Plan-séquence The Haunting of Hill House S1E6 (2018)
Titre : The Haunting of Hill House - Saison 1, Épisode 6 : "Two Storms"
Année : 2018
Réalisateur / Showrunner : Mike Flanagan
Pays : États-Unis (Netflix)
Chef opérateur : Michael Fimognari
Chef décorateur : Patricio M. Farrell (décor de 15 000 pieds carrés sur un plateau de studio à Atlanta)
Monteur : Mike Flanagan (le montage a pris "10 secondes")
Durée de l'épisode : 53 minutes 38 secondes
Durée filmée en plans continus : ~51 minutes
Nombre de plans : 5
Plan 1 : 14 min 19 sec (funérarium)
Plan 2 : 7 min 25 sec
Plan 3 : 17 min 19 sec (funérarium - le plus difficile émotionnellement)
Plan 4 : 6 min 13 sec (Hill House - le plus difficile techniquement)
Plan 5 : 5 min 31 sec
Répartition : 3 plans dans le funérarium, 2 dans Hill House
Préparation : 3,5 à 4 semaines de répétitions dédiées à cet épisode seul
Début des répétitions (doublures) : 6 mars 2018
Arrivée des acteurs : 26 mars 2018
Début du tournage : 6 avril 2018
Méthode : VRAIS plans continus, aucun stitching numérique (seules les fenêtres brisées du plan 4 sont numériques)
Dispositif spécial : ascenseur artisanal construit dans le plafond pour descendre le cadreur d'un étage ; technocrane de 50 pieds ; murs amovibles
Sources principales : Mike Flanagan (thread Twitter de 27 tweets, 4 novembre 2018) ; Michael Fimognari (Deadline, 2019 ; Collider, 2019) ; Den of Geek - analyse making-of (2020) ; SlashFilm - transcription complète du thread Flanagan (2018) ; Collider - breakdown complet (2018) ; Daily Dot - analyse (2018)
Un funérarium. Dehors, une tempête. Les cinq enfants Crain, maintenant adultes, se retrouvent pour l'enterrement de leur sœur Nell. Ils ne se sont pas vus depuis des années. Ils se détestent, se reprochent tout, se fuient. La caméra flotte entre eux, de Steven à Shirley, de Shirley à Theo, de Theo à Luke, de Luke à leur père Hugh. Elle tourne autour de la pièce, les cadre en plan moyen, s'approche quand la tension monte, recule quand les mots font mal. Et elle ne coupe pas. Pendant quatorze minutes, la caméra tourne dans ce funérarium comme un fantôme qui est exactement ce qu'elle est. Puis quelque chose d'impossible se produit : la caméra pivote à 360 degrés autour de Hugh (Timothy Hutton), et quand elle revient sur lui, les enfants sont petits. Les adultes ont disparu. Vous êtes dans la même pièce mais vingt ans plus tôt. La tempête qui faisait rage dehors fait maintenant rage autour de Hill House. Et la caméra n'a toujours pas coupé.
Pourquoi cette scène est culte
Flanagan a pitché cet épisode à Netflix dès la première réunion : "Un épisode qui ressemblerait à un seul plan." Netflix a dit oui. Puis Flanagan a découvert ce que "oui" signifiait : un mois de répétitions, des centaines de cues d'éclairage, des décors construits avec des murs amovibles, un ascenseur artisanal descendu du plafond, et une chaîne de transmission de chariot qui allait casser.
Ce qui rend cet épisode unique dans toute la collection du blog, ce n'est pas la durée, 51 minutes de plans continus, c'est du jamais vu, mais Victoria (2015) fait 138 minutes. Ce n'est pas la technique, les plans sont de vrais plans continus, pas des assemblages, mais Creed (2015) fait ça aussi. C'est la fonction narrative. Le plan continu ne sert pas l'immersion dans l'action (Les Fils de l'homme), ni l'épuisement physique (Atomic Blonde), ni la virtuosité (Kingsman). Il sert le temps. Les plans-séquences de "Two Storms" reproduisent la mécanique de la mémoire traumatique : le passé et le présent coexistent dans le même espace, sans coupure, sans transition, la caméra tourne sur elle-même et les enfants sont devenus adultes, les adultes sont redevenus enfants. Le plan continu est le seul outil qui peut montrer ça sans tricher : le temps qui passe sans que personne ne coupe.
Henry Thomas a résumé : "C'est quelque part entre une pièce de théâtre, une série et un film." C'est exactement ça et c'est exactement ce que ça faisait quand on le regardait.
Comment ils l'ont tournée
Les décors du funérarium et de Hill House ont été construits sur deux plateaux adjacents à Atlanta, spécifiquement pour cet épisode. Le manoir de Hill House mesurait 15 000 pieds carrés et pouvait accueillir une technocrane de 50 pieds. Les murs étaient amovibles, l'équipe savait, depuis la conception, quels murs devraient disparaître pour laisser passer la caméra. Le funérarium et la maison étaient reliés par un couloir : Hugh pouvait littéralement marcher d'un décor à l'autre, du présent au passé.
La première étape : Flanagan a fait tourner l'épisode entier avec les doublures, filmé au DSLR. Les doublures jouaient chaque rôle, elles connaissaient leurs personnages, maîtrisaient le blocage. Cette version DSLR a été montrée aux acteurs le jour de leur arrivée, le 26 mars. Flanagan : "On les a assis et on leur a montré l'épisode entier, tourné au DSLR, avec les doublures." Puis trois semaines de répétitions avec le cast, sur un plateau les acteurs répétaient les scènes, sur l'autre plateau les techniciens affinaient la caméra et l'éclairage.
La transition passé/présent du plan 1, le 360° autour de Hugh, fonctionnait de la façon la plus artisanale possible : pendant que la caméra tournait autour de Hutton, les acteurs adultes sprintaient hors du cadre et les enfants sprintaient pour prendre leur place. Les adultes revenaient en position quelques secondes plus tard quand la caméra repassait de leur côté. Pas de CGI. Pas de coupes cachées. Des acteurs qui courent.
Le plan 3, 17 minutes 19 secondes dans le funérarium a été le plus éprouvant émotionnellement. C'est le plan où la famille Crain explose : les secrets sortent, les reproches fusent, Theo trébuche ivre morte sur un canapé et s'écrase au sol. Kate Siegel, l'actrice (et femme de Flanagan), avait appris la veille qu'elle était enceinte de leur deuxième enfant. Flanagan : "Ça m'a rendu vraiment nerveux à chaque fois que je la voyais tomber. Ça a ajouté une couche spéciale de stress au stress de l'épisode."
Et puis le chariot de travelling. Le carpet du funérarium détruisait les roues du dolly à chaque prise. Après la pause déjeuner du plan 3, les machinistes ont prévenu Flanagan : la chaîne de transmission était endommagée et sur le point de casser. Il restait peut-être une prise. Il n'y avait pas de dolly de remplacement. Flanagan n'a rien dit aux acteurs : "Je ne voulais pas que ça leur monte à la tête." Il est revenu du déjeuner et a dit : "J'ai un bon pressentiment pour celle-ci." Ils ont eu la prise. L'équipe a sorti le dolly, a tourné la roue et la chaîne a cassé. 17 minutes 19 secondes, obtenues à la dernière prise physiquement possible.
Le plan 4 dans Hill House était le plus complexe techniquement : Olivia (Carla Gugino) devait se "téléporter" d'une pièce à l'autre, par des doublures photo pour certains moments, et par des passages secrets construits dans les murs pour d'autres. Un ascenseur artisanal descendait du plafond pour amener le cadreur d'un étage à l'autre. Les fenêtres qui explosent sous la tempête sont le seul élément numérique de tout l'épisode.
Le montage final ? Flanagan : "La production a été un cauchemar et a failli tous nous tuer. Mais c'était le montage le plus facile de ma vie. Ça a pris 10 secondes."
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Le 360° enfants/adultes (~plan 1, ~10e minute) La caméra tourne autour de Hugh. Quand elle revient, les enfants sont là et les adultes ont disparu. Cherchez le moment exact de la substitution, les acteurs adultes sprintent hors du cadre pendant que la caméra est tournée de l'autre côté, et les enfants courent pour prendre leur place. Pas de CGI. Des jambes.
La chute de Theo (~plan 3, ~milieu) Theo, ivre, essaie de s'allonger sur un canapé et s'effondre au sol. Kate Siegel avait appris la veille qu'elle était enceinte. Flanagan la regardait tomber en essayant de ne pas paniquer.
Le chariot (~plan 3, toute la durée) Vous ne le verrez pas, mais le dolly qui porte la caméra est en train de mourir. Sa chaîne de transmission est sur le point de casser. L'équipe n'a plus qu'une prise. Les acteurs ne le savent pas. La prise est bonne. La chaîne casse à la prise suivante. C'est le plan que vous regardez.
Le saviez-vous ?
Fimognari a cité Les Fils de l'homme comme influence directe : "Les plans longs incroyables des Fils de l'homme, je les ai admirés et aimés pendant longtemps. On veut toujours faire partie de quelque chose de gratifiant." Mais là où Cuarón utilise le plan continu pour l'immersion dans le chaos, Flanagan l'utilise pour l'immersion dans le deuil. "Two Storms" n'est pas un plan-séquence d'action. C'est un plan-séquence de famille, une famille qui se déchire dans un funérarium pendant qu'une tempête fait rage, et la caméra qui refuse de les quitter, exactement comme le fantôme de leur sœur morte refuse de les quitter.
C'est le premier épisode de série dans cette collection, et le seul plan-séquence de la collection qui sert le drame familial plutôt que l'action, l'horreur ou la contemplation. Flanagan a prouvé quelque chose que personne n'avait tenté : 51 minutes de plans continus dans un épisode de télévision, sans cascade, sans fusillade, sans poursuite, juste des gens qui se parlent dans un funérarium. Et c'est insoutenable.
Sources
Mike Flanagan - thread Twitter de 27 tweets (4 novembre 2018, transcrit par SlashFilm, Collider, Birth.Movies.Death, Daily Dot)
Michael Fimognari - Deadline, "'The Haunting Of Hill House' DP Talks Tracking Shots Of Two Storms" (juin 2019)
Michael Fimognari - Collider, "Haunting of Hill House Cinematographer on How They Made Episode 6" (juin 2019)
Den of Geek - "The Haunting of Hill House: How the Extraordinary Episode 6 Was Made" (février 2020)
SlashFilm - "How The Haunting of Hill House Pulled Off That Long Take Episode" (novembre 2018)
Collider - "The Haunting of Hill House: Mike Flanagan Breaks Down Episode 6" (novembre 2018)
Daily Dot - "Haunting of Hill House Director Explains That Incredible Single-Shot Episode" (novembre 2018)
Birth.Movies.Death - "How The Haunting of Hill House Pulled Off That Insane Single-Take Shot" (novembre 2018)
Netflix - featurette BTS "Two Storms" (octobre 2018)