Plan-séquence Kingsman (2014)

Aperçu

Titre du film : Kingsman : Services secrets (Kingsman: The Secret Service)

  • Année : 2014

  • Réalisateur : Matthew Vaughn

  • Pays : Royaume-Uni / États-Unis

  • Chef opérateur : George Richmond

  • Durée de la séquence (version finale) : ~3 minutes 30 de combat pur (+ cutaways)

  • Durée de la version originale (non diffusée) : ~7 minutes sans cutaway

  • Nombre d'acteurs/cascadeurs impliqués : 20 cascadeurs, ~100 figurants

  • Préparation : 1 semaine de répétitions ; planification de 7 jours de tournage, étendue à presque 2 semaines

  • Entraînement de Colin Firth : 3 heures par jour pendant 6 mois

  • Musique : "Free Bird" de Lynyrd Skynyrd (remplace "November Rain" de Guns N' Roses, initialement prévu)

  • Budget du film : ~81 millions de dollars

  • Sources principales : Matthew Vaughn (MTV, CinemaBlend, Wikipedia) ; making-of Yahoo! (behind the scenes) ; Screen Rant - analyse technique (2016, 2017, 2020) ; Wikipedia - Kingsman: The Secret Service ; Fact Fiend - version 7 minutes

Une église baptiste du Kentucky, parodie à peine voilée de la Westboro Baptist Church. Harry Hart (Colin Firth), agent secret britannique en costume impeccable, assiste à un sermon haineux. Il s'apprête à sortir quand le signal est activé, les cartes SIM piégées du milliardaire Valentine (Samuel L. Jackson) transforment tous les porteurs de téléphone dans un rayon donné en machines à tuer compulsives. Hart est affecté aussi. Ce qui suit est un carnage. Armé d'un pistolet, de ses poings, d'un banc d'église, d'un chandelier, d'un livre de prières et de tout ce qui lui tombe sous la main, Hart massacre méthodiquement une quarantaine de paroissiens pendant que le solo de guitare de Free Bird de Lynyrd Skynyrd monte en puissance. La caméra tourne, virevolte, accélère, ralentit, colle au visage de Firth puis s'en écarte pour englober le chaos et semble ne jamais couper. Quand le signal s'arrête, Hart est le seul debout. Autour de lui, il n'y a que des corps. Et il réalise ce qu'il vient de faire.

Pourquoi cette scène est culte

La scène de l'église est le moment où Kingsman cesse d'être un pastiche de James Bond pour devenir autre chose, une proposition sur ce qui arrive quand on retire le contrôle moral d'un homme entraîné à tuer. Hart n'est pas un anti-héros qui choisit la violence. Il est une arme qu'on active. Pendant trois minutes et demie, vous le regardez détruire une pièce pleine de gens avec une efficacité terrifiante et la musique, le cadrage, la vitesse de la caméra vous font jubiler. Puis le signal s'arrête, et le visage de Firth change. Vous réalisez que vous venez d'applaudir un massacre. C'est exactement l'intention de Vaughn : le plan continu apparent vous piège dans l'énergie de la scène, refuse de vous laisser reprendre votre souffle, et quand c'est fini, vous êtes complice.

Et puis il y a Colin Firth. L'acteur de Bridget Jones. L'homme qui a eu un Oscar pour jouer un roi bègue. Il a 53 ans. Et il vient de tuer quarante personnes dans une église. Le casting à contre-emploi est le cœur de la scène, vous n'attendez pas ça de cet acteur, et c'est précisément ce décalage qui rend chaque coup de poing, chaque coup de feu, chaque fracture de nuque aussi électrisant.

Comment ils l'ont tournée

La séquence semble être un plan continu unique, mais elle est composée de multiples prises assemblées par des coupes cachées. Vaughn masquait les raccords quand des figurants passaient devant la caméra, remplissant momentanément le cadre. À chaque coupe, il criait "Freeze !" pour figer l'ensemble des figurants et cascadeurs à leur position exacte garantissant la continuité quand la prise suivante reprenait. La monteuse et l'équipe VFX ont ensuite lissé les transitions pour créer l'illusion du plan unique.

Le tournage a mobilisé une équipe de 20 cascadeurs et environ 100 figurants. Vaughn avait planifié 7 jours de tournage pour la séquence. Il en a fallu presque 14. L'une des raisons : la chorégraphie était si complexe que chaque prise exigeait un reset complet, repositionnement des figurants, nettoyage du faux sang, remise en place des accessoires.

Colin Firth a été prévenu avant même de lire le script : Vaughn lui a dit qu'il devrait se préparer physiquement pour une scène d'une difficulté extrême. Son casting dans le rôle dépendait de sa capacité à la réaliser. Firth s'est entraîné trois heures par jour pendant six mois. Vaughn l'a testé plusieurs fois en cours de production pour s'assurer qu'il tenait le niveau. Le résultat : Firth fait la quasi-totalité des cascades lui-même.

La version originale de la scène durait environ 7 minutes, un plan continu apparent sans aucun cutaway vers Valentine ou Eggsy. Quand Vaughn l'a montrée à Mark Millar, l'auteur de la bande dessinée originale, celui-ci a estimé que c'était trop intense et trop violent pour le spectateur moyen. Vaughn a coupé la séquence à environ 3 minutes 30 de combat pur et ajouté des cutaways vers les réactions des autres personnages pour offrir au spectateur des micro-pauses respiratoires. La version de 7 minutes n'a jamais été diffusée, une pétition en ligne demande sa publication.

Le choix musical est né d'un processus d'élimination. Vaughn voulait initialement "November Rain" de Guns N' Roses, mais a trouvé le morceau "plus sombre qu'il ne le pensait" et son solo de guitare trop court pour couvrir toute la séquence. Il a cherché en ligne "great long American guitar solos" et a trouvé "Free Bird" de Lynyrd Skynyrd dont le solo fait plus de quatre minutes. Le morceau a été utilisé pendant le tournage : les acteurs et cascadeurs se battaient littéralement en rythme avec la musique.

La caméra utilise des rampes de vitesse (speed ramps), des accélérations et décélérations au sein du même plan, pour amplifier l'impact des coups. Quand Hart frappe, la caméra ralentit une fraction de seconde sur l'impact puis réaccélère. Ce dispositif, combiné au mouvement handheld constant et aux coupes cachées, crée une sensation de chaos contrôlé qui ne ressemble à rien d'autre dans le cinéma d'action contemporain.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • Le visage de Firth après le signal (~fin de la séquence) Le massacre s'arrête. Hart reprend conscience. Regardez ses yeux : il comprend ce qu'il vient de faire. C'est le moment le plus important de la scène et il dure deux secondes. Tout le chaos qui précède n'existe que pour rendre cette expression possible.

  • Les coupes cachées (tout le plan) Cherchez les moments où un figurant traverse le cadre en entier, obscurcissant la caméra pendant une fraction de seconde. C'est là que les coupes se cachent. Vaughn criait "Freeze !" à chaque transition, vous ne les verrez probablement pas, mais vous saurez où chercher.

  • Les rampes de vitesse (~impacts majeurs) Quand Hart plante un objet dans quelqu'un ou frappe un coup particulièrement brutal, la vitesse de l'image ralentit imperceptiblement puis réaccélère. Ce n'est pas du slow-motion classique, c'est une micro-modulation de la vitesse qui donne aux impacts un poids physique supplémentaire.

Le saviez-vous ?

La scène a été censurée dans la plupart des pays d'Amérique latine et en Indonésie, supprimée presque entièrement, ne laissant que la mise en place et les conséquences immédiates. Vaughn a considéré cette amputation comme une mutilation du film. Les critiques ont été divisés : certains spectateurs ont été repoussés par la violence dans un lieu de culte, d'autres ont reconnu que le fait que les victimes soient des fanatiques haineux rendait le carnage étrangement cathartique.

La scène de l'église partage un ADN avec Old Boy (2003) et Atomic Blonde (2017), les trois articles existent sur le site, mais avec une différence fondamentale : là où Oh Dae-su (Old Boy) et Lorraine Broughton (Atomic Blonde) souffrent pendant le combat, Hart ne souffre pas. Il est une machine. C'est ce qui rend la scène troublante plutôt qu'héroïque et c'est le même malaise que celui de la scène de l'avalanche dans Snow Therapy : on regarde un homme perdre le contrôle, et on ne peut rien faire.

Le chef opérateur George Richmond est le même opérateur caméra qui a porté l'Arricam Lite à la main pendant la bataille de Bexhill dans Les Fils de l'homme (2006). De Cuarón à Vaughn, de la guerre dystopique au massacre pop, le même homme derrière la caméra.

Sources

  • Matthew Vaughn, interviews MTV et CinemaBlend (février 2015)

  • Making-of behind the scenes (Yahoo!, juin 2015)

  • Wikipedia - Kingsman: The Secret Service (section production, musique)

  • Screen Rant - "How Atomic Blonde's Stairwell Scene Was Shot" et "10 Things Fans Never Knew About Kingsman" (2016, 2020)

  • Greater Depths - "One of the Greatest Action Sequences of Modern Cinema" (analyse, 2016)

  • Fact Fiend - "The Awesome Kingsman Scene We'll Never Get to See" (version 7 minutes)

  • The Ringer - "The Killings in the Kingsman Church Scene, Ranked" (2017)

  • Change.org - pétition pour la publication de la version 7 minutes

  • Food World News - making-of (juin 2015)

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