Plan-séquence Utøya, 22 juillet (2018) - Les 72 minutes sur l'île
Film : Utøya 22. juli (titres internationaux : U – July 22 / Utøya: July 22), Norvège, 2018
Réalisateur : Erik Poppe
Scénario : Anna Bache-Wiig et Siv Rajendram Eliassen, à partir de plus de 40 entretiens avec des rescapés
Directeur de la photographie et cadreur : Martin Otterbeck
Montage : Einar Egeland
Conception sonore : Gisle Tveito
Production : Paradox (Finn Gjerdrum, Stein B. Kvae)
Durée du plan : les 72 minutes de l'attaque en temps réel, dans une prise d'environ 92 minutes selon Erik Poppe
Dispositif caméra : une seule caméra, portée à l'épaule de bout en bout, sans Steadicam
Nombre de prises : cinq, tournées en une semaine, à raison d'une seule par jour (trois et demie exploitables selon Poppe, la troisième ayant connu des problèmes techniques)
Nature du plan : le film se présente comme une prise unique, mais plusieurs analyses indiquent que des passages de différentes prises ont été raccordés sans coupe visible
Répétitions : deux mois, d'abord au parc de studios de Jar, où le plan d'Utøya avait été reporté au sol
Lieu de tournage : une île voisine d'Utøya, et non l'île elle-même
Coups de feu : enregistrements de vraies armes diffusés sur des haut-parleurs orientés à l'opposé de la terre ferme ; même nombre de tirs que lors de l'attaque réelle
Distribution : Andrea Berntzen (Kaja), Aleksander Holmen (Magnus), Brede Fristad, Solveig Koløen Birkeland ; environ 70 jeunes comédiens, en majorité non professionnels
Encadrement : trois rescapés consultants présents aux répétitions et au tournage, psychologues et personnel de santé sur le plateau
Musique : aucune pendant le film ; 22 VII de Wolfgang Plagge (piano et orgue) au générique de fin
Première : Berlinale 2018, en compétition (19 février 2018) ; sortie norvégienne le 9 mars 2018
Récompenses : Prix du cinéma européen 2018 de la meilleure photographie (Martin Otterbeck) ; Amanda de la meilleure actrice (Andrea Berntzen) et du meilleur second rôle féminin (Solveig Koløen Birkeland) ; Kanonprisen 2018 pour l'image et le son
Entrées : 249 475 spectateurs en Norvège (chiffre de novembre 2018)
Des adolescents rient, se chamaillent, débattent politique entre deux tentes détrempées. Kaja, 18 ans, en veut à sa petite sœur Emilie, qui ne prend rien au sérieux. Sur l'île d'Utøya, le camp d'été de la jeunesse travailliste norvégienne suit son cours, à peine troublé par la nouvelle d'une bombe à Oslo. Puis une détonation sèche claque au loin. Une autre. Personne ne comprend. Et la caméra, collée aux épaules de Kaja, ne la lâchera plus : pas une coupe, pas une respiration, pas une note de musique pendant 72 minutes. Le temps que le spectateur réalise ce qui se passe, il est déjà en train de courir avec elle dans les bois.
Pourquoi cette scène est culte
Parce que le film vous retire, une à une, toutes les portes de sortie habituelles du cinéma. Pas de montage pour souffler, pas d'ellipse pour abréger, pas de contrechamp sur le tueur pour vous rassurer sur le fait que quelqu'un, quelque part, contrôle la situation. Vous ne savez pas d'où viennent les tirs, ni combien de temps cela va durer. Exactement comme les jeunes sur l'île.
Ce choix vient directement des rescapés. Dans les plus de 40 entretiens qu'il a menés, Poppe a entendu revenir le même mot : le temps. Ces 72 minutes avaient paru interminables. Pour les rendre sensibles, il fallait refuser la coupe. Au quotidien danois Information, il résume l'enjeu : « hver gang vi laver et klip, så bryder vi tiden op » (chaque fois que l'on coupe, on casse le temps). Et à The Arts Desk, il explique ce qu'une coupe ou une musique offrent au spectateur : la possibilité de se dire "this is just a movie" (ce n'est qu'un film). Ici, ce confort n'existe pas.
Comment ils l'ont tournée
Une caméra, un cadreur, une île. Le dispositif tient en une phrase : une seule caméra, portée à l'épaule (ce qu'on appelle en anglais handheld) par Martin Otterbeck, sans Steadicam (harnais stabilisateur porté par le cadreur, qui fluidifie les mouvements). Ce refus de la stabilité est voulu : l'image tremble, trébuche, se cogne aux branches. Otterbeck n'est pas un choix de prestige. Formé à l'école de cinéma et de télévision d'Oslo, ce cadreur né en 1965 s'est fait une spécialité de l'image documentaire tournée à la main. Erik Poppe, lui-même ancien photographe de presse pour le quotidien Verdens Gang et l'agence Reuters avant de devenir chef opérateur, savait ce qu'il cherchait : quelqu'un capable de décider, en direct, quoi suivre et quoi laisser hors champ.
Pas sur Utøya. Le tournage n'a pas eu lieu sur l'île du drame, mais sur une île voisine choisie pour lui ressembler le plus possible. Les comédiens ont d'abord répété tout l'été au parc de studios de Jar, près d'Oslo, où le tracé d'Utøya avait été mesuré et reporté au sol. Poppe a imposé deux mois de répétitions, là où la norme scandinave tourne autour de deux à quatre semaines. Le script était découpé en scènes, puis enchaîné jusqu'à tenir d'un seul bloc. Aucune improvisation n'était permise.
Cinq prises, une par jour. Sur place, l'équipe disposait d'une semaine. Chaque jour, le récit entier était rejoué du début à la fin : environ 92 minutes de prise, sans possibilité de recommencer l'après-midi. Interrogé par Filmotomy sur le nombre de prises, Poppe corrige lui-même le chiffre : cinq, ou plutôt trois et demie en comptant juste, la troisième journée ayant été plombée par des problèmes techniques. Il insiste pourtant sur le fait que l'exercice relève moins de la prouesse que de l'organisation, quelque chose de très proche d'une pièce de théâtre.
Un vrai plan unique ? C'est la nuance à garder en tête. Le film est vendu et ressenti comme une prise unique. Mais la chercheuse norvégienne Anne Gjelsvik, dans Montages, comme l'article de Wikipédia en norvégien, décrivent plusieurs prises tournées chronologiquement puis raccordées sans coupe visible. Les jonctions se cachent dans les mouvements de caméra ou les passages sombres. Utøya se range donc plutôt du côté des plans-séquences composites, à la différence d'un Victoria tourné réellement d'une traite.
Des tirs entendus pour la première fois le jour J. Pour que la peur soit réelle, Poppe a privé les comédiens du son des coups de feu pendant toutes les répétitions. Ils ne l'ont découvert qu'au tournage. Pour épargner les riverains, l'équipe a enregistré de vraies armes, puis diffusé ces sons sur des haut-parleurs tournés à l'opposé de la terre ferme. Le film reproduit le même nombre de tirs que lors de l'attaque réelle. Brede Fristad, alors étudiant en art dramatique, raconte au site de l'école Kristiania : « Det å skulle reagere på hvert skudd og ta det inn var veldig ubehagelig » (devoir réagir à chaque tir et l'encaisser était très désagréable).
Une actrice de 19 ans, seule face à l'objectif. Andrea Berntzen, 19 ans, dont c'est le premier film, porte la totalité du plan. Pour elle, le travail était d'abord technique. Elle devait savoir à chaque instant où se trouvait la caméra : "It is almost like a dance between me and the camera" (c'est presque comme une danse entre la caméra et moi). Poppe lui avait donné une consigne simple : si elle se sentait observée, la caméra ne le verrait pas forcément, il fallait respirer et reprendre là où elle s'était arrêtée. Vers la fin d'une prise, une guêpe vient tourner autour de son visage. Elle la chasse et continue sans sortir du personnage.
Des rescapés sur le plateau. Trois survivants ont travaillé comme consultants du scénario, et un groupe de rescapés est resté présent pendant les répétitions comme pendant le tournage. Poppe explique à The Berliner qu'ils tenaient à ce que le film soit le plus exact possible. Des psychologues et du personnel de santé encadraient les quelque 70 jeunes comédiens et figurants. Pour Poppe, l'approche en plan-séquence était "the best way of making the audience feel like they're there" (la meilleure façon de faire sentir au public qu'il y est).
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Le regard caméra du tout début. Après les images de vidéosurveillance de l'explosion à Oslo, Kaja apparaît et parle face à l'objectif, comme si elle s'adressait au spectateur. Quelques secondes plus tard, on comprend qu'elle est au téléphone avec sa mère. Écoutez ce qu'elle dit : la phrase résume tout le projet du film.
Le hors-champ du tireur. Pendant tout le plan, guettez les bords du cadre et l'arrière-plan des rochers. Le tueur n'a jamais droit à un gros plan : au mieux une silhouette floue au loin. Poppe a choisi de ne donner aucune place à celui qui en avait déjà trop eu dans les médias.
Le passage de témoin final. Dans les dernières minutes, sur la plage, la caméra quitte Kaja pour suivre Magnus jusqu'au bateau des secours. C'est le seul moment où le point de vue change de personnage. Regardez qui se trouve à bord, puis laissez l'écran passer au noir : la musique de Wolfgang Plagge n'arrive qu'à ce moment-là.
Le saviez-vous ?
Trois films en huit mois. En 2018, la Norvège a vu sortir trois films sur les attentats du 22 juillet 2011. Celui de Poppe en mars, puis 22 July de Paul Greengrass, présenté à la Mostra de Venise le 5 septembre avant sa diffusion sur Netflix. Greengrass suit le tueur jusqu'à son procès. Poppe, lui, ne quitte jamais l'île ni les victimes.
Une musique écrite pour le noir. Le film ne contient aucune musique pendant l'action. Poppe a demandé à Wolfgang Plagge un morceau pour l'après, "a musical buttress firmly present in the darkness" (un soutien musical fermement présent dans l'obscurité). La pièce 22 VII, pour piano et orgue, a été enregistrée en janvier 2018 à l'église de Sofienberg, à Oslo.
Un personnage inventé. Kaja n'a jamais existé. Elle est une synthèse des témoignages recueillis, et tous les jeunes du film sont des personnages fictifs, par respect pour les victimes et leurs familles. Seuls la chronologie de l'attaque et le nombre de tirs collent à la réalité.
Un accueil partagé chez les rescapés. Certains survivants trouvaient le projet trop précoce. Après la sortie, plusieurs ont salué un récit crédible ; un rescapé interrogé par la NRK a au contraire regretté que le film ne rende pas toute la brutalité de l'attaque. Le film a tout de même attiré près de 250 000 spectateurs en Norvège.
Le vrai « one take » allemand. Là où Utøya raccorde plusieurs prises, Victoria de Sebastian Schipper (2015) a réellement été tourné d'une seule traite, 138 minutes dans Berlin la nuit, et validé à la troisième tentative. Notre fiche sur détaille ce tournage.
La même famille de cinéma. La caméra rivée au dos de Kaja, l'horreur reléguée aux bords du cadre et au son : le dispositif rappelle fortement Le Fils de Saul de László Nemes (2015), autre film où le plan-séquence vous enferme avec un seul personnage au cœur d'un massacre, dans un camp d'extermination.
Sources
The Berliner, « On the other side of the fire: U – July 22 », entretien avec Erik Poppe, 2018
Filmotomy, « LFF Exclusive – Utøya: July 22 Director Erik Poppe and Actress Andrea Berntzen », octobre 2018
The Arts Desk, « Erik Poppe and Andrea Berntzen: "When white young men do stuff like this, we just shake our heads" », 2018
Information (Danemark), entretien avec Erik Poppe, avril 2018
Kristiania (Høyskolen Kristiania), « Slik lagde de Utøya-filmen », avril 2018
Anne Gjelsvik, « Painful but necessary: Erik Poppe's U – July 22 », Montages, 23 mars 2018
Ian Mantgani, critique de U – July 22, Sight and Sound / BFI, février 2018
2L (label), notes de l'album 22 VII de Wolfgang Plagge, mai 2018
NRK, témoignage d'un rescapé sur Utøya 22. juli, 2018
Film Lofoten, profil de Martin Otterbeck
European Film Awards 2018, palmarès et motivation du jury
Springer, « Cinematic Representations of Crisis: Comparing Cinematic Treatments of the July 22 Terror Attacks », chapitre d'ouvrage collectif
Wikipédia (versions anglaise et norvégienne), Utøya: July 22 / Utøya 22. juli et Erik Poppe
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- le guide pour comprendre où ranger Utøya, entre prise unique revendiquée et raccords invisibles.