crématoriums avec une précision documentaire.
Le design sonore, réalisé par Tamás Zányi, a demandé cinq mois de travail. Des voix humaines en huit langues ont été enregistrées et superposées à l'enregistrement de production. Zányi a décrit le son comme "une sorte de contrepoint acoustique à l'image intentionnellement resserrée". Ce que vous ne voyez pas, vous l'entendez : les cris derrière les portes des chambres à gaz, les coups de feu hors-champ, les ordres hurlés dans des langues que vous ne comprenez pas. Le son remplit le vide que l'image refuse de combler.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
La scène d'ouverture (~8 premières minutes) — Un plan continu sans dialogue où Saul effectue son travail de Sonderkommando. Les victimes sont poussées dans les vestiaires, puis dans les "douches". La seconde où les portes se ferment, Saul commence mécaniquement à vider les crochets. Les cris et les coups derrière la porte montent jusqu'à un niveau insoutenable. Saul ne réagit pas. Regardez son visage : il n'y a rien. C'est le plan le plus terrifiant du film et vous ne voyez aucune violence.
Le flou en arrière-plan (tout le film) — Entraînez-vous à regarder non pas Saul mais ce qui est flou derrière lui. Des corps. Des flammes. Des uniformes. Le film montre tout mais à travers un voile qui vous empêche de le voir clairement. Nemes vous place dans la même position que Saul : vous savez ce qui se passe, mais vous ne pouvez pas le regarder en face.
L'absence totale de musique — Il n'y a pas de bande originale. Aucune musique extradiégétique. Le seul son est celui du camp. Ce choix interdit toute forme d'évasion émotionnelle, pas de violons pour vous dire quoi ressentir, pas de crescendo pour préparer un moment dramatique.
Le saviez-vous ?
Nemes a trouvé l'origine du projet quand il était assistant de Béla Tarr sur L'Homme de Londres. Pendant une interruption de tournage à Bastia, il a découvert dans une librairie un recueil de témoignages écrits par d'anciens membres du Sonderkommando, Des Voix sous la cendre, qui avaient enterré et caché leurs textes avant la révolte de 1944. Tarr lui a enseigné la méthode : "Se concentrer sur les détails, comprendre la signification d'une scène, le fait que tout est un processus rigoureux et cohérent, du choix des collaborateurs jusqu'au tournage."
Géza Röhrig n'avait pas joué au cinéma depuis les années 1980. Il est poète, pas acteur. Nemes l'avait initialement envisagé pour un second rôle. Une partie de la famille de Nemes a été assassinée à Auschwitz. Le film a remporté le Grand Prix à Cannes 2015 (jury présidé par les frères Coen), le Golden Globe et l'Oscar du meilleur film en langue étrangère, le deuxième film hongrois à décrocher cette récompense après Mephisto d'István Szabó en 1981.
Sources
László Nemes, dossier de presse Sony Pictures Classics (sonyclassics.com/sonofsaul)
Mátyás Erdély, interview AFI — "The AFI Interview: Son of Saul Cinematographer"
Variety — critique par Guy Lodge (Cannes, mai 2015)
The Hollywood Reporter — critique par Boyd van Hoeij (Cannes, 2015)
East European Film Bulletin — "László Nemes' Son of Saul" (analyse, 2018)
Wikipedia — Son of Saul
IMDB — Son of Saul, trivia et reviews