Film : Marsupilami (France, 2026), 1 h 39
Réalisation : Philippe Lacheau
Scénario : Philippe Lacheau, Pierre Lacheau, Julien Arruti, Pierre Dudan, d'après André Franquin
Sortie en salles : 4 février 2026 (Pathé)
Directeur de la photographie : Pierric Gantelmi d'Ille (AFC)
1er assistant caméra : Arnaud Gervet
Caméras principales : Sony Venice 2 (caméras A et B), optiques Arri Signature Prime sphériques
Caméra du plan subjectif : Sony FX3 (utilisée comme troisième caméra pendant tout le tournage), objectif fisheye 12 mm
Option écartée : caméra d'action GoPro, envisagée au départ avec l'équipe cascades et effets spéciaux
Stabilisation : corrigée en postproduction par l'équipe de Cédric Fayolle
Superviseur VFX plateau : Sébastien Nebout, présent sur environ 90 % du tournage
Studios VFX : Benuts, Mathematic
Animatronique : conçu par Nicolas Herlin et son atelier
Montage : Antoine Vareille
Musique : Maxime Desprez, Michaël Tordjman
Tournage : 62 jours étalés sur environ 13 semaines, du 23 juillet au 6 novembre 2024, entre la Thaïlande (province de Krabi), un paquebot dans les Cyclades, la région parisienne et un studio pour les intérieurs du navire
Budget : environ 29 millions d'euros
Place dans le film : dernier tiers, pendant l'affrontement avec les mercenaires qui ont pris le contrôle du paquebot
Influences revendiquées pour le film : Spielberg (E.T., Les Goonies, Les Aventuriers de l'arche perdue), Gremlins, Dragon Ball Z
Durée du plan, nombre de prises : non documentés à ce jour
Le paquebot est tombé aux mains d'une bande de mercenaires. Jusque-là, vous avez surtout vu le bébé Marsupilami comme une boule de poils jaune à protéger, cachée dans les cabines et trimballée de pont en pont. Puis l'image bascule. Vous n'êtes plus en face de lui : vous êtes dans ses yeux. Le cadre bondit, se tord sur les bords comme à travers un judas, et les adversaires grossissent à toute vitesse à mesure que la créature leur fonce dessus. Le petit animal qu'on croyait fragile devient un projectile. Et pendant quelques secondes, ce sont les mercenaires, pas le Marsupilami, qui ont l'air minuscules.
Pourquoi cette scène est culte
Parce qu'elle renverse le point de vue au moment exact où le film en a besoin. Pendant une heure, le Marsupilami de Philippe Lacheau est un objet de convoitise, un colis vivant que les adultes se disputent. Le plan subjectif (une prise de vue qui montre l'action à travers les yeux d'un personnage) le transforme d'un coup en sujet. Ce n'est plus lui qu'on regarde se battre : c'est lui qui regarde, et vous avec.
Un montage classique, en champ-contrechamp, aurait montré un bébé animal qui distribue des coups. La vue subjective vous fait ressentir sa taille, sa vitesse et sa colère. La critique l'a remarqué, y compris celle qui n'aimait pas le film : Les Chroniques de Cliffhanger y voient le premier moment où la créature s'intègre vraiment à l'action, la Tribune de Lyon le range parmi les rares tentatives de mise en scène, et Abus de Ciné le juge plutôt réussi. Côté public, un parent raconte sur L'Officiel des spectacles que son fils de six ans et demi a ri aux larmes devant ce combat. Le Blu-ray test de Culturellement Vôtre souligne aussi que la scène exploite particulièrement bien l'espace sonore surround.
Comment ils l'ont tournée
Tout part d'une envie du réalisateur. Pierric Gantelmi d'Ille, qui avait déjà éclairé Alibi.com 2 pour Lacheau, s'en souvient dans un long entretien accordé à l'AFC (Association française des directeurs de la photographie cinématographique) : le plan subjectif du Marsupilami qui bondit était une idée à laquelle Philippe Lacheau tenait. Il ajoute aussitôt que ce fut "a real headache to coordinate" (un vrai casse-tête à coordonner) au milieu de la séquence de combat avec les mercenaires.
Le premier réflexe de l'équipe cascades et effets spéciaux a été la solution la plus évidente : une GoPro, ces petites caméras d'action ultra-légères qu'on fixe sur un casque ou un harnais. C'est d'ailleurs l'outil avec lequel Hardcore Henry (Ilya Naishuller, 2015) avait été tourné intégralement en vue subjective. Mais le chef opérateur a refusé. Le problème n'était pas la légèreté, c'était la couleur. Le combat se déroule dans un décor beige, avec une créature jaune, et Gantelmi d'Ille savait qu'une image GoPro aurait été très difficile à raccorder avec celle des deux Sony Venice 2 utilisées comme caméras principales.
Il a donc imposé la Sony FX3, une caméra plein format compacte que l'équipe utilisait depuis le début du tournage comme troisième caméra. Pour la rendre assez légère, il l'a équipée d'un objectif fisheye de 12 mm (une optique à très grand angle qui courbe fortement les bords de l'image). Ce choix lui a permis, selon ses termes, de gagner quelques centaines de grammes. C'est aussi ce fisheye qui donne au plan sa sensation de bond animal : le centre de l'image fonce, les bords se déforment, l'espace semble s'enrouler autour de la créature.
Il y avait un prix à payer. L'ensemble FX3 et fisheye 12 mm offrait une stabilisation médiocre, et l'image tremblait trop. Le défaut a été corrigé en postproduction par l'équipe de Cédric Fayolle. Gantelmi d'Ille l'assume : sur ce film, il a systématiquement choisi la simplicité plutôt que le risque, jusqu'à renoncer aux optiques anamorphiques qu'appelait pourtant la référence aux Aventuriers de l'arche perdue.
Ce choix de cohérence colorimétrique n'est pas un détail. Toute la préparation du film a tourné autour de la couleur du Marsupilami. Le chef opérateur raconte des semaines de discussions sur la teinte, l'épaisseur et la densité de la fourrure, et des essais caméra tournés justement en FX3 pour fixer la LUT (la table de correspondance des couleurs appliquée à l'image) et trouver le bon jaune. Raccorder un plan d'action à ce jaune-là, au milieu d'images de Venice 2, imposait de rester dans la même famille de capteurs.
La scène s'inscrit aussi dans un dispositif hybride. Le bébé Marsupilami est en grande partie un animatronique (une marionnette robotisée), conçu par Nicolas Herlin et son atelier. Lacheau a raconté à NRJ que sa tête contenait 26 petits moteurs. Seul le visage est télécommandé, via un faisceau de câbles relié à une console ; le reste du corps est animé à la main par deux marionnettistes en combinaison bleue, présents dans le champ et effacés ensuite. Lacheau a expliqué ce choix dans le dossier de presse : "Il est plus facile de jouer avec un animatronique, on peut l'avoir dans les bras." Mais il précise aussi que, dès que les scènes deviennent très dynamiques, les effets numériques prennent le relais.
C'est pour gérer cet aller-retour permanent entre la marionnette et son double numérique que la production a fait un choix rare en France : garder le superviseur VFX (effets visuels numériques) Sébastien Nebout sur le plateau pendant environ 90 % du tournage, au lieu de le faire venir ponctuellement. Le chef opérateur y voit une décision très intelligente en termes d'organisation et de temps. Et du temps, il n'y en avait pas beaucoup : le tournage était prévu sur 15 semaines, deux ont été supprimées pendant la préparation, et Gantelmi d'Ille décrit un rythme proche de celui d'une série télé, avec en plus une créature et un enfant de sept ans à gérer.
Un point reste ouvert : la durée exacte du plan et la façon dont il est raccordé au reste du combat. Le chef opérateur parle d'un plan subjectif au singulier, et un critique (C'est pour ma culture) le décrit comme un plan-séquence en caméra subjective grand angle, tout en regrettant qu'il aille trop vite pour qu'on profite de la chorégraphie. Aucune source consultée ne précise le nombre de prises ni si des coupes ont été dissimulées au montage ou en VFX.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Les bords du cadre, dès le basculement en vue subjective. C'est là que se lit le fisheye de 12 mm : les lignes droites du décor se courbent, alors que le centre de l'image reste net. Comparez avec les plans qui précèdent, tournés en optiques sphériques classiques.
Le jaune de la fourrure, à la jonction avec le plan précédent. Regardez si la couleur du Marsupilami et le beige du décor changent au moment où l'on passe de la Venice 2 à la FX3. C'est précisément ce raccord que le chef opérateur voulait protéger en refusant la GoPro.
La fin du plan, juste après le dernier impact. Le film enchaîne quasiment dans la foulée sur un clin d'œil appuyé à Dragon Ball Z, relevé par plusieurs critiques. Le passage de l'un à l'autre montre bien la logique du film : chaque morceau de bravoure technique est aussitôt converti en référence pop.
Le saviez-vous ?
Le fantôme de Hardcore Henry. La GoPro écartée par Gantelmi d'Ille est l'outil qui avait permis à Hardcore Henry d'être tourné en entier en vue subjective. Le critique de C'est pour ma culture compare d'ailleurs directement le plan de Lacheau au film d'Ilya Naishuller.
Une première en France. Selon le reportage d'ICI (ex-France Bleu), Marsupilami est le premier film français dont le personnage principal est un animatronique, animé par jusqu'à cinq opérateurs simultanément.
Le modèle Gremlins. Le chef opérateur cite le film de Joe Dante (1984) comme référence pour la technique de micro-moteurs faciaux. Plusieurs critiques ont d'ailleurs comparé le bébé Marsupilami à un Mogwai.
Un tournage qui croisait Jurassic World. Lacheau a raconté avoir parfois dû se disputer certains décors de la province de Krabi avec les équipes de Jurassic World et de la série Alien.
Un acteur coupé, récompensé ailleurs. Franck Dubosc a été coupé au montage du film. Lacheau a confié au Figaro sa gêne, d'autant que Dubosc a reçu quelques jours plus tôt le César du meilleur scénario original pour Un ours dans le Jura.
Même univers, autre film. Marsupilami (2026) n'est pas une suite directe de Sur la piste du Marsupilami d'Alain Chabat (2012), mais il se déroule dans le même univers : Jamel Debbouze y reprend son rôle de Pablito Camaron, et le bébé est présenté comme le petit du Marsupilami de Chabat. Les deux films ont été produits par Pathé.
Sources
François Reumont, « Pierric Gantelmi d'Ille, AFC, revient sur les défis du tournage de Marsupilami », AFC, Contre-Champ n°376, février 2026
AlloCiné, « Marsupilami : les secrets du tournage » (extraits du dossier de presse), 2026
AlloCiné, « Comment a été créé le Marsupilami du film de Philippe Lacheau ? », février 2026
AlloCiné, « Marsupilami : le film de Philippe Lacheau est-il la suite de celui d'Alain Chabat ? », 2026
NRJ, « Le Marsupilami existe vraiment : Philippe Lacheau dévoile les coulisses du film », février 2026
ICI (Radio France), « Marsupilami : une aventure drôle et familiale avec une mascotte plus vraie que nature », 2026
The Art of VFX, fiche Marsupilami, 2026
Les Chroniques de Cliffhanger, critique, 18 février 2026
Tribune de Lyon, critique, février 2026
Abus de Ciné, critique, février 2026
C'est pour ma culture, « À quoi bon parler du Marsupilami ? », 20 juin 2026
Culturellement Vôtre, test Blu-ray, 12 juin 2026
L'Officiel des spectacles, avis spectateurs
Paris Match Belgique, sur la coupe de Franck Dubosc, 13 mars 2026
Wikipédia, « Marsupilami (film) »