Plan séquence Baby Driver (2017) - Le coffee run

Aperçu

  • Année : 2017

  • Réalisateur : Edgar Wright (Shaun of the Dead, Hot Fuzz, Scott Pilgrim)

  • Pays : Royaume-Uni / États-Unis

  • Chef opérateur : Bill Pope (ASC - The Matrix, Spider-Man 2, Team America)

  • Opérateur Steadicam / caméra A : Roberto De Angelis (premier jour de tournage - il venait de rentrer d'un shoot en Italie)

  • Chorégraphe : Ryan Heffington (Sia - "Chandelier", "Elastic Heart")

  • Remixeur audio : Mark Nicholson, alias Osymyso (DJ britannique - remix de "Harlem Shuffle" avec bruits de rue)

  • Caméra : Panavision Panaflex Millennium XL2, 35mm (Wright ne tourne qu'en pellicule)

  • Optiques : Panavision G Series (anamorphiques) + AWZ2 et ATZ (zooms)

  • Musique : "Harlem Shuffle" Bob & Earl (1963)

  • Durée du plan : ~3 minutes (générique de début inclus)

  • Méthode : VRAI plan continu unique, aucune coupe cachée, aucun stitching

  • Nombre de prises : 28. La 21e est dans le film.

  • Prise alternative : la prise 21 avait un problème d'exposition selon Bill Pope mais Wright l'a gardée

  • Distance parcourue par De Angelis : ~50 blocs de ville en une journée (28 prises aller-retour × ~2 blocs)

  • Tournage : premier jour officiel de la production

  • Répétitions : 2 (une avec le chorégraphe, une sur le lieu de tournage le jeudi avant le samedi de tournage)

  • Lieu de tournage : Forsyth Street Northwest, Atlanta du Healey Building (57 Forsyth St) au Slice Downtown (85 Poplar St, transformé en "Octane Coffee Bar")

  • Graffitis : paroles de "Harlem Shuffle" peintes sur les murs, panneaux et poteaux, elles CHANGENT entre l'aller et le retour de Baby

  • Budget du film : ~34 millions de dollars

Atlanta. Baby (Ansel Elgort) sort du Healey Building après avoir déposé les braqueurs. Il met ses écouteurs. "Harlem Shuffle" de Bob & Earl démarre. Et il marche. La caméra Steadicam le suit de face cette fois, pas de dos comme Elephant. Baby danse. Pas de la chorégraphie de musical, des micro-mouvements, un déhanchement, une rotation d'épaule, un claquement de doigts. Il avance dans la rue et la ville s'anime autour de lui au rythme de la musique. Un homme frappe un rythme sur des seaux en plastique synchronisé avec la batterie. Un ATM bipe, synchronisé avec le tempo. Un chien aboie, synchronisé avec un accent musical. Baby entre dans le coffee shop : "What will you have?" - "Yeah, yeah, yeah" synchronisé avec le refrain. Il ressort avec quatre cafés. Il marche en sens inverse, même rue, même Steadicam, mais les graffitis sur les murs ont changé. De nouvelles paroles sont apparues, peintes par-dessus les anciennes. Un cœur gris est devenu rouge. Un homme qui portait des seaux les utilise maintenant comme tambours. Un SDF qui dormait a été réveillé par un couple qui se dispute. Le monde a bougé pendant que Baby achetait son café et la caméra a tout vu, sans couper, en trois minutes.

Pourquoi cette scène est culte

Wright a expliqué pourquoi c'était le premier plan tourné : "Je crois fermement qu'il faut faire un plan très compliqué le premier jour de tournage, parce que ça dit à l'équipe et au cast quel genre de film on fait. Ça va être compliqué tous les jours et tout le monde doit faire attention." C'est la même philosophie que Coogler sur Creed (plan-séquence de boxe tourné le 3e jour), le plan sequence comme déclaration d'intention. Quand l'équipe voit le playback de la prise 21, tout le monde comprend : ce film sera un ballet.

La scène ne contient aucune information narrative, Baby va chercher du café et revient. C'est tout. Mais c'est exactement le point : après 6 minutes de poursuite montée au rasoir, Wright vous donne 3 minutes de calme en plan continu. Le contraste est le message. La poursuite vous montre ce que Baby fait. Le coffee run vous montre qui Baby est : un gamin qui danse dans la rue, qui vit dans la musique, qui transforme une course de café en numéro musical.

Et les graffitis. C'est le détail qui distingue cette scène de tous les autres plans-séquences de marche de l'histoire du cinéma. Wright a fait peindre les paroles de "Harlem Shuffle" sur les murs, les poteaux, les panneaux et elles changent entre l'aller et le retour. "Move" sur un parcmètre. "Right" sur un mur. "Whole Lotta Soul" en graffiti rose. Au retour, les mêmes murs portent de nouvelles paroles : "Shake, Shake, Shake", "Ride, Ride, Ride", "Come On Baby". Les nouvelles paroles sont peintes PAR-DESSUS les anciennes. Le monde est un jukebox qui se met à jour en temps réel et vous ne le remarquez qu'au deuxième visionnage.

Comment ils l'ont tournée

Le processus a commencé par la musique. Wright a engagé Mark Nicholson (alias Osymyso), un DJ britannique, pour créer un remix de "Harlem Shuffle" intégrant des bruits de rue : klaxons, chiens qui aboient, bébés qui pleurent, bip d'ATM, radio. Wright et le chorégraphe Ryan Heffington ont ensuite marché dans la rue en jouant ce remix sur un iPhone pour cartographier chaque beat : "OK, ici on veut un ATM qui bipe, peut-être là une radio... et c'est ici qu'il entre dans le coffee shop." Le remix servait de partition pour la ville, chaque son ambiant du plan devait tomber sur un accent musical.

Le problème : trouver un coffee shop à la bonne distance du point de départ. Wright : "On marchait le long du parcours en jouant Harlem Shuffle et on disait 'Oh, on ne peut pas vraiment atteindre cette porte, c'est trop loin, mais on peut atteindre celle-là... Oh, c'est une pizzeria. Peut-être qu'on peut la transformer en coffee shop...'" La pizzeria Slice Downtown (85 Poplar Street) est devenue "Octane Coffee Bar", le nom d'une vraie franchise d'Atlanta, utilisé parce qu'il sonnait parfaitement.

Heffington a chorégraphié les mouvements d'Elgort dans un studio de danse avant le tournage, puis les a affinés sur le lieu le jeudi précédant le samedi de tournage. Les mouvements sont subtils, des micro-gestes, pas de la danse de comédie musicale. Elgort devait synchroniser chaque pas, chaque claquement de doigts, chaque rotation avec le tempo de la chanson, tout en marchant à une vitesse précise pour arriver au coffee shop au bon moment du morceau.

Roberto De Angelis, l'opérateur Steadicam, venait d'atterrir d'un tournage en Italie. C'était son premier jour. Il a parcouru environ 50 blocs de ville dans la journée, 28 prises aller-retour, Steadicam sur les épaules, en reculant devant Elgort. Wright pensait avoir la bonne prise à la 21e mais Bill Pope était mécontent d'un changement d'exposition. Wright a gardé la 21e quand même.

Les graffitis ont été peints par l'équipe artistique spécifiquement pour ce plan. VIA Creative a déconstruit chaque apparition des paroles : "Move" sur le parcmètre, "Right" sur le mur, "Whole Lotta" en rose, "Soul" sur un lampadaire. Au retour, les mêmes surfaces portent des paroles différentes, peintes par-dessus pendant qu'Elgort était dans le coffee shop. Un cœur gris sur un mur devient rouge après le passage d'une femme en robe jaune. Wright a conçu chaque graffiti pour qu'il soit lisible subliminalement, assez visible pour être perçu inconsciemment, pas assez pour interrompre le regard.

Wright a fait la même chose sur Shaun of the Dead (2004), le premier plan, le premier jour, c'était Simon Pegg qui marche au magasin et revient, en Steadicam, en un seul plan. Le coffee run de Baby Driver est la version 2.0 : même structure (aller-retour au magasin en plan unique), mais avec une chorégraphie musicale intégrale et des graffitis qui changent entre l'aller et le retour.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • Les graffitis (~tout le plan, aller et retour) Les paroles de "Harlem Shuffle" sont peintes partout dans le décor : murs, poteaux, panneaux. Cherchez-les "Move", "Right", "Whole Lotta Soul", "Shake Shake Shake". Au retour, elles ont changé. Les nouvelles paroles sont peintes PAR-DESSUS les anciennes. C'est le détail que vous ne verrez qu'au deuxième visionnage.

  • Le "Yeah Yeah Yeah" au comptoir (~milieu du plan) Le serveur demande à Baby ce qu'il veut. Baby répond "Yeah, yeah, yeah" synchronisé avec le refrain de la chanson puis commande ses cafés. Elgort joue la scène comme si Baby ne savait pas que sa vie est un clip musical. C'est le ton de tout le film.

  • L'homme aux seaux (~aller et retour) À l'aller, un homme porte des seaux en plastique. Au retour, il est assis et les utilise comme tambours, en rythme avec la chanson. Le monde s'est mis en mouvement entre l'aller et le retour de Baby et la caméra, en plan continu, vous prouve que c'est le même monde, le même homme, le même moment.

Le saviez-vous ?

"Harlem Shuffle" de Bob & Earl (1963) est l'une des chansons les plus samplées de l'histoire de la musique. L'intro est le sample de "Jump Around" de House of Pain (1992) et Wright a choisi cette chanson précisément pour ce double effet : "Il y a une génération qui entend l'intro et pense 'Oh, c'est Jump Around !'" C'est du Wright pur, utiliser la culture musicale du spectateur comme outil de surprise.

Ce plan est l'anti-thèse de la quasi-totalité de cette collection. Là où Les Fils de l'homme vous piège dans la terreur, où OldBoy vous enferme dans la violence, où Code inconnu vous emprisonne dans l'injustice, le coffee run de Baby Driver vous libère. C'est le seul plan-séquence de la collection qui est une pure expression de joie. Un homme qui marche dans une rue, qui danse, qui achète des cafés, et qui revient. La caméra le suit parce qu'il est heureux et parce que sa joie est contagieuse. C'est le plan-séquence comme numéro musical, Gene Kelly avec des écouteurs, Fred Astaire en basket, dans une rue d'Atlanta baignée de soleil, avec un opérateur Steadicam italien qui vient de descendre de l'avion et qui marche à reculons sur 50 blocs.

Sources

  • Edgar Wright - Ain't It Cool News / Quint, "Edgar Wright Breaks Down One of the Most Fun Sequences in Baby Driver!" (août 2017)

  • Edgar Wright - Rolling Stone, "Edgar Wright: How I Staged Those 'Baby Driver' Musical Action Scenes" (juin 2018)

  • Bill Pope (ASC) - Panavision, "Bill Pope on the Cinematography of Baby Driver" (2017)

  • Jeremy Fry, cascadeur principal - CBC Radio Day 6, "Meet the Stunt Driver Behind Baby Driver's Crazy Car Chases" (juillet 2017)

  • Darrin Prescott, coordinateur cascades - The Hollywood Reporter, "Baby Driver Stunt Coordinator: We Tried to Do Everything in Camera" (juillet 2017)

  • VIA Creative - "Breaking Down the Opening Titles of Baby Driver" (2017)

  • Color Culture - "Cinematography Analysis of Baby Driver (In Depth)" (novembre 2024)

  • Movie Locations - "Filming Locations for Baby Driver (2017) around Atlanta, Georgia"

  • Media Factory - "Deconstruction of Baby Driver: 6 Minute Opening Scene" (août 2017)

  • FanFare / MetaFilter - discussion communautaire (juin 2017)

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