Plan séquence The Conjuring (2013) - Le travelling du déménagement
Année : 2013
Réalisateur : James Wan (Saw, Insidious, Aquaman, Furious 7)
Pays : États-Unis (Warner Bros. / New Line Cinema)
Chef opérateur : John R. Leonetti (frère de Matthew F. Leonetti - le DP de Strange Days ; déjà dans cette collection avec Death Sentence, 2007)
Monteur : Kirk M. Morri
Musique : Joseph Bishara (compositeur attitré de Wan depuis Insidious, joue aussi le démon Bathsheba dans le film)
Chanson de la séquence : "Time of the Season" The Zombies (1968)
Caméra : ARRI Alexa (numérique, premier projet Wan/Leonetti sur capteur après le passage de Death Sentence en pellicule)
Optiques : Leitz Summilux-C Series
Stabilisation : Steadicam (selon Larsen on Film, Wan "passe avec aisance d'un Steadicam élégant à une caméra handheld nerveuse selon les besoins de la scène")
Méthode : plan-séquence apparent, long travelling continu à travers la ferme, présentant chaque membre de la famille
Lieu de tournage : Keith House, près de Wilmington, Caroline du Nord (extérieurs) Wan a refusé de tourner dans la vraie maison Arnold du Rhode Island
Personnages introduits dans le plan : Roger Perron (Ron Livingston), Carolyn Perron (Lili Taylor), et leurs 5 filles, Andrea (Shanley Caswell), Nancy (Hayley McFarland), Christine (Joey King), Cindy (Mackenzie Foy), April (Kyla Deaver) + Sadie le chien
Esthétique déclarée : "horreur vintage des années 1970" (Leonetti)
Budget : 20 millions de dollars
Box-office : 319,5 millions de dollars (×16 le budget)
Rhode Island. 1971. Une route de campagne. Un camion de déménagement avance entre des champs et des arbres. La famille Perron arrive, Roger au volant, Carolyn à côté, les cinq filles entassées à l'arrière, et Sadie le chien. La maison apparaît au bout du chemin : une ferme coloniale du XVIIIe siècle, isolée, défraîchie, parfaite. "Time of the Season" des Zombies commence, un hit psychédélique de 1968, doux, planant, daté. La caméra Steadicam suit la famille. Elle les attrape sur la pelouse, les suit jusqu'au perron, entre avec eux. Roger et Carolyn ouvrent les volets, font le tour des pièces vides. Les filles courent dans les escaliers. Une joue avec une boîte à musique sur le sol. Une autre découvre les recoins poussiéreux d'un placard. Andrea, l'aînée, parle de sa nouvelle chambre. Cindy, la plus jeune, regarde le sol comme si elle voyait à travers. La caméra glisse entre eux, du salon à la cuisine, de la cuisine à l'étage, de l'étage aux chambres et elle introduit chaque membre de la famille un par un, presque sans dialogue. Dehors, Sadie aboie. Encore. Encore. Le chien refuse d'entrer. Personne ne l'écoute. Et la caméra continue son travelling, fluide et serein, à travers une maison qui, vous le savez déjà, va les tuer.
Pourquoi cette scène est culte
PopMatters a identifié exactement ce que ce plan fait : "Un long travelling à travers la maison le jour du déménagement introduit chaque membre de la famille... Une construction visuelle silencieuse et soignée qui élève ce qui aurait pu être des jump scares faciles en explosions horrifiques."
Le mot clé est "silencieuse". Le plan d'ouverture de Smile 2 (2024, déjà dans cette collection) est un cri continu, couteau, fusillade, camion, sang sur la neige. Le plan du déménagement de The Conjuring est l'inverse : c'est le silence avant le cri. Pas un seul jump scare. Pas une seule note de musique inquiétante. Juste "Time of the Season" et une famille qui emménage. Et pourtant, vous sentez la maison vous regarder à travers chaque fenêtre. La caméra fluide vous donne le temps de voir, vraiment voir, les recoins, les ombres, les escaliers étroits, le placard sous les marches qui va plus tard se révéler être une porte vers le grenier. Wan vous donne la carte de la maison avant la guerre.
PopMatters a aussi noté que Wan utilise les plans longs "avec un champ de vision limité, des plans qui simulent à la fois l'incapacité des habitants à détourner le regard de ce qui les perturbe et leur incapacité à le voir." C'est la grammaire signature de The Conjuring : la caméra montre toujours moins que ce qu'elle pourrait. Pendant le travelling, elle ne montre jamais ce qui regarde la famille alors que vous savez, intuitivement, que quelque chose les regarde. C'est le hors-champ comme arme. Et le plan continu rend ce hors-champ inéchappable : il n'y a pas de coupe pour vous offrir un plan large rassurant, pas de cut sur un visage extérieur, pas de plan de coupe sur le ciel. Vous restez dans la maison avec eux.
Larsen on Film a écrit : "Wan passe avec aisance d'un Steadicam élégant à une caméra handheld nerveuse selon les besoins de la scène." Le déménagement est tout en Steadicam élégant, exactement parce que rien d'effrayant n'arrive encore. Le handheld nerveux est réservé aux moments où la maison passe à l'attaque. Mais le plus terrifiant de Wan, c'est qu'il vous fait peur AVANT que le monstre n'arrive en utilisant le Steadicam le plus calme du monde.
Comment ils l'ont tournée
John R. Leonetti ( le Directeur de la Photographie ) avait travaillé avec James Wan sur Death Sentence (2007), déjà dans cette collection avec le plan-séquence du parking à étages. Death Sentence était le dernier film de Wan tourné sur pellicule 35mm. The Conjuring est le premier sur capteur numérique, ARRI Alexa, optiques Leitz Summilux-C Series. C'est un changement majeur dans la méthode de Wan/Leonetti : la pellicule limitait la durée des prises (les magasins 35mm donnaient ~10 minutes max), tandis que l'Alexa pouvait tourner pendant des heures sans interruption. Pour un plan-séquence qui suit une famille de 7 personnes à travers plusieurs pièces d'une maison, cette liberté de durée était essentielle.
Leonetti a déclaré qu'il avait "modelé la photographie du film d'après les films d'horreur vintage des années 1970", Rosemary's Baby (1968), The Exorcist (1973), The Texas Chainsaw Massacre (1974). Le choix de "Time of the Season" (1968) comme musique du déménagement s'inscrit dans cette esthétique : un hit psychédélique de la fin des années 60 qui place immédiatement le spectateur dans l'époque, sans avoir besoin d'expliquer "nous sommes en 1971". La chanson EST le contexte.
Le décor, la ferme, n'est pas la vraie maison Arnold du Rhode Island (où les Perron ont vraiment vécu pendant 10 ans à partir de 1971). Wan a lu les livres d'Andrea Perron et a décidé délibérément de NE PAS tourner dans la vraie maison. La Keith House près de Wilmington (Caroline du Nord) a été utilisée pour les extérieurs. Cette décision a permis à Wan de contrôler complètement l'espace, chaque mur, chaque fenêtre, chaque escalier pouvait être ouvert ou fermé selon les besoins du plan-séquence. Une vraie maison habitée n'aurait pas permis cette flexibilité.
Les sources publiques sur les détails techniques précis du plan du déménagement sont limitées, Wan et Leonetti n'ont pas donné d'interview détaillée dédiée à ce plan spécifique (contrairement au plan 360° de la pose des micros par les Warren, plus discuté). Ce que PopMatters confirme, c'est qu'il s'agit bien d'un long plan continu apparent donc probablement assemblé à partir de plusieurs prises, avec des coupes cachées dans les angles morts (escaliers, transitions de pièces, mouvements de meubles).
Joseph Bishara, le compositeur, joue aussi le démon Bathsheba dans le film. C'est sa deuxième collaboration avec Wan après Insidious (2010), où il jouait déjà un démon. Le silence musical de Bishara pendant le plan du déménagement (remplacé par les Zombies) est délibéré : le compositeur sait quand ne pas composer. Le silence ici prépare le cri à venir.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Sadie le chien qui refuse d'entrer (~milieu du plan) Pendant que la caméra suit la famille à l'intérieur, Sadie reste sur le perron, aboie, refuse d'avancer. C'est le seul personnage du plan qui sait. Roger essaie de le forcer, le chien résiste. Demain, Sadie sera mort. Le plan continu rend ce moment d'autant plus poignant : vous voyez l'avertissement, vous voyez personne l'écouter, et la caméra continue son travelling sans s'arrêter exactement comme la famille.
Le placard sous l'escalier (~quand Cindy passe devant) Cherchez le moment où la caméra glisse devant un placard fermé sous l'escalier. Cindy s'arrête une fraction de seconde et le regarde. C'est rien. C'est tout. Plus tard dans le film, ce placard se révélera être une porte vers le grenier, l'endroit où Bathsheba a tué son enfant. Wan vous montre la porte avant que vous ne sachiez qu'elle compte.
La fluidité du Steadicam (~tout le plan) Comparez ce mouvement de caméra à celui du plan du parking de Death Sentence (2007), du même duo Wan/Leonetti, également dans cette collection. Death Sentence est nerveux, vertical, en pellicule, en lumière de néon. The Conjuring est calme, horizontal, en numérique, en lumière naturelle. Six ans entre les deux et Wan a appris à faire peur en marchant doucement.
Le saviez-vous ?
Le plan du déménagement est l'un des DEUX plans-séquences identifiés dans The Conjuring par PopMatters. L'autre, non couvert dans cet article, est un "plan 360° assemblé qui suit les enquêteurs alors qu'ils traversent la maison, installant un micro dans chaque pièce". Les deux plans servent la même fonction narrative : cartographier la maison. Le premier la cartographie pour la famille (la victime). Le second la cartographie pour les Warren (les chasseurs). Wan utilise le plan-séquence comme une carte que le film va ensuite déchirer.
Ce plan complète l'arc Leonetti dans cette collection, trois articles couvrant deux frères directeurs photo et trois films :
Strange Days (1995, Matthew F. Leonetti) Le plan POV(Point Of View) d'ouverture. Bigelow et Cameron inventent la caméra-casque, R&D d'un an.
Death Sentence (2007, John R. Leonetti) Le parking à étages, 35mm 500 ASA, dernier film de Wan sur pellicule.
The Conjuring (2013, John R. Leonetti) Le déménagement, ARRI Alexa numérique, premier Wan sur capteur.
Trois films, trois techniques, deux frères. La dynastie Leonetti rejoint les Richmond (George + Jonathan + Anthony B.) comme l'une des deux familles techniques majeures du blog.
Et ce plan est l'ancêtre direct du plan d'ouverture de Smile 2 (2024, Parker Finn déjà dans cette collection). Les deux films sont des films d'horreur qui ouvrent par un plan continu. Mais leurs fonctions sont inverses : Smile 2 commence par le cri continu (une fusillade, un camion). The Conjuring commence par le silence continu (une famille qui emménage). Wan vous endort. Finn vous suffoque. Et les deux fonctionnent parce qu'en horreur, le plan continu n'est pas une question de durée ou de virtuosité. C'est une question de qui contrôle votre respiration. Wan vous fait respirer lentement. Finn vous coupe le souffle.
Sources
PopMatters - Jesse Hassenger, "'The Conjuring' Uses Careful, Quiet Visual Build-up" (juillet 2013)
Larsen on Film - "The Conjuring" critique (2014)
John R. Leonetti - interviews citées dans IMDB Reviews (2013)
Giggster - "Where Was The Conjuring Filmed? Explore Wilmington NC Locations" (décembre 2025)
ShotOnWhat - The Conjuring (2013) Technical Specifications (ARRI Alexa, Leitz Summilux-C Series)
Wikipedia - The Conjuring
The Conjuring Universe Wiki / Fandom - The Conjuring (2013)
Hall of Horror Wiki / Fandom - The Conjuring (2013)
The Hollywood Reporter - interview Leonetti pour Annabelle (2014)
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