Plan-séquence Gangs of New York (2002) - L'enrôlement sur les quais

  • Film : Gangs of New York (2002), réalisé par Martin Scorsese

  • Scène : l'enrôlement des immigrants irlandais sur les quais de New York (vers 1 h 12 de la version cinéma, d'après les analyses de séquence publiées)

  • Directeur de la photographie : Michael Ballhaus

  • Cadreur principal du film : Andrew Rowlands (son poste sur ce plan précis n'est pas documenté)

  • Premier assistant caméra : Thomas Lappin

  • Chef électricien : Jim Tynes, avec les Italiens Patrick et Alex Bramucci

  • Chef machiniste : J. Patrick Daily, avec l'Italien Tommaso Mele

  • Caméras : Arriflex 535A, 535B et 435

  • Optiques : Zeiss Variable Primes pour l'essentiel du film, complétées par des Zeiss Ultra Primes, un zoom Angénieux 5:1 et un zoom Cooke 10:1 ; focales cantonnées entre 18 et 135 mm

  • Format : Super 35 (pellicule 35 mm standard recadrée au tirage), ratio 2.35:1

  • Pellicule des extérieurs jour : Eastman EXR 50D 5245, jamais au-delà de T5.6, avec filtres ND .6 ou .9 (filtres gris neutres qui réduisent la lumière sans modifier les couleurs)

  • Filtres de diffusion : Tiffen Black Pro-Mist 1/8 à 1/2 (filtres qui adoucissent les hautes lumières)

  • Tirage : Kodak Vision Premier 2393

  • Décor : front de mer reconstruit à Cinecittà (Rome) par Dante Ferretti, avec deux clippers construits sur le bassin de tournage du studio

  • Costumes : Sandy Powell

  • Montage : Thelma Schoonmaker

  • Musique : « Paddy's Lamentation », chanson traditionnelle irlandaise, interprétée a cappella par Linda Thompson (arrangement de Linda et Teddy Thompson) ; une seconde version, chantée par Mary Black et arrangée par Paddy Moloney, figure aussi dans le film

  • Écriture de la scène : ajoutée par Steven Zaillian lors de sa réécriture du scénario, selon Scorsese

  • Tournage : Cinecittà, à partir de septembre 2000, sur plus de sept mois

  • Nombre de prises, durée de préparation, type de grue : non documentés dans les sources consultées

  • Sources principales : American Cinematographer (janvier 2003), Directors Guild of America (décembre 2002), Berlinale 2016

Un quai de New York en plein soleil, été 1863. Bill le Boucher et Amsterdam viennent de planter là le politicien Tweed et s'éloignent le long des docks. La fanfare patriotique joue encore quand la caméra les abandonne pour suivre une file d'hommes qui descendent d'un navire venu d'Irlande. Une table : on signe, on devient citoyen américain. Une autre table : on signe encore, on devient soldat de l'Union. On reçoit un uniforme, un fusil, et la file remonte aussitôt une passerelle, vers un autre bateau, vers le Sud. La fanfare s'est tue. Une voix de femme chante seule, sans aucun instrument. Et au-dessus des nouvelles recrues, un palan fait descendre lentement un cercueil sur le quai, où des dizaines d'autres attendent déjà.

Pourquoi cette scène est culte

Le film est rempli de batailles de rue, de couteaux et de sang. Et pourtant, c'est ce plan sans un seul coup porté que la critique retient. Film Comment l'a désigné comme la scène la plus forte du film, et aussi "one of the most understated" (l'une des plus retenues). Rolling Stone parle d'une image qui laisse une cicatrice.

Tout tient au choix du plan unique. Avec un montage classique, vous auriez quatre plans : l'arrivée, la naturalisation, l'enrôlement, les cercueils. Quatre informations distinctes, que le spectateur relierait de lui-même. Ici, la caméra ne vous laisse jamais le temps de souffler entre deux étapes. Le même homme passe de l'état d'immigrant affamé à celui de soldat en quelques mètres de quai, et la caméra le suit sans s'arrêter, exactement comme la machine administrative qui l'avale. Le cercueil qui conclut le mouvement n'est pas une image ajoutée : il appartient au même espace, au même instant, au même plan. Vous ne pouvez pas faire comme s'il s'agissait d'une autre histoire.

C'est la grande force de cette scène. Elle ne vous explique rien, elle vous montre une chaîne de montage humaine. Et elle la boucle.

Comment ils l'ont tournée

Le décor d'abord. New York ne ressemblait plus du tout à la ville de 1863, et Scorsese a dû tout reconstruire à Rome. Sur le terrain de Cinecittà, Dante Ferretti a bâti le quartier de Five Points, le grand immeuble de l'Old Brewery, une pagode chinoise servant de théâtre et de maison close, et une portion du front de mer de Manhattan. Selon American Cinematographer, deux clippers ont été construits directement sur le bassin du studio (un plan d'eau artificiel destiné aux scènes maritimes). C'est ce front de mer reconstitué qui accueille l'arrivée des immigrants. Ballhaus résume l'avantage de ce décor entièrement construit : l'équipe contrôlait toutes les couleurs, peintes dans des gris, des bruns et des noirs fidèles à l'époque.

La lumière ensuite. La scène se joue en plein jour, ce qui la distingue de presque tout le reste du film, dominé par la nuit, les torches et la fumée. Ballhaus a filmé les extérieurs jour sur une pellicule à faible sensibilité, l'Eastman EXR 50D, sans jamais fermer au-delà de T5.6, en compensant avec des filtres gris neutres. Il ajoutait parfois des filtres dégradés colorés pour assombrir le ciel. Scorsese lui avait remis un livre de tableaux de Rembrandt pendant la préparation pour définir le ton chaud et sombre du film. Sur les quais, ce clair-obscur se dissipe : le soleil est plein, presque joyeux, et c'est ce décalage qui rend la descente du cercueil si violente.

Le mouvement de caméra relève d'une règle que Ballhaus s'était fixée pour tout le film. Interrogé par American Cinematographer, il est catégorique : "Every shot is moving" (chaque plan est en mouvement). Parfois de simples glissements latéraux à l'épaule, parfois de grands mouvements à la grue. Sur les quais, le mouvement accompagne la file des recrues d'une table à l'autre, puis jusqu'au navire et au palan qui fait descendre le cercueil.

Il faut ici être précis sur ce que les sources disent, et ne disent pas. Plusieurs critiques, dont le site britannique 100 Films et le magazine Harlem Live, décrivent la scène comme un plan unique, de l'arrivée des immigrants jusqu'aux cercueils alignés sur le quai. Aucun document de production consulté ne précise le type de grue utilisé, le nombre de prises ni la durée de préparation. Quand Spielberg l'interroge sur ce passage lors d'une projection de la Directors Guild of America en décembre 2002, Scorsese parle de groupes d'hommes successifs qui mènent jusqu'au cercueil, sans évoquer de prouesse technique.

Ce qu'il souligne, c'est la compression du temps. "No, it didn't happen in one day" (non, ça ne s'est pas passé en un seul jour), reconnaît-il. Mais pour lui, une fois l'arme en main et sous le feu, dans un endroit dont ils n'avaient jamais entendu parler, la différence ne comptait plus. Il ajoute que beaucoup s'engageaient simplement parce qu'ils avaient faim et ne trouvaient pas de travail : trois repas par jour, ce n'était pas rien. Et personne n'avait encore vu les photographies des champs de bataille de Mathew Brady. Le plan-séquence (plan unique, sans coupe de montage) est la traduction visuelle de cette idée : une vie entière condensée en une traversée de quai.

Cette scène n'existait pas dans les premières versions du scénario. Scorsese explique que la réplique sur la citoyenneté offerte contre une signature vient de Steven Zaillian, appelé pour restructurer le script après les versions successives de Jay Cocks, écrites depuis la fin des années 1970.

Reste le son, décisif. La fanfare patriotique qui accompagnait la dispute de Tweed et du Boucher bascule, pendant le mouvement, vers « Paddy's Lamentation ». La chanson traditionnelle raconte précisément ce que montre l'image : des Irlandais qui arrivent en Amérique, à qui l'on met un fusil dans les mains pour combattre au nom de Lincoln. Linda Thompson l'enregistre a cappella, à la demande du producteur Hal Willner. Le film compte au total 86 morceaux de musique, mais celui-ci est sans doute le seul qui fasse le travail d'un narrateur.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • La bascule musicale, au moment où la caméra quitte Bill et Amsterdam : écoutez la fanfare s'effacer pendant que la caméra rejoint la file des immigrants. La voix a cappella prend le relais au moment précis où l'on passe de la politique des puissants au destin des anonymes.

  • Les deux tables, au premier plan du cadre : la naturalisation et l'enrôlement sont filmées comme deux étapes d'une même procédure, à quelques pas l'une de l'autre. Regardez combien de temps chaque homme reste devant le greffier : quelques secondes à peine.

  • Le palan, dans la partie haute du cadre, à la fin du mouvement : un seul cercueil traverse l'image et descend vers le quai pendant que les recrues montent la passerelle. Les deux mouvements, l'un vers le haut, l'autre vers le bas, se croisent dans le même cadre.

Le saviez-vous ?

  • Un historien conteste la scène : Damian Shiels, spécialiste des Irlandais dans la guerre de Sécession, estime que ce type d'enrôlement immédiat sur les quais s'est produit "rarely, if ever" (rarement, voire jamais). Selon lui, beaucoup d'Irlandais traversaient l'Atlantique précisément pour toucher les primes d'engagement, bien informés par les lettres de leurs proches. Il cite un article de l'Irish-American de juillet 1864 : les commissaires à l'émigration avaient refusé l'ouverture d'un bureau de recrutement à Castle Garden, le point d'arrivée des immigrants, de peur de décourager l'émigration.

  • Une voix revenue de loin : Linda Thompson, ancienne moitié du duo Richard and Linda Thompson, souffre de dysphonie, un trouble qui peut lui faire perdre la voix pendant de longues périodes. Elle a réenregistré « Paddy's Lamentation » en 2013 sur son album Won't Be Long Now, cette fois avec son fils Teddy à la guitare.

  • Le chef-d'œuvre de Ballhaus, selon Ballhaus : le directeur de la photographie allemand a tourné sept films avec Scorsese, dont Les Affranchis et son célèbre plan du Copacabana. Il considérait Gangs of New York comme la quintessence de son travail, et le film lui a valu sa troisième nomination à l'Oscar, d'après le programme de la Berlinale 2016 qui lui remettait un Ours d'or d'honneur.

  • L'autre grand mouvement du film : après la bataille d'ouverture, une caméra s'élève depuis le visage de Priest Vallon jusqu'à révéler tout Manhattan. Pour ce plan, le chef machiniste J. Patrick Daily a tendu un câble entre deux grues de chantier, tiré par un Range Rover : environ 213 mètres de déplacement, jusqu'à 45 mètres de hauteur. Contrairement au plan des quais, l'essentiel du paysage final y est en images de synthèse.

  • Un film retardé par le 11 Septembre : achevé en 2001, Gangs of New York n'est sorti qu'en décembre 2002, sa sortie ayant été repoussée après les attentats. Le dernier plan du film montre la skyline de Manhattan qui se construit au fil du siècle, jusqu'aux tours du World Trade Center.

Sources

  • Rachael Bosley, « Gangs of New York: Native Sons », American Cinematographer, janvier 2003 (republié sur theasc.com en 2024)

  • Q&A Martin Scorsese et Steven Spielberg, Directors Guild of America, décembre 2002 (dga.org)

  • « Founding Fathers: Gangs of New York », Film Comment

  • Peter Travers, critique de Gangs of New York, Rolling Stone, 2002

  • Damian Shiels, « Gangs of New York: Recruiting the Irish 'Straight Off the Boat' », irishamericancivilwar.com, juillet 2014

  • Programme de l'hommage à Michael Ballhaus, Berlinale 2016 (berlinale.de)

  • Analyse de séquence « Irish Struggle in Gangs of New York », Macaulay Honors College (CUNY)

  • « Gangs of New York (2002) », 100 Films ; critique de Harlem Live

  • Bande originale : IMDb (crédits musicaux), theballadeers.com, page Wikipédia de l'album Won't Be Long Now

  • Page Wikipédia de Gangs of New York

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