Plan séquence Mr. Robot - épisode 3.4_runtime-err0r.r00 (2017)
Titre original :eps3.4_runtime-err0r.r00
Série : Mr. Robot (saison 3, épisode 5)
Année : 2017 (diffusion originale : 8 novembre 2017)
Diffuseur : USA Network (chaîne câblée appartenant à NBCUniversal)
Créateur et showrunner de la série : Sam Esmail
Réalisateur de l'épisode : Sam Esmail
Scénaristes crédités de l'épisode : Kor Adana (ancien ingénieur en cybersécurité passé à l'écriture) et Randolph Leon
Pays : États-Unis
Chef opérateur (DP, director of photography) : Tod Campbell également DP de Stranger Things, nommé à l'Emmy de la photographie cette année-là pour son travail sur Mr. Robot
Opérateur Steadicam (caméra stabilisée par un harnais articulé porté à la main) : Aaron Medick
Système de stabilisation utilisé pour les transitions intérieur/extérieur : Trinity (tête gyrostabilisée hybride combinant Steadicam et bras stabilisateur, permettant des mouvements d'inclinaison et de translation impossibles au Steadicam classique)
Compositeur : Mac Quayle (score techno-électronique)
Producteurs exécutifs : Sam Esmail, Steve Golin, Chad Hamilton, Joseph E. Iberti, Kyle Bradstreet
Production : Esmail Corp, Anonymous Content, Universal Content Productions
Lieu de tournage : New York City
Durée du plan (parties effectivement continues) : ~42 minutes
Durée de l'épisode : 45 minutes
Diffusion : sans aucune coupure publicitaire, décision exceptionnelle d'USA Network pour cet épisode
Nombre de raccords cachés (stitches) : 31, confirmés par un porte-parole USA Network à IndieWire
Budget : "Beaucoup plus que n'importe quel autre épisode de la série" (Tod Campbell à IndieWire), sans chiffre précis communiqué
Sources principales : IndieWire (novembre 2017), The Hollywood Reporter (novembre 2017), Uproxx interview Esmail (novembre 2017), Cooke Optics interview Campbell (Camerimage 2017), Wikipedia
Elliot Alderson (Rami Malek) reprend conscience dans un ascenseur du gratte-ciel d'E Corp. Il ne se souvient pas des quatre derniers jours. Un grésillement statique envahit sa tête et la vôtre. Quand les portes s'ouvrent, il découvre qu'il a été viré, et que Stage 2 ( l'attaque terroriste qu'il essayait justement d'empêcher ) se déclenche aujourd'hui. Pendant 42 minutes, la caméra ne coupe pas. Elle suit Elliot dans sa course à travers les bureaux, les couloirs, les escaliers de secours, puis bascule sur Angela Moss (Portia Doubleday) quand une émeute des manifestants anti-E Corp éclate dans le hall. Le Steadicam d'Aaron Medick passe en caméra portée handheld (caméra portée à la main, sans stabilisation) au moment précis où le point de vue change de personnage, vous sentez physiquement la perte du sang-froid. USA Network a diffusé l'épisode sans la moindre interruption publicitaire. Pendant 45 minutes, le téléspectateur ne respire pas.
Pourquoi cette scène est culte
Ce n'est pas un plan-séquence au sens classique. C'est un épisode entier de série câblée ( 42 minutes effectives ) conçu pour ressembler à un seul plan continu. C'est l'équivalent télévisuel de ce que Cuarón avait fait au cinéma avec Les Fils de l'homme onze ans plus tôt, ou de ce que Iñárritu avait fait avec Birdman en 2014, mais transposé à la télévision américaine de chaîne câblée, avec une équipe TV, des contraintes TV, et une chaîne (USA Network) qui a accepté de sacrifier son inventaire publicitaire de la soirée pour préserver l'expérience.
Ce qui distingue runtime-err0r.r00 des autres tentatives, c'est l'usage du basculement de point de vue à l'intérieur du plan unique. La première moitié suit Elliot en Steadicam fluide, presque contrôlé : la caméra l'accompagne sans hésitation, on est dans sa tête. Puis, à mi-épisode, le point de vue passe à Angela. La caméra passe progressivement en handheld nerveux, instable. Vous sentez la trahison avant de la comprendre. Esmail l'a posé clairement à IndieWire : le plan continu servait à rendre le transfert entre Elliot et Angela invisible, à vous faire ressentir physiquement que leurs destins étaient liés par le même fil tendu, sans pouvoir vous échapper dans une coupe. Si vous aviez eu un cut entre les deux personnages, vous auriez eu une seconde pour reprendre votre souffle, pour faire la différence entre "le héros" et "celle qui le trahit". Esmail vous interdit cette respiration.
Comment ils l'ont tournée
Le plan continu est une illusion. Les décors étaient répartis entre plusieurs lieux à Manhattan et Brooklyn, et le scénario impliquait que les personnages passent d'un étage à l'autre d'un gratte-ciel, un vrai plan unique était techniquement impossible. L'équipe a utilisé des stitches (littéralement "coutures") : des raccords cachés où la caméra passe derrière un dos sombre, balaie la foule, fait un travelling rapide devant un mur noir ou s'attarde sur un écran de télévision dans l'ascenseur, permettant une coupe invisible retravaillée en post-production (VFX, visual effects, effets numériques). Un représentant officiel d'USA Network a confirmé à IndieWire le nombre total : 31 stitches dans l'épisode final.
Tod Campbell, le chef opérateur, et Justin, le premier assistant réalisateur (1st AD), ont passé des heures à concevoir chaque raccord pour que le département VFX puisse ensuite le rendre invisible image par image. Campbell, en interview : "Je ne peux même pas te dire le nombre de conversations qu'on a eues entre Justin et moi, sur comment créer le stitch pour qu'ensuite les VFX puissent le rendre vraiment invisible. On pourrait facilement passer une heure à parler juste de ça." Sur le plateau, un superviseur VFX comparait en temps réel les dernières images de chaque prise avec les premières de la suivante sur un moniteur, pour s'assurer du raccord parfait.
La contrainte la plus folle est purement architecturale. Campbell l'a expliquée à IndieWire : "On n'avait qu'un seul étage en décor. Un seul. Donc quand Elliot et Angela changent d'étage, on devait littéralement entrer, démolir les murs, et reconstruire tout l'étage de bureau pour qu'ils en ressortent quand l'ascenseur s'ouvrait à nouveau." Pendant que la caméra était dans l'ascenseur avec un acteur, une équipe entière démolissait les cloisons derrière la porte, repositionnait les figurants, changeait l'éclairage, et reconstruisait un nouvel étage avant que les portes se rouvrent. Ce travail invisible explique en grande partie les 31 raccords numériques : chaque démolition/reconstruction nécessitait sa couture.
Aaron Medick portait le Steadicam entre 12 et 16 heures par jour. Certaines scènes comptaient jusqu'à 15 repères de synchronisation et nécessitaient 27 prises. La plus longue prise continue, Elliot sortant de l'ascenseur, traversant l'open space, parlant à Samar, retournant à son bureau, a nécessité 24 à 25 prises. À un moment, Medick s'est effondré sous le poids du rig, ce qui a forcé une pause déjeuner. C'était le deuxième jour de tournage de la saison 3, et il restait l'épisode entier à filmer.
Les murs vitrés du décor E Corp posaient un défi continu : les reflets de la caméra et de l'équipe risquaient d'apparaître à chaque panoramique à 360 degrés. Campbell modulait l'intensité des lumières en temps réel pendant les rotations pour les masquer. Le département artistique faisait littéralement voler des cloisons hors champ avec des câbles pour laisser passer la caméra, puis les remettait avant que le cadre ne revienne. Le perchiste (l'opérateur du micro-perche) devait se coucher au sol quand la caméra passait au-dessus de lui. Campbell a conclu à IndieWire : "They are all heroes." (Ce sont tous des héros.)
Pour les plans qui passent de l'intérieur du gratte-ciel à l'émeute extérieure dans la rue, Medick a utilisé un Trinity, une tête gyrostabilisée hybride développée par Curt Schaller, qui combine un Steadicam avec un bras stabilisateur motorisé et permet des mouvements d'inclinaison brutaux impossibles au Steadicam classique. C'est l'outil qui a permis le plan vertigineux plongeant du 23e étage où la caméra "coupe" littéralement le plafond du bâtiment pour montrer Angela d'en haut juxtaposée au chaos de la rue en contrebas, moment-pivot de l'épisode.
Selon Tod Campbell à IndieWire, runtime-err0r.r00 a coûté beaucoup plus cher que n'importe quel autre épisode de la série, et le tournage a duré bien plus d'heures qu'aucun autre. USA Network n'a jamais publié de chiffre précis, mais la chaîne a confirmé que ses dépenses sur cet épisode étaient exceptionnelles pour une production cable américaine.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Le grésillement statique dans l'ascenseur (~0:00 à 2:00) Le bruit blanc qui ouvre l'épisode représente la mémoire corrompue d'Elliot. Esmail a confirmé à Uproxx que le son devait littéralement faire vivre au spectateur les "quatre jours perdus" du personnage. Le grésillement disparaît brutalement quand Darlene lui révèle la vérité dehors, à la frontière de la rue et du hall. Vous découvrez à cet instant précis que vous n'aviez pas entendu de musique correctement depuis le début.
La transition Elliot → Angela (~vers la 21e minute) Le passage du point de vue se fait sans coupe, mais la texture de l'image change. Le Steadicam laisse place au handheld nerveux. Repérez le changement de respiration de la caméra : elle était calme avec Elliot, elle devient instable avec Angela, comme si elle elle-même ne savait plus quoi penser de cette femme qui trahit. C'est là que le plan continu cesse d'être une virtuosité technique pour devenir une décision morale.
Le plan en plongée totale au 23e étage (~vers la 30e minute) La caméra (sur Trinity) effectue une plongée brutale qui "coupe" le plafond du bâtiment pour montrer Angela d'en haut, en simultané avec le chaos de la rue en contrebas. C'est le moment où l'épisode passe du thriller intimiste au film catastrophe. Techniquement, c'est l'un des 31 stitches mais visuellement, c'est une transition impossible qu'aucune autre caméra du marché ne permettait à l'époque.
Le saviez-vous ?
L'idée serait née d'une writers' room qui s'ennuyait Selon les commentaires de l'équipe, l'idée de l'épisode en plan unique serait venue du scénariste Adam Penn (qui a écrit plusieurs autres épisodes de la série, dont eps3.6_fredrick+tanya.chk), un jour où la writers' room cherchait une idée folle. Esmail a immédiatement accroché. Les scénaristes crédités au générique de l'épisode sont en revanche Kor Adana et Randolph Leon, ce qui est typique d'une writers' room TV : l'idée vient d'un membre, la rédaction du script est confiée à d'autres.
Le pari commercial d'USA Network Diffuser un épisode de 45 minutes sans la moindre coupure publicitaire est une décision exceptionnelle pour une chaîne câblée américaine qui vit de la pub. USA Network a sacrifié plusieurs centaines de milliers de dollars de recettes pour préserver l'expérience. C'était la condition non négociable d'Esmail.
Pas Birdman, mais Cuarón L'épisode est souvent comparé à Birdman (Iñárritu, 2014), autre faux plan-séquence virtuose en image numérique. Mais Esmail revendique surtout l'influence de Les Fils de l'homme : même refus du montage pour empêcher la respiration, même mélange de chorégraphie millimétrée et de chaos documentaire, même utilisation d'une caméra qui semble piégée dans l'action plutôt qu'au-dessus d'elle. La séquence d'émeute à l'extérieur d'E Corp est explicitement chorégraphiée comme la bataille de Bexhill.
Le DP de Stranger Things Tod Campbell n'est pas seulement le chef opérateur de Mr. Robot, il signe également la photographie des deux premières saisons de Stranger Things, et il avait travaillé auparavant sur Boyhood de Richard Linklater. Esmail l'avait recruté en disant à Deadline en 2015 : "Mon prérequis pour embaucher ces gars-là, c'était qu'ils soient un peu décalés, pas complètement stables."
Le Trinity, technologie révolutionnaire de 2015 Le bras stabilisateur Trinity utilisé pour les transitions intérieur/extérieur a été inventé par Curt Schaller en 2015 et présenté à l'industrie au Cinec en 2016. Runtime-err0r.r00 est l'une des toutes premières utilisations à grande échelle de cette technologie sur une production TV américaine. Il deviendra ensuite standard sur des séries comme The Mandalorian ou Westworld.
L'épisode-manifeste Runtime-err0r.r00 a valu à Tod Campbell sa nomination à l'Emmy de la photographie 2018. Il est aujourd'hui étudié dans toutes les écoles de cinéma comme cas d'école de la cinématographie TV moderne, et figure au programme de Camerimage (festival de la cinématographie) depuis 2017. Esmail rejouera la formule dans Leave the World Behind (2023) avec Julia Roberts, retrouvant Tod Campbell.
Sources
IndieWire - Liz Shannon Miller, "Mr. Robot Creator and Cinematographer Reveal What It Took to Make Episode 5 Look Like One Long Take" (9 novembre 2017)
The Hollywood Reporter - "Mr. Robot: Season 3 Episode 5 Explained" et "How Season 3's Craziest Episode Came to Life" (novembre 2017)
Uproxx - Alan Sepinwall, interview de Sam Esmail (novembre 2017)
Cooke Optics - Tod Campbell interview à Camerimage 2017
Deadline - "Mr Robot 24-Hour Marathon, Writers Return For Season 2" (novembre 2015)
SlashFilm - review de "Runtime Error" (novembre 2017)
Empire - "Inside Mr. Robot with series creator Sam Esmail" (2016)
Wikipedia - eps3.4_runtime-error.r00
ShotDeck Blog - Mr. Robot cinematography breakdown
A lire aussi
Plan-séquence Les Fils de l'homme - la bataille de Bexhill (2006) - Esmail le cite comme influence directe. Cuarón a posé en 2006 la grammaire que Mr. Robot adapte à la télévision : caméra piégée dans le chaos, chorégraphie millimétrée, et refus du montage pour empêcher le spectateur de respirer.
Plan-séquence La Corde (1948) - L'ancêtre du faux plan-séquence : Hitchcock utilisait déjà des raccords cachés (passages dans des dos, des murs sombres) pour donner l'illusion du continu. Le principe n'a pas changé en 70 ans, seules les coutures sont passées du mécanique au numérique.
Plan-séquence L'Arche russe (2002) - L'exact contraire de Runtime-err0r.r00. Sokurov a tourné 96 minutes en une seule prise réelle, sans aucun stitch. Pour comprendre pourquoi Mr. Robot fait illusion avec 31 raccords là où l'Arche russe n'en avait aucun.
Mr. Robot - les plans-séquences de Sam Esmail https://www.plan-sequences.com/blog-plan-sequences/mr-robot-les-plans-squences-de-sam-esmail - Le réalisateur a fait du plan continu sa signature : panorama de ses autres expérimentations dans la série