Plan séquence Le Bûcher des vanités (1990) - L'ouverture en Steadicam

  • Titre du film : Le Bûcher des vanités (The Bonfire of the Vanities)

  • Année : 1990 (sortie US : 21 décembre 1990)

  • Réalisateur et producteur : Brian De Palma (Warner Bros.)

  • Scénariste : Michael Cristofer (qui sortait des Sorcières d'Eastwick, 1987)

  • Roman source : Tom Wolfe, The Bonfire of the Vanities (1987), best-seller adapté par Warner Bros. pour 750 000 $

  • Pays : États-Unis

  • Chef opérateur (DP, director of photography) : Vilmos Zsigmond, ASC, HSC - l'un des plus grands DPs de l'âge d'or du Nouvel Hollywood (Oscar pour Rencontres du troisième type, déjà DP de Cimino, Altman, De Palma sur Blow Out)

  • Opérateur Steadicam (caméra stabilisée par harnais articulé) : Larry McConkey - première collaboration avec De Palma ; il opérera ensuite Carlito's Way (1993), Mission: Impossible (1996) et Snake Eyes (1998)

  • Assistant caméra (focus puller) : Larry Huston

  • Chef décorateur : Richard Sylbert (Oscar pour Dick Tracy, Chinatown)

  • Costumes : Ann Roth

  • Monteurs : David Ray et Bill Pankow

  • Compositeur : Dave Grusin (déjà composé pour Sur la route de Madison, Tootsie, The Firm)

  • Acteurs principaux : Tom Hanks (Sherman McCoy), Bruce Willis (Peter Fallow, le narrateur en voix off), Melanie Griffith (Maria Ruskin), Kim Cattrall (Judy McCoy), Morgan Freeman (juge Leonard White), F. Murray Abraham (procureur, non crédité après dispute contractuelle)

  • Format : 35 mm, couleur, ratio 1.85:1

  • Magasin pellicule par prise : 500 pieds = environ 5 min 30 sec

  • Durée du plan d'ouverture :4 min 58 sec selon Art of the Title (commentaire direct McConkey) ; 330 secondes (5 min 30) selon Wikipedia anglais, soit la longueur d'un magasin complet

  • Distance parcourue par McConkey : 120 m sur chariot électrique + 71 m en marche arrière + 76 m à pied = environ 267 mètres

  • Nombre de prises : 12 (la première ratée à cause de la sculpture de glace, puis 11 prises supplémentaires jusqu'à l'aube)

  • Lieux de tournage : Palm Court du Winter Garden (intérieur), L.A. Natural History Museum (scènes de gala plus larges), Bronx County Courthouse (extérieurs tribunal)

  • Budget : 47 millions de dollars

  • Box office mondial : 15,6 millions de dollars (échec commercial mythique, l'un des plus grands flops financiers du début des années 1990)

  • Récompenses : 16 % sur Rotten Tomatoes, l'un des films les plus mal reçus de sa décennie

  • Sources principales : Julie Salamon, The Devil's Candy (1991, rééd. 2021) ; Larry McConkey sur Art of the Title ; podcast TCM The Plot Thickens saison 2 ; IMDb Trivia ; ScreenCrush (2021) ; Wikipédia

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Une limousine s'engouffre dans un parking souterrain. Peter Fallow (Bruce Willis), journaliste anglais ivre porté par un livre dont il n'a pas écrit la moitié, en sort en titubant. Un vigile lui parle dans un talkie-walkie : "Now arriving Area A". (Ce vigile, c'est Brian De Palma. Il a dû se raser la barbe pour le rôle parce qu'il était physiquement coincé dans le cadre du plan.) Fallow monte sur un chariot électrique, est conduit à travers des couloirs de service, descend, prend un ascenseur de service, en ressort, enfile une chemise de smoking que lui tend une attachée de presse, attrape une poignée de mousse de saumon au passage d'un buffet, tournoie une fois sur lui-même, et débouche dans la salle du Palm Court du Winter Garden bondée où la foule l'attend pour célébrer la sortie de son livre. 4 minutes 58 secondes. Zéro coupe. 267 mètres parcourus par la caméra. Vous êtes embarqué dans l'ivresse du type, au sens propre, sans avoir le temps de vous demander qui il est, ni pourquoi vous devriez vous y intéresser. Le contrat est passé.‍ ‍

Pourquoi cette scène est culte‍ ‍

Ce plan ouvre un film que personne n'a aimé. Box-office : 15,6 millions de dollars sur 47 millions de budget. Rotten Tomatoes : 16 %. Le tournage a été suffisamment catastrophique pour produire un livre de référence sur les fiascos hollywoodiens The Devil's Candy de Julie Salamon (1991), encore aujourd'hui considéré comme le meilleur récit jamais écrit sur une production qui se passe mal. Mais, isolé du reste, ce plan-séquence est un morceau de bravoure pur, devenu une référence pour tous les opérateurs Steadicam.‍ ‍

En 4 minutes 58 secondes, De Palma vous dit tout sur Fallow : c'est un imposteur magnifique, porté par un système qui le pousse vers la lumière alors qu'il arrive par les sous-sols. Le mouvement continu, du parking sombre à la salle éclatante, est le parcours du personnage condensé dans un seul geste de caméra. Et le plan continu fait exactement ce qu'on lui demande : il vous rend complice avant même que l'histoire ne commence. Le montage classique aurait coupé sur le visage du vigile, sur le sourire de l'attachée de presse, sur le buffet, vous aurait laissé le temps de juger. La caméra qui ne coupe pas vous interdit ce répit. Vous êtes dans l'ivresse jusqu'au gala.‍ ‍

Le plan a inspiré directement la grammaire de l'ouverture de La La Land (Chazelle, 2016) et de Boogie Nights (Paul Thomas Anderson, 1997). McConkey lui-même a opéré la même année 1990 le plan-séquence du Copacabana dans Les Affranchis de Scorsese, la concurrence directe pour le titre de "meilleur Steadicam de 1990", et il a qualifié celui du Bûcher de "la prise la plus chère à laquelle j'ai jamais participé, fois dix fois cinquante."‍ ‍

Comment ils l'ont tournée‍ ‍

Larry McConkey devait reculer en Steadicam tout en suivant Bruce Willis dans le parking, monter sur un chariot électrique pour parcourir 120 mètres, en descendre, reculer encore sur 71 mètres dans des couloirs de service, entrer dans un ascenseur de service exigu avec De Palma et toute l'équipe, en ressortir, puis avancer sur 76 mètres jusqu'à la salle du Palm Court du Winter Garden. Chaque prise consommait une bobine complète de 500 pieds de pellicule 35 mm : quand la pellicule claquait dans le couloir, la prise s'arrêtait. C'est ce qui fixe la durée du plan à environ 5 min 30 max, l'équivalent d'un magasin.‍ ‍

McConkey est tombé à la première prise. Des figurants poussaient une sculpture de glace devant la caméra pour créer un effet de wipe (objet qui balaie le cadre pour donner du dynamisme). Pendant les répétitions, le chariot était vide pour ne pas faire fondre la glace. Le jour du tournage, le poids réel de la sculpture les a considérablement ralentis. McConkey a essayé de se faufiler devant eux, mais l'équipe qui le suivait, De Palma, Zsigmond, les assistants, le son, s'est emmêlée dans un passage étroit. Son assistant caméra, Larry Huston, a trébuché. McConkey lui est tombé dessus. Huston s'est ouvert le crâne mais a refusé d'aller à l'hôpital. L'infirmière de plateau a rouvert sa plaie après chaque prise pour éviter qu'elle ne cicatrise mal avant d'être recousue.‍ ‍

De Palma, debout au-dessus de McConkey juste après la chute, a simplement dit : "Je ne pensais pas que tu pouvais tomber." Il avait anticipé tous les désastres possibles sauf celui-là.‍ ‍

Ils ont enchaîné 11 prises supplémentaires jusqu'à l'aube. Vilmos Zsigmond a annoncé que la dernière devait être la bonne : la lumière naturelle au début et à la fin du plan était parfaite. C'était la bonne.‍ ‍

Dans l'ascenseur, De Palma et l'équipe technique étaient physiquement dans le champ. Impossible de se cacher. De Palma s'est rasé la barbe et a joué un vigile qui parle dans un talkie-walkie, un caméo forcé par la logistique. Un second ascenseur montait en parallèle avec le reste de l'équipe son, synchronisé pour maintenir la liaison radio du micro HF. Si les deux ascenseurs ne montaient pas côte à côte, le signal coupait complètement. C'est l'un des moments les plus invisibles et les plus techniques du plan : une scène de quelques secondes où trois équipes (caméra, son, jeu) travaillent dans trois espaces différents synchronisés au mètre près.‍ ‍

L'un des couloirs souterrains est éclairé uniquement par des flashs de photographes, pas de lumière continue. Les figurants devaient déclencher leurs flashs au bon rythme et au bon moment à chaque prise, ajoutant une couche de synchronisation supplémentaire à un plan déjà cauchemardesque. Le calcul d'exposition pour Vilmos Zsigmond a été fait en amont, prise par prise, pour que chaque flash apporte exactement la quantité de lumière nécessaire au passage de la caméra.‍ ‍

Ce qu'il faut observer en la revoyant‍ ‍

  • Au début du plan, dans le parking Repérez De Palma. Il est le vigile qui dit "Now arriving Area A" dans un talkie-walkie, puis réapparaît assis à l'arrière du chariot électrique, toujours en train de parler dans son talkie. Quand le chariot s'arrête, il détale hors du cadre. Le réalisateur n'apparaît jamais à l'écran dans ses films sauf ici, par contrainte technique.

  • Dans l'ascenseur Willis attrape de la mousse de saumon et tournoie devant la caméra. Ce geste a été improvisé par Willis pour donner à McConkey le temps de se repositionner devant lui : une astuce chorégraphique déguisée en gag de personnage. Comme un acteur de théâtre qui couvre par un geste un changement de décor en coulisses.

  • Les 10 dernières secondes Le mouvement ralentit progressivement jusqu'à un arrêt parfait : cadrage impeccable, horizon droit, aucune vibration. C'est la signature d'un opérateur Steadicam de classe mondiale. Afton Grant du site Steadishots a noté que cette finition "en lock-off avec un headroom (espace au-dessus du sujet) parfait, l'horizon parfaitement droit et aucune oscillation" est précisément ce qui distingue McConkey de la concurrence. Le geste final est aussi important que les 4 minutes 50 secondes qui le précèdent.‍ ‍

Le saviez-vous ?‍ ‍

  • De Palma n'avait pas prévu ce plan-séquence L'ouverture devait initialement être un montage dynamique montrant l'effervescence de Manhattan dans les années 80. Il a changé d'avis en cours de production. Ce virage de dernière minute a multiplié le coût et la complexité du tournage. C'est aussi ce qui a permis l'embauche-éclair de Rita Wilson : son mari Tom Hanks tournait le film, elle est venue lui rendre visite sur le plateau pendant un week-end de repos. De Palma venait de reconcevoir la scène et avait besoin d'une actrice pour l'attachée de presse qui escorte Fallow. Il lui a proposé le rôle sur place. Elle a accepté.

  • La concurrence de 1990 : Les Affranchis Larry McConkey a opéré la même année 1990 le plan-séquence du Copacabana dans Les Affranchis de Martin Scorsese. Les deux plans (Copacabana = 184 sec / Bûcher = 298 sec) sont sortis à six mois d'écart, exécutés par le même opérateur, et sont devenus les deux références canoniques du Steadicam contemporain. McConkey a qualifié celui du Bûcher de "la prise la plus chère à laquelle j'ai jamais participé, fois dix fois cinquante."

  • Le Concorde et la fenêtre de 30 secondes Le directeur de la seconde équipe, Eric Schwab, voulait impressionner son mentor De Palma. Il a calculé que le soleil ne s'aligne avec une piste de JFK et la silhouette de l'Empire State Building qu'un seul jour par an, le 12 juin, avec une fenêtre de 30 secondes. Il a affrété un Concorde à Air France, coordonné avec les contrôleurs aériens de JFK pour le faire atterrir exactement à l'instant calculé, et utilisé 5 caméras pour ne rien manquer. Coût total : 80 000 $. Durée à l'écran : 10 secondes. De Palma avait parié 100 $ que ça ne ferait pas le montage final. Il a perdu.

  • Le casting-fiasco Mike Nichols, premier réalisateur attaché au projet, voulait Steve Martin pour le rôle de Sherman McCoy ; Warner Bros. a refusé (Martin "trop âgé"). Tom Wolfe lui-même voulait Chevy Chase. Kevin Costner, Tom Cruise et Christopher Reeve ont été envisagés. Pour le rôle de Fallow (anglais dans le roman), De Palma a proposé à Jack Nicholson et John Cleese, qui ont tous deux refusé. Le studio lui a alors imposé Bruce Willis, qui sortait du carton Die Hard (1988). Walter Matthau demandait 1 million $ pour le rôle du juge, jugé trop cher. Alan Arkin a été engagé à 150 000 $, puis viré au profit de Morgan Freeman quand le studio a décidé de changer l'ethnicité du juge pour éviter la polémique raciale. F. Murray Abraham a fini par refuser d'apparaître au générique à cause d'une dispute contractuelle.

  • The Devil's Candy, la bible des fiascos Julie Salamon, journaliste au Wall Street Journal, a obtenu de De Palma un accès complet au tournage. Le livre qui en est sorti, The Devil's Candy: The Bonfire of the Vanities Goes to Hollywood (1991, réédité en 2021), est considéré comme le meilleur livre jamais écrit sur la production d'un film hollywoodien. De Palma lui-même, vingt ans plus tard : "Très bon livre. Je l'ai laissée tout voir. Elle a tout dépeint avec précision. Mais voyez-vous, personne ne réalisait que ça partait en vrille pendant qu'on tournait le film." Le podcast TCM The Plot Thickens (saison 2) en est l'adaptation audio, avec les enregistrements originaux des entretiens de Salamon.

  • L'héritage Steadicam Cette ouverture est la première collaboration McConkey-De Palma. Ils retrouveront ensuite Carlito's Way (1993), autre plan-séquence virtuose à Grand Central Station, puis Mission: Impossible (1996) et Snake Eyes (1998), où la séquence d'ouverture de 13 minutes dans le casino d'Atlantic City pousse encore plus loin la promesse de 1990. Le Bûcher des vanités est où tout commence dans cette filmographie.‍ ‍

Sources‍ ‍

  • Larry McConkey, commentaire sur Art of the Title - "The Bonfire of the Vanities (1990)"

  • Julie Salamon, The Devil's Candy: The Anatomy of a Hollywood Fiasco (Houghton Mifflin, 1991 - rééd. Da Capo Press, 2021)

  • ScreenCrush - "What Makes One Long Take Legendary, While Another Gets Forgotten?" (2021)

  • TCM Podcast - The Plot Thickens, saison 2, "Wire Without A Net" (juin 2021)

  • IMDb Trivia - The Bonfire of the Vanities (1990)

  • TV Tropes - Trivia: The Bonfire of the Vanities

  • Steadishots - Afton Grant, commentaire sur le plan d'ouverture

  • Wikipédia EN - The Bonfire of the Vanities (film)

  • Tim Golden, The New York Times - "Bonfire Controversy Fueled By Satiric Touch" (décembre 1990)

  • Empire Magazine - entretien Brian De Palma (n°93, décembre 2008)

  • ShotOnWhat - The Bonfire of the Vanities (1990), spécifications techniques

  • Lifts in Film - "The Bonfire of the Vanities (1990) Elevator Scene" (analyse de l'ascenseur)‍

A lire aussi‍ ‍

Plan-séquence Les Affranchis - l'entrée au Copacabana (1990) - Le même opérateur Steadicam, la même année, l'autre référence canonique de 1990. Les deux plans sortis à six mois d'écart, exécutés par McConkey, racontent comment un même outil (le Steadicam) peut servir une voix off de gangster italien chez Scorsese et une voix off de journaliste anglais ivre chez De Palma. Comparaison obligatoire.‍ ‍

Plan-séquence La La Land (2016) - Chazelle revendique Bonfire (et Boogie Nights) comme matrice de son ouverture sur l'autoroute. Sandgren applique la même grammaire Steadicam + grue, 26 ans plus tard, sur un musical au lieu d'une satire.‍ ‍

Plan-séquence Boogie Nights (1997) - L'héritier direct du Bûcher. PT Anderson reprend exactement la grammaire de De Palma : entrée dans un lieu de plaisir par les coulisses, traversée d'un espace impossible en continu, débouché sur la fête. La filiation Bonfire → Boogie Nights → La La Land est le canon du Steadicam d'ouverture moderne.‍ ‍

Plan-séquence La Corde (1948) - Quarante-deux ans avant Bonfire, Hitchcock posait la contrainte du magasin pellicule (10 min maximum à l'époque, 5 min 30 ici) comme matrice formelle du plan continu. De Palma travaille avec la même limite physique, en 1990, sur une autre génération de bobines.

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