Plan séquence Sinners (2025)

Aperçu

  • Année : 2025

  • Réalisateur : Ryan Coogler (Fruitvale Station, Creed, Black Panther)

  • Pays : États-Unis (Warner Bros.)

  • Chef opérateur : Autumn Durald Arkapaw (ASC - première femme à remporter l'Oscar de la meilleure photographie)

  • Opérateur Steadicam : Renard Cheren (recruté par Arkapaw depuis les publicités)

  • Compositeur : Ludwig Göransson (Oscar pour Black Panther, Tenet, Oppenheimer)

  • Chanson : "I Lied to You" (Göransson & Raphael Saadiq, interprétée par Miles Caton)

  • Superviseur VFX : non crédité dans les interviews consultées

  • Caméra : IMAX MSM 9802 / IMAX MKIV, pellicule 65mm 15-perf

  • Poids de la caméra sur Steadicam : ~36 kg (80 lbs - "comme transporter un mini-frigo")

  • Autonomie d'un magasin IMAX : 2 minutes 30 secondes (1000 pieds de pellicule)

  • Formats du film : alternance Ultra Panavision 70 (2.76:1) + IMAX 15-perf (1.43:1) première combinaison de ces deux formats dans l'histoire du cinéma

  • Durée de tournage de la scène : 1 jour

  • Structure du plan : 3 plans Steadicam en IMAX à l'intérieur du juke joint, cousus en un plan continu apparent + prise VFX séparée du toit en feu

  • Pellicule spéciale : Kodak Ektachrome fabriquée sur mesure en 65mm pour cette production - première mondiale

  • Lieu de tournage : Second Line Studios, Nouvelle-Orléans (intérieurs) ; Braithwaite, Louisiane (extérieur du juke joint construit sur un golf abandonné)

  • Durée totale de tournage : 66 jours (avril-juillet 2024)

  • Budget : ~90 millions de dollars

  • Oscars (98e cérémonie) : 16 nominations (record historique), 4 victoires : Meilleur acteur (Jordan), Meilleur scénario original (Coogler), Meilleure photographie (Arkapaw), Meilleure musique (Göransson)

  • Box-office : premier film original à dépasser 200M$ domestiques depuis Coco (2017)

Mississippi, 1932. Un juke joint construit dans une ancienne scierie. Sammie (Miles Caton), un gamin qui vient de découvrir le blues, monte sur scène avec sa guitare. Il joue "I Lied to You" et quelque chose se passe. La musique change. L'air change. La lumière change. Et soudain, ils sont là. Des percussionnistes ouest-africains, assis en cercle sur le sol du juke. Des guitaristes de blues du Delta, debout dans les coins sombres. Des pianistes stride. Des joueurs de banjo. Des saxophonistes de jazz. Un MC hip-hop derrière un platine. Des danseurs de chaque époque, les mouvements des esclaves mêlés aux pas du tap dance, aux ondulations du funk, aux gestes du breakdance. Cinq siècles de musique noire américaine dans un seul espace, dans un seul temps, dans un seul plan. La caméra IMAX, 36 kilos sur les épaules de Renard Cheren tourne autour du juke, passe entre les musiciens, cadre un visage puis un autre, un siècle puis un autre. Elle ne coupe pas. Les époques se mêlent, fusionnent, dansent ensemble. Et quand la caméra se lève enfin vers le plafond, le toit a brûlé, le juke joint est à ciel ouvert, les musiciens jouent sous les étoiles, et la scierie a disparu. Mais les gens sont toujours là. Ils sont toujours debout. Ils dansent toujours.

Pourquoi cette scène est culte

Arkapaw a résumé ce qu'elle ressent en regardant la scène : "Quand la caméra monte et que vous voyez la scierie qui a brûlé, les gens sont toujours là, et ils sont toujours forts, et ils dansent et chantent toujours. Je lis ça comme : rien ne pourra jamais nous être enlevé." C'est le cœur du film et c'est le cœur du plan. La musique noire américaine a été volée, appropriée, effacée, renommée. Coogler a fait un film de vampires pour parler de cette appropriation et le plan-séquence surréel est le moment où la musique se libère. Cinq siècles de création, de douleur et de beauté, compressés en un seul plan continu qui refuse de couper entre les époques parce qu'elles n'ont jamais été séparées.

Le plan ne fonctionne pas comme les autres plans-séquences de la collection. Ce n'est pas de l'immersion dans l'action (Les Fils de l'homme), ni de la virtuosité technique (Kingsman), ni du témoignage (19-2). C'est de la transcendance. La caméra ne suit pas un personnage, elle traverse le temps. Et le temps, ici, n'est pas linéaire : passé, présent et futur coexistent sur le même sol, dans la même lumière, au même moment. C'est Le Miroir de Tarkovski (la mémoire comme structure) transposé dans un juke joint du Mississippi avec une caméra IMAX de 36 kg au lieu d'une ARRI 35mm.

Comment ils l'ont tournée

La séquence a été tournée en un seul jour. Arkapaw : "C'est une magnifique évolution en préparation pour un plan comme celui-ci. C'était une belle séquence sur le papier, et elle peut devenir tellement de choses différentes quand vous commencez à discuter de son exécution." Des storyboards ont été dessinés, puis une prévisualisation VFX a été créée pour guider tous les départements. Sur le plateau, la collaboration impliquait le chorégraphe, l'opérateur, l'équipe musicale "pour s'assurer que la caméra bouge aux bons moments pour capturer les différents styles musicaux et représentations culturelles".

Le plan est composé de trois prises Steadicam en IMAX à l'intérieur du juke joint, cousues en un plan continu apparent. Quand la caméra monte vers le plafond et révèle que le toit a brûlé, le juke joint à ciel ouvert, les danseurs sous les étoiles c'est un raccord VFX : une prise séparée du toit en flammes a été composée avec le plan principal. Le reste est réel, les musiciens, les danseurs, la musique jouée en direct sur le plateau.

La caméra IMAX 65mm 15-perf est un monstre. Arkapaw : "Au début, ça peut sembler inconfortable sur l'épaule, mais on s'y habitue vite et on apprend à compenser pour ce qui ressemble à transporter un mini-frigo. C'était un peu gênant pour moi, parce que j'opère de l'œil gauche, donc je devais utiliser le moniteur embarqué. Un magasin IMAX plein de 1 000 pieds peut tourner pendant deux minutes trente avant de devoir recharger." Deux minutes trente de pellicule, c'est la contrainte absolue. Chaque section du plan devait tenir dans cette fenêtre.

Renard Cheren, l'opérateur Steadicam, portait cette caméra de 36 kg sur ses épaules en tournant entre les danseurs. Arkapaw l'avait recruté depuis ses tournages de publicités : "Ils doivent porter beaucoup plus de poids dans ce format, mais aussi garder la caméra très fluide et cadrer parfaitement." Le résultat, une caméra IMAX qui flotte entre les musiciens de cinq siècles avec la grâce d'une caméra handheld est un exploit physique autant que cinématographique.

La musique était jouée en direct sur le plateau. Göransson avait composé "I Lied to You" spécifiquement pour la scène, et "Magic What We Do (Surreal Montage)" pour la transition entre les époques. Coogler avait envoyé à Göransson des enregistrements des années 1930 et 1940, Robert Johnson, Tommy Johnson, comme guide émotionnel. Göransson et sa femme Serena (productrice des chansons, violoniste classique) ont travaillé avec Lawrence "Boo" Mitchell, producteur de blues qui possède Royal Studios, et ont visité les juke joints de Clarksdale et Indianola avec lui pour s'imprégner de l'histoire.

Le format IMAX avait été choisi pour ses qualités immersives spécifiques. Arkapaw : "Le cadre IMAX est si différent parce que votre œil doit scanner l'image, alors que les films traditionnels vous permettent de voir l'image sans bouger les yeux. Ce processus de balayage permet à l'importance des connexions entre les musiciens de différentes époques de se construire progressivement."

L'Ultra Panavision 70 (2.76:1) couvrait le reste du film, les paysages, les dialogues, la narration. L'IMAX (1.43:1) était réservé aux moments de transcendance, les combats de vampires, les regards intimes, et cette scène. Arkapaw : "Quand vous êtes dans le monde Ultra Panavision, vous regardez un film à travers les plus belles optiques. Et quand vous entrez dans le monde IMAX, c'est presque comme un regard derrière le rideau et dans l'âme du personnage." La combinaison des deux formats sur un même film n'avait jamais été faite, c'est une première mondiale.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • Les musiciens qui apparaissent (~tout le plan) Ils ne surgissent pas par effet spécial. Ils sont là, dans le juke joint, comme s'ils avaient toujours été là. Des percussionnistes ouest-africains assis en cercle. Un MC hip-hop derrière ses platines. Le plan ne signale pas les transitions entre les époques, elles se fondent les unes dans les autres, comme la musique elle-même.

  • Le format qui change (~IMAX vs. Ultra Panavision) Si vous voyez le film en IMAX, cette scène remplit l'écran en 1.43:1, le format le plus haut du cinéma. Le reste du film est en 2.76:1, le format le plus large. Le passage de l'un à l'autre est le passage du récit à la transcendance.

  • Le toit brûlé (~fin du plan) La caméra monte. Le toit a disparu. La scierie a brûlé. Mais les gens sont toujours là. Arkapaw : "Rien ne pourra jamais nous être enlevé." C'est la dernière image du plan et c'est le sens de tout le film.

Le saviez-vous ?

Coogler a fait Creed en 2015, le film dont ce site couvre le plan-séquence de boxe en plan continu unique (prise 11 sur 13, Steadicam dans le ring). Dix ans plus tard, il refait un plan-séquence en Steadicam mais cette fois avec une caméra IMAX de 36 kg au lieu d'une ARRI 235 compacte, dans un juke joint rempli de musiciens de cinq siècles au lieu d'un ring de boxe avec deux combattants. L'évolution de Coogler entre ces deux plans est l'évolution de toute cette collection : de la sueur brute du ring de Philadelphie à la transcendance cosmique du Delta du Mississippi. Du vrai plan continu avec zéro VFX (Creed) au plan composite cousu avec une prise VFX du toit (Sinners). De la focale fixe compacte à la caméra IMAX 65mm. Même réalisateur. Même ambition. Dix ans d'écart.

Arkapaw a contacté Hoyte van Hoytema (le DP de Dunkirk, Tenet, Oppenheimer) pour avoir des conseils sur l'IMAX avant le tournage. Van Hoytema a répondu : "Allez-y et faites le film comme vous le feriez normalement." Arkapaw a suivi le conseil et est devenue la première femme à remporter l'Oscar de la meilleure photographie.

Sources

  • Autumn Durald Arkapaw - Variety, "How Sinners Cinematographer Pulled Off That Surreal Juke Joint Music Sequence" (avril 2025)

  • Autumn Durald Arkapaw - Variety, "Shooting Jack O'Connell's Grand Entrance During Magic Hour" (octobre 2025)

  • Autumn Durald Arkapaw - IndieWire, "Autumn Durald Arkapaw Is the First Woman DP to Shoot in IMAX" (avril 2025)

  • Autumn Durald Arkapaw - IndieWire, "Sinners Musical Montage Scene - How Ryan Coogler Made It" (avril 2025)

  • Autumn Durald Arkapaw - Deadline, "Sinners DoP on Tight Collaboration With Ryan Coogler" (avril 2025)

  • Autumn Durald Arkapaw - ASC Magazine / American Cinematographer, "Sinners: Big, Bold Blues and Blood" (juin 2025)

  • Autumn Durald Arkapaw - Kodak, "Sinners: An Immersive Experience" (mai 2025)

  • Autumn Durald Arkapaw - Cinematography World (mars 2026)

  • Ryan Coogler - ASC Magazine (juin 2025)

  • Wikipedia - Sinners (2025 film)

  • Britannica - Sinners (2025 film)

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