SMILE 2 (2024)
Réalisé par Parker Finn
Dossier d'Analyse Cinématographique : Le Plan-Séquence d'Ouverture de "Smile 2"
Introduction : l'art de la continuité traumatique
Dans l'écosystème du cinéma d'horreur contemporain, la séquence d'ouverture (ou "cold open") ne sert pas uniquement à capter l'attention; elle est une note d'intention, un manifeste esthétique qui doit justifier l'existence même d'une suite. Smile 2 (2024), réalisé par Parker Finn, s'ouvre sur une prouesse technique qui a immédiatement polarisé l'attention de la critique et du public : un plan séquence (simulé) d'environ sept minutes, centré sur le personnage de Joel (Kyle Gallner). Cette séquence ne se contente pas de faire le lien narratif avec le premier opus; elle redéfinit l'échelle de la franchise, passant de l'intimité psychologique à une brutalité urbaine et cinétique.
Ce dossier propose une analyse de cette ouverture magistrale. En adoptant une structure rigoureuse en trois temps — Objectif, Dans les coulisses, et Longueur — nous disséquerons les mécanismes narratifs, les défis techniques et l'impact temporel de cette scène. L'ambition est de dépasser la simple description pour comprendre comment Parker Finn et son équipe utilisent la grammaire du plan séquence pour immerger le spectateur dans une spirale de désespoir inéluctable, transformant une simple scène de transition en un court-métrage autonome d'une intensité rare.
I. Objectif : la passerelle narrative et l'immersion viscérale
L'objectif de cette séquence d'ouverture est multiple. Il s'agit d'une opération chirurgicale narrative visant à résoudre les arcs pendants du premier film, à introduire de nouvelles règles d'engagement pour l'Entité, et à opérer un glissement tonal radical vers le thriller noir.
1.1 La résolution du "Loophole" et la tragédie de Joel
Le premier objectif narratif est de traiter le destin de Joel, le policier survivant du premier Smile. La fin du précédent volet laissait Joel comme le nouveau porteur de la malédiction après avoir été témoin du suicide de Rose Cotter. Le scénario reprend ici seulement six jours après ces événements traumatisants. L'impératif pour Joel est clair : exploiter la faille (le "loophole") découverte par Rose. La règle est simple mais cruelle : pour se débarrasser de l'Entité, il faut commettre un meurtre devant un témoin, transférant ainsi le traumatisme à ce dernier.
Parker Finn utilise cette scène pour explorer la psychologie d'un homme poussé à bout. Contrairement à Rose, qui était paralysée par des dilemmes moraux, Joel, fort de son expérience de policier, tente de rationaliser l'horreur. Il cible des criminels — des trafiquants de drogue — estimant que transférer la malédiction sur des individus moralement répréhensibles est un compromis acceptable. L'objectif de la scène est de montrer l'échec tragique de cette logique utilitariste face au chaos de la réalité. Le plan de Joel s'effondre non pas à cause de l'Entité surnaturelle directement, mais à cause de la violence humaine imprévisible qu'il déclenche.
La scène démontre que la connaissance des règles ne garantit pas la survie. Joel tente de contrôler son destin, mais la séquence, par sa fluidité ininterrompue, souligne son impuissance totale. Le spectateur, conscient des enjeux, est placé dans une position de complicité forcée, espérant la réussite d'un acte barbare (le meurtre) pour sauver un personnage aimé, créant une tension morale complexe dès les premières minutes.
1.2 Un changement de paradigme : du surnaturel au néo-noir
L'un des objectifs esthétiques majeurs de cette ouverture est de signaler une rupture de ton. Alors que Smile (2022) était ancré dans le drame psychologique et l'horreur domestique, cette introduction plonge Smile 2 dans le territoire du thriller "gritty" et du néo-noir.
Parker Finn délaisse ici les jump-scares surnaturels traditionnels pour une tension plus terre-à-terre, évoquant des œuvres comme Se7en ou Le Silence des Agneaux. Le décor — une planque de drogue sordide, mal éclairée, industrielle — et l'action — une infiltration policière qui tourne mal — ancrent l'horreur dans une réalité tangible. L'objectif est de "grounder" (ancrer) la mythologie de l'Entité dans le monde réel avant de basculer plus tard dans le glamour artificiel et les hallucinations de la pop star Skye Riley.
Ce choix stylistique sert à démontrer la polyvalence de la malédiction : elle n'est pas confinée aux maisons de banlieue ou aux hôpitaux psychiatriques; elle prospère également dans la violence urbaine. En adoptant les codes du film d'action et du thriller policier pour cette ouverture, Finn élargit l'univers de la franchise, suggérant que l'horreur peut surgir de n'importe quel genre cinématographique.
1.3 La caméra comme prédateur omniscient
L'utilisation du plan séquence répond à un objectif de mise en scène précis : simuler le regard de l'Entité. Dans la grammaire visuelle de Smile, la menace est souvent représentée par une observation statique et prolongée. Ici, la caméra devient mobile, flottante, implacable. Elle ne coupe jamais, refusant au spectateur le soulagement d'un changement d'angle ou d'une ellipse temporelle.
L'objectif est d'enfermer le public dans la bulle temporelle de Joel. Nous vivons son infiltration, son attente angoissante dans la voiture, et l'explosion de violence finale en temps réel. Cette continuité spatio-temporelle force le spectateur à scruter l'arrière-plan, à chercher les menaces dans chaque recoin du cadre large, participant activement à la paranoïa du protagoniste. La caméra, en refusant de cligner des yeux (via l'absence de coupes visibles), devient l'incarnation de l'Entité qui ne lâche jamais sa proie.
1.4 Le transfert viral et la connexion thématique
Sur le plan purement fonctionnel, cette scène doit opérer le "passage de témoin" de la malédiction. Le mécanisme est brutal : Joel échoue à tuer sa cible selon ses termes. Une fusillade éclate, les deux trafiquants meurent, et c'est Lewis Fregoli (Lukas Gage), un petit dealer présent par hasard, qui devient le témoin du carnage.
La scène établit ainsi le lien ténu mais fatal entre le monde de Joel et celui de Skye Riley (puisque Lewis est une ancienne connaissance de Skye). L'objectif est d'illustrer la nature virale et arbitraire du traumatisme. Il ne choisit pas ses victimes; il se propage par opportunisme. La mort finale de Joel, percuté par un camion alors qu'il fuit la scène, est capturée dans ce même mouvement continu, soulignant la brutalité soudaine et l'absurdité de sa fin. Le plan final de la séquence, où la caméra s'élève au-dessus des restes de Joel formant un sourire grotesque sur la route, sert de point final macabre à l'histoire du premier film et de générique d'ouverture pour le second.
II. Dans les coulisses : l'ingénierie de l'illusion
Si l'effet à l'écran est celui d'une fluidité parfaite, la réalité de la production de cette séquence est un tour de force technique, nécessitant une coordination millimétrée entre la réalisation, la direction de la photographie, les cascades et les effets visuels. Parker Finn et son directeur de la photographie, Charlie Sarroff, ont conçu cette scène comme un défi logistique majeur, cherchant à repousser les limites visuelles établies dans le premier opus.
2.1 La conception du "Stitched Shot" (le plan raccordé)
Bien que perçue comme un "one-shot" (plan unique), l'analyse technique et les confessions de l'équipe révèlent qu'il s'agit en réalité d'une série de prises longues habilement "cousues" (stitched) ensemble numériquement. Cette technique permet de combiner la complexité logistique de différents environnements (extérieur, intérieur voiture, intérieur maison) sans sacrifier la qualité de l'exécution.
Le monteur Elliot Greenberg a joué un rôle crucial dans l'assemblage de ces fragments pour créer une illusion de continuité indétectable. Les points de raccord, ou "hidden cuts", sont dissimulés dans des mouvements de caméra rapides (whip pans), des passages à travers des objets solides (comme le pare-brise de la voiture), ou des zones d'ombre momentanées.
Tableau 1 : Mécanismes des Raccords Invisibles (Hidden Cuts)
Whip Pan Mouvement panoramique très rapide floutant l'image. Utilisé lors des changements de direction brusques durant la fusillade ou la fuite de Joel.
La Traversée d'Objet La caméra passe "à travers" une surface solide via CGI.
Le mouvement de la caméra passant de l'extérieur du pare-brise à l'intérieur de l'habitacle de la voiture de Joel.
Le Raccord de Composition Alignement précis d'éléments visuels entre deux prises. Utilisé lorsque Joel entre dans la maison, permettant de passer d'une prise extérieure à une prise intérieure avec un éclairage contrôlé.
La Transition VFX Finale Transition purement numérique impossible physiquement.
Le mouvement final partant du cadavre de Joel sur la route pour "voler" jusqu'à l'appartement de Skye Riley à New York.
2.2 L'arsenal cinématographique : le grand format et la modularité
Pour Smile 2, l'équipe a opté pour une esthétique "grand format" afin de donner au film une ampleur visuelle supérieure. Charlie Sarroff a utilisé principalement l'Arri Alexa 65, une caméra numérique 65mm réputée pour sa résolution massive (6.5K en Open Gate) et sa faible profondeur de champ, qui isole les personnages dans leur environnement.
Cependant, l'utilisation de cette caméra massive posait un problème majeur pour la séquence d'ouverture : l'étroitesse de l'habitacle de la voiture de Joel. Pour contourner cette contrainte physique sans briser l'immersion, Sarroff a eu recours au système d'extension Sony Rialto (couplé à la caméra Sony Venice).
Le Système Rialto : Ce dispositif permet de séparer le bloc capteur/objectif du corps principal de la caméra, reliés par un câble fibre optique. Cela réduit considérablement la taille et le poids de l'unité de prise de vue, permettant à l'opérateur de placer la caméra entre les sièges et les acteurs, créant une intimité claustrophobe essentielle à la scène.
Les Objectifs : L'équipe a utilisé des zooms Fujinon Premista, modifiés avec des expandeurs pour couvrir le capteur large de l'Alexa 65. L'utilisation du zoom, plutôt que du simple travelling, permet de recadrer dynamiquement l'action et d'ajouter une touche voyeuriste rappelant les thrillers des années 70.
2.3 L'éclairage : entre réalisme et stylisation
L'un des défis majeurs d'un plan séquence à 360 degrés est l'impossibilité de cacher les éclairages de cinéma traditionnels hors champ, puisque la caméra voit tout. Sarroff et le chef décorateur Lester Cohen ont donc dû intégrer l'éclairage directement dans le décor (éclairage diégétique ou "practical lights").
Atmosphère "Neo-Noir" : La scène dans la planque utilise des sources de lumière industrielles, des néons et des lampes de bureau pour créer des contrastes forts et des zones d'ombre profondes, tout en justifiant la visibilité.
L'Effet "Bloom" : Pour donner une texture viscérale à l'image, certaines parties du film ont été traitées pour créer un effet de "bloom" (halo lumineux) sur les hautes lumières, notamment les reflets sur le sang et la sueur. Cela a été obtenu soit par un traitement photochimique (skip bleach) sur de la pellicule Kodak pour certaines séquences, soit par une émulation numérique précise pour correspondre à l'esthétique générale.
2.4 La performance de Kyle Gallner : un ballet physique
La réussite de la séquence repose entièrement sur les épaules de Kyle Gallner. Dans un plan séquence, l'acteur ne peut se reposer sur le montage pour masquer les erreurs ou dynamiser le rythme. Gallner a dû mémoriser une chorégraphie complexe, synchronisant ses déplacements, ses dialogues, et ses interactions avec les cascades et les effets pyrotechniques.
L'acteur a réalisé lui-même ses cascades pour cette séquence, ce qui était indispensable pour permettre à la caméra de tourner autour de lui sans avoir à cacher le visage d'une doublure. Sa performance capture la fatigue extrême et la paranoïa de Joel, ajoutant une couche d'authenticité émotionnelle à la prouesse technique.
Anecdote de Production : Un détail amusant ("Easter egg") a été inséré par le département des accessoires : la boîte de pastilles que Joel manipule nerveusement porte la marque fictive "Sarroff's Mints", un clin d'œil direct au directeur de la photographie Charlie Sarroff.
III. Longueur : la temporalité comme arme de tension
La durée de cette séquence d'ouverture n'est pas un simple détail technique; elle est une composante structurelle de l'expérience horrifique proposée par Smile 2. En étirant le temps, Parker Finn manipule les attentes du spectateur et construit une tension qui va crescendo.
3.1 Analyse temporelle : les sept minutes de l'angoisse
La séquence dure approximativement sept minutes. Dans l'économie du cinéma d'horreur, où les ouvertures cherchent souvent l'efficacité rapide (2 à 4 minutes pour le premier meurtre), ce choix de durée est significatif. Il permet d'installer une atmosphère lourde ("brooding") avant l'explosion de violence.
Tableau 2 : Découpage Rythmique de la Séquence (Estimation)
1. Observation Min 0:00 - 2:00Joel surveille la maison depuis sa voiture. Tension psychologique, attente, calme avant la tempête.
2. Infiltration Min 2:00 - 4:00Joel pénètre dans la maison, confronte les occupants. Tension spatiale, exploration, danger latent.
3. Confrontation Min 4:00 - 5:30 Le plan dérape, arrivée des renforts, chaos. Tension dramatique, dialogue, panique.
4. Chaos & Chute Min 5:30 - 7:00 Fusillade, fuite désespérée, mort de Joel. Tension cinétique, action pure, choc brutal.
Ce découpage montre une accélération progressive du rythme à l'intérieur même du plan continu. Le spectateur est d'abord bercé par la lenteur de l'observation, puis brusqué par la soudaineté de la violence, sans jamais pouvoir "couper" le contact visuel avec l'action.
3.2 Une stratégie marketing méta-discursive
La longueur de cette scène a été utilisée de manière ingénieuse par Paramount Pictures pour la promotion du film. Dans une campagne virale audacieuse, le studio a mis en ligne les "sept premières minutes" du film, mais avec une contrainte technique perverse : pour visionner la vidéo, les utilisateurs devaient activer leur webcam et maintenir un sourire constant pendant toute la durée de la séquence.
Cette stratégie marketing transforme la durée de la scène en une épreuve physique pour le spectateur. Comme l'ont noté plusieurs journalistes, maintenir un sourire forcé pendant sept minutes est physiquement douloureux et inconfortable, créant un parallèle méta-textuel direct avec la souffrance des victimes de l'Entité dans le film. En forçant le public à imiter le rictus de la malédiction pour accéder au contenu, le film brise le quatrième mur et rend le spectateur complice de l'horreur. Cette interaction souligne que la longueur de la scène est conçue pour être une épreuve d'endurance.
3.3 Contexte cinématographique et comparaisons
En choisissant le plan séquence pour son ouverture, Smile 2 s'inscrit dans une tradition cinématographique prestigieuse qui dépasse le cadre de l'horreur.
L'Héritage de Touch of Evil : La comparaison avec l'ouverture mythique de La Soif du Mal (1958) d'Orson Welles est pertinente. Dans les deux cas, la caméra suit une menace (une bombe chez Welles, une malédiction chez Finn) à travers une géographie complexe, créant un suspense basé sur l'inéluctabilité de l'explosion finale.
L'Immersion du Jeu Vidéo : La technique évoque également le langage visuel des jeux vidéo narratifs modernes (comme God of War ou The Last of Us), où la caméra à l'épaule (ou en "third-person") ancre le joueur dans l'immédiateté de l'action. Cette approche renforce l'identification au protagoniste : nous ne regardons pas Joel, nous sommes avec Joel.
Comparaison avec Longlegs : Des critiques ont rapproché l'impact de cette ouverture de celle du film Longlegs (sorti la même année), notant comment ces scènes introductives réussissent à créer un malaise durable qui imprègne tout le reste du métrage.
La durée de sept minutes permet également de justifier la fatigue de Joel. Nous voyons son épuisement en temps réel. S'il y avait eu des coupes, le spectateur aurait pu supposer des moments de repos ou de réflexion. Ici, l'urgence est palpable car elle est synchronisée avec notre propre perception du temps.
3.4 La transition finale
La fin de la séquence utilise sa propre longueur comme un tremplin. Après sept minutes de réalisme "terre-à-terre", la transition finale — la caméra s'élevant du cadavre de Joel pour traverser la ville et rejoindre l'appartement de Skye — marque la fin de cette temporalité linéaire. Le titre Smile 2 apparaît littéralement dans le sang et les entrailles de Joel, signifiant que le "temps réel" de l'ouverture laisse place au "temps cauchemardesque" du reste du film. Cette rupture brutale après une telle continuité rend le changement de protagoniste encore plus définitif.
En conclusion, la longueur de la scène n'est pas un artifice vain; c'est un outil narratif qui piège le spectateur, le force à l'endurance, et prépare le terrain pour l'escalade de terreur qui suivra.