Plan séquence 19-2 S2E1 - "School" (2015)
Titre de la série : 19-2 - Saison 2, Épisode 1 : "School"
Année : 2015 (version anglophone) / 2012 (version francophone originale, Radio-Canada)
Réalisateur : Daniel Grou, dit "Podz" (réalisateur de la version francophone originale, rappelé pour cet épisode)
Pays : Canada (Bravo)
Chef opérateur (version anglophone) : Tobie Marier Robitaille
Chef opérateur (version francophone) : Claudine Sauve
Créateurs (série francophone originale) : Réal Bossé, Claude Legault, Joanne Arseneau, Danielle Dansereau
Adaptateur (version anglophone) : Bruce M. Smith
Acteurs principaux : Jared Keeso (Nick Barron), Adrian Holmes (Ben Chartier)
Durée du plan-séquence : ~13-14 minutes
Méthode : VRAI plan continu unique - aucune coupe cachée, aucun stitching
Nombre de prises : 13 (version anglophone) / 12 (version francophone)
Décor : un bâtiment scolaire réel de deux étages, au moins 6 salles différentes traversées
Figurants : ~100
Événement historique : basé sur la fusillade du collège Dawson, Montréal, 13 septembre 2006 (1 mort, 19 blessés)
Préparation : consultation avec des policiers présents à Dawson en 2006 ; visionnage de vidéos et d'enregistrements audio de la fusillade ; préparation psychologique de l'équipe et des acteurs
Tournage : été 2014, Montréal
Budget par épisode : estimé ~1,5 million CAD
Montréal. Nick Barron (Jared Keeso) et Ben Chartier (Adrian Holmes) arrivent dans un lycée pour un signalement de vandalisme informatique. Des coups de feu. Nick et Ben se regardent. Ils appellent le central. Et la caméra se met en mouvement. Pendant treize minutes, elle les suit à l'intérieur du bâtiment, couloirs, cafétéria, cuisine, escaliers, salles de classe, bibliothèque. Des étudiants courent dans toutes les directions. Des corps sont au sol. Le tireur se déplace entre les étages. Nick et Ben avancent, reculent, se plaquent contre les murs, communiquent par gestes, entrent dans une pièce et découvrent des élèves cachés sous les tables. La caméra est avec eux, pas devant, pas derrière. Avec eux. Elle respire avec eux. Elle hésite quand ils hésitent. Elle sursaute quand un coup de feu résonne dans un couloir adjacent. Et elle ne coupe pas. Pas une seule fois en treize minutes. Quand Nick finit par coincer le tireur dans la bibliothèque, il lui hurle de se rendre puis court devant lui pour l'exposer au tir de Ben. Le tireur est abattu. Et la caméra s'arrête.
Pourquoi cette scène est culte
Jared Keeso a résumé en une phrase : "C'est lourd, lourd, lourd. C'est littéralement votre pire cauchemar."
Ce plan n'est pas un exercice de virtuosité technique. Ce n'est pas un tour de force stylistique. C'est une reconstitution. Le 13 septembre 2006, Kimveer Gill a ouvert le feu au collège Dawson de Montréal, tuant une étudiante et blessant 19 personnes avant de se suicider. Podz a créé cet épisode pour la version francophone originale de 19-2 (Radio-Canada, 2012), puis a été rappelé pour le refaire en anglais en 2015, quasiment plan pour plan, dans le même style, avec la même rigueur documentaire. L'objectif n'était pas de divertir. C'était de placer le spectateur à l'intérieur de l'événement, pas comme un observateur, mais comme un policier qui entre dans ce bâtiment sans savoir combien de tireurs il y a, où ils sont, et combien de personnes sont déjà mortes.
Le plan continu est le seul outil capable de recréer ce que les policiers ont vécu ce jour-là : l'impossibilité de couper. Quand vous entrez dans une école en situation de fusillade, vous ne pouvez pas couper. Vous ne pouvez pas passer en revue les angles. Vous ne pouvez pas rembobiner. Vous êtes dans le couloir, les coups de feu résonnent, et vous devez avancer. Le plan continu est la suppression de la distance entre le spectateur et l'événement, et c'est ce qui rend cet épisode insoutenable.
Un reviewer IMDB a écrit : "Je n'arrivais pas à respirer." Un autre a demandé : "Où sont les trophées, les nominations, les récompenses pour cet épisode ? Des centaines de récompenses ont été données à de mauvais épisodes de télévision. Et celui-ci n'aurait rien reçu ?" La frustration est compréhensible, 19-2 est une série canadienne à petit budget diffusée sur Bravo Canada, pas HBO ou Netflix. Le plan-séquence le plus traumatisant de l'histoire de la télévision a été vu par une fraction du public qui a regardé True Detective ou Hill House.
Comment ils l'ont tournée
L'équipe a commencé par la recherche. Des policiers qui étaient présents au collège Dawson le 13 septembre 2006 ont été consultés. Ils ont parlé avec un officier qui avait été touché au visage par balle pour comprendre ce que ça fait d'avoir une arme pointée sur soi. Ils ont écouté les enregistrements audio de la fusillade. Ils ont visionné les vidéos de surveillance. Ils ont étudié le changement de doctrine tactique de la police de Montréal après Dawson : les policiers avaient appris à entrer immédiatement dans le bâtiment plutôt que de former un périmètre et attendre le SWAT. Mylène Dinh-Robic, l'actrice montréalaise, a décrit l'impact : "On a été traumatisés. On a reçu la préparation psychologique pour entrer dans cette reconstitution d'une manière très lourde... on a tous pleuré."
Le plan a été tourné dans un vrai bâtiment scolaire de deux étages à Montréal, le même bâtiment que celui utilisé pour la version francophone. La séquence traverse au moins six salles différentes : l'entrée, la cafétéria, la cuisine, les couloirs du premier et du deuxième étage, et la bibliothèque. Environ 100 figurants jouaient les étudiants, certains courant, d'autres cachés sous des tables, d'autres au sol, blessés ou morts.
Podz a dirigé les 13 prises nécessaires pour obtenir le plan final. Chaque prise ratée, un figurant mal placé, un timing de coup de feu décalé, un mouvement de caméra trop rapide ou trop lent signifiait recommencer les 13 minutes depuis le début. C'est le même principe que L'Honneur du Dragon (Tony Jaa, 2005) ou Creed (Coogler, 2015) : un vrai plan continu où chaque erreur coûte la totalité de la prise. La version francophone avait réussi en 12 prises. La version anglophone en a eu besoin de 13.
Tobie Marier Robitaille, le chef opérateur de la version anglophone, opérait la caméra à l'épaule, pas de Steadicam, pas de gimbal. Le choix du handheld était délibéré : il fallait que la caméra tremble comme les mains d'un homme qui a peur, qu'elle hésite comme un policier qui ne sait pas ce qui l'attend derrière la prochaine porte. La comparaison avec Les Fils de l'homme (Cuarón, 2006) sorti la même année que la fusillade de Dawson est inévitable : même handheld, même chaos chorégraphié, même refus de glamouriser la violence. Mais là où Cuarón filmait une guerre dystopique fictive, Podz reconstitue un événement réel qui a traumatisé une ville entière.
Keeso et Holmes transpiraient abondamment pendant les prises, la sueur est visible dans l'épisode final. Ce n'est pas du maquillage. C'est la réalité physique de courir dans un bâtiment de deux étages pendant 13 minutes avec un gilet pare-balles et une arme à la main.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Le premier coup de feu (~début du plan) Nick et Ben sont devant l'école pour un signalement de vandalisme. Le premier coup de feu résonne à l'intérieur. Regardez leurs visages : l'instant où ils comprennent ce qui se passe. Puis ils entrent et vous entrez avec eux. C'est le point de non-retour du plan.
Les élèves sous les tables (~cafétéria/salles de classe) Quand Nick et Ben entrent dans une salle, des étudiants sont cachés sous les tables. La caméra les montre sans s'attarder, exactement comme un policier les verrait en balayant la pièce. Ce n'est pas un plan de coupe sur la terreur. C'est un détail périphérique dans un chaos total.
La sueur de Keeso et Holmes (~tout le plan) La sueur est réelle. 13 minutes de course, d'escaliers, de tension. Les acteurs ne jouent pas l'épuisement, ils le vivent. C'est le même effet que dans Creed (Jordan, prise 11) ou Atomic Blonde (Theron, 4 jours de tournage) : le plan continu transforme la fatigue de l'acteur en matière première du personnage.
Le saviez-vous ?
L'épisode existe en deux versions, filmées par le même réalisateur (Podz), dans le même bâtiment, avec la même structure, mais avec deux casts différents et deux chefs opérateurs différents. La version francophone (Radio-Canada, 2012) a été filmée par Claudine Sauve et a nécessité 12 prises. La version anglophone (Bravo, 2015) a été filmée par Tobie Marier Robitaille et en a nécessité 13. Les deux peuvent être visionnées côte à côte et la comparaison est fascinante : mêmes couloirs, mêmes battements, mêmes angles, mais des performances et une texture d'image différentes. C'est le seul plan-séquence de cette collection qui existe en deux versions.
Dinh-Robic a dit en pleurant sur le plateau : "Cet épisode, c'est le bébé de Podz. La façon dont c'est tourné, c'est sa marque de fabrique." Podz est un nom majeur du cinéma québécois, il a réalisé Maelström (2000), Les 7 jours du talion (2010) et Miraculum (2014). Mais c'est cet épisode de série télévisée qui restera son œuvre la plus citée, un plan continu de 13 minutes dans une école, filmé avec une centaine de figurants, basé sur une tragédie réelle, qui n'a jamais reçu les récompenses qu'il méritait parce qu'il a été diffusé sur une chaîne câblée canadienne que personne ne regarde.
Ce plan occupe une place à part dans la collection. Il ne partage pas la même fonction que les autres plans-séquences : ce n'est pas de la virtuosité (Scorsese), ni de l'immersion dans le spectacle (Kingsman), ni de la contemplation (Tarkovski), ni de l'adieu (Gardiens de la Galaxie Vol. 3). C'est du témoignage. Le plan continu de 19-2 est au service de la mémoire, il reconstitue un événement réel, minute par minute, sans coupe, pour que le spectateur ne puisse pas détourner le regard. C'est le plan-séquence comme devoir de mémoire.
Sources
Jared Keeso & Mylène Dinh-Robic - HuffPost Canada, "'19-2' Season 2 Premiere Tackles Montreal School Shooting" (novembre 2014)
Wikipedia - 19-2 (2014 TV series) (détails techniques : 13 prises, ~100 figurants, Podz rappelé)
Wikipedia - 19-2 (2011 TV series) (version francophone : 12 prises, Claudine Sauve, 39% d'audience au Québec)
19-2 Wiki / Fandom - "School" (description plan par plan)
IMDB - 19-2 S2E1 "School" (reviews, trivia)
NeoGAF - comparaison côte à côte des versions française et anglaise (janvier 2015)
Digital Journal - critique de la série (A.R. Wilson)
The Guardian - critique (Phil Harrison, Gwilym Mumford)
The New York Times - critique (Neil Genzlinger)