Plan-séquence The Studio (2025)
Année : 2025
Réalisateurs / Créateurs : Seth Rogen et Evan Goldberg
Pays : États-Unis (Apple TV+)
Chef opérateur : Adam Newport-Berra
Opérateur caméra : Mark Goellnicht
Key grip : Adam Kolegas
Production designer : Julie Berghoff
Coloriste : Damien Vandercruyssen (Harbor)
Caméra : ARRI Alexa 35
Objectif : 21mm (fixe - le même objectif sur tout le tournage)
Stabilisation : DJI Ronin (gimbal) pour les transitions entre lieux
Nombre d'épisodes : 10
Méthode : chaque scène filmée en plan continu unique, pas un seul épisode, mais TOUTE la série. Coupes mineures aux têtes et queues de scènes ; épisode 2 monté pour ressembler à un plan unique intégral
Prises par scène (moyenne) : 16 (certaines scènes : 22+)
Épisode 2 "The Oner" : tourné sur plusieurs jours au coucher du soleil, fenêtre de 90 à 120 minutes de lumière par jour, monté pour sembler être un seul plan de 25 minutes
Deuxième caméra : une seule fois - le jour de Scorsese. Jamais utilisée.
Inspiration déclarée : The Player (Altman, 1992 - plan d'ouverture de 8 minutes) ; Touch of Evil (Welles) ; Goodfellas (Scorsese) ; Boogie Nights (P.T. Anderson) ; Je suis Cuba (Kalatozov)
Sources principales : Adam Newport-Berra (IndieWire Filmmaker Toolkit, 2025 ; Variety, 2025 ; Harbor, 2025) ; Seth Rogen & Evan Goldberg (IndieWire, 2025 ; Variety, 2025 ; TV Insider, 2025 ; New York Times, 2025) ; Ike Barinholtz (Variety Australia, 2025)
Les bureaux de Continental Studios. Matt Remick (Seth Rogen), nouveau directeur du studio, entre dans un couloir. Son téléphone sonne. Patty (Catherine O'Hara) apparaît derrière lui. Sal (Ike Barinholtz) arrive par une porte latérale. Maya (Kathryn Hahn) les rejoint dans l'escalier. La caméra les suit tous les quatre, tourne autour d'eux quand ils discutent, les précède quand ils marchent, les cadre quand ils s'arrêtent. Elle monte un escalier, traverse un bureau, sort sur un parking, monte dans un golf cart, et arrive dans le bureau de Matt, le tout sans coupe. Trois lieux. Quatre personnages principaux. Deux cameos. Un golf cart. Zéro coupe. Et ce n'est que la première scène du premier épisode. Les 10 épisodes de la série sont tournés de la même façon.
Pourquoi cette scène est culte
Dans l'épisode 2, intitulé, avec un sens de la méta-comédie parfait, "The Oner", le personnage de Matt regarde Sarah Polley (jouant son propre rôle) tourner un plan-séquence sur un plateau. Il murmure, émerveillé : "C'est comme être avec P.T. Anderson sur le plateau de Boogie Nights quand ils ont tourné le oner d'ouverture. Ou être sur le tournage de La Soif du mal avec Orson Welles pendant la scène de la voiture piégée. Ou être dans les rues de Cuba quand ils ont tourné la séquence funéraire de Je suis Cuba."
Trois des films couverts par ce site, cités dans le dialogue d'une comédie Apple TV+. Rogen connaît son histoire du plan-séquence. Et il l'a transformée en philosophie de production.
The Studio n'a pas un épisode en plan-séquence. C'est une série entière en plans-séquences. Chaque scène de chaque épisode est filmée en un seul plan continu. Une caméra. Un objectif (21mm). Pas de montage en tant qu'outil narratif, le montage se fait en direct, sur le plateau, dans la chorégraphie des acteurs et de la caméra. Newport-Berra : "On essayait de déplacer la caméra autant que possible pour voir le maximum du monde. On s'assurait que la caméra se sente libre et puisse tourner dans n'importe quelle direction. L'équipe était toujours prête pour ça, et les décors de Julie signifiaient qu'on pouvait regarder dans n'importe quelle direction."
Rogen a décrit l'effet sur l'écriture : "Ça nous a forcés à être très exigeants avec les scènes. Est-ce que c'est assez bien ? Est-ce que c'est trop long ? C'était instructif pour savoir si les scènes fonctionnaient vraiment, parce que si c'était trop long, on le sentait immédiatement." L'absence de coupe est devenue un détecteur de mensonge, si une scène ne fonctionne pas en plan continu, c'est qu'elle ne fonctionne pas.
Comment ils l'ont tournée
Newport-Berra a posé la règle dès le premier jour : "Vous devez écrire pour un oner. Il faut que le matériel soit adapté." Rogen et Goldberg avaient déjà intégré cette contrainte dans le processus d'écriture, chaque scène était conçue avec un début, un trajet et une fin qui pouvaient être filmés en un seul mouvement de caméra.
Le processus de tournage quotidien : des heures de répétitions le matin, parfois sans tourner avant le déjeuner (ce qui rendait les producteurs nerveux), puis 12 pages tournées d'un coup, en un seul bloc. Rogen : "Une fois qu'on commençait, on ne pouvait plus s'arrêter, et ce qui est bien avec ça, c'est qu'il n'y a jamais de rupture de momentum." Entre 16 et 22 prises par scène. Les scènes évoluaient en direct sur le plateau, input des acteurs, du DP, du monteur.
Le choix technique : ARRI Alexa 35, un 21mm fixe, aucune variation. Newport-Berra, Kolegas (key grip) et Goellnicht (opérateur) devaient concevoir des façons de garder la caméra fluide et discrète. Le 21mm grand angle donnait assez de profondeur de champ pour garder l'action nette dans toutes les directions. Le défi 360° comme dans tous les plans-séquences : impossible de cacher des projecteurs hors-champ quand la caméra peut se tourner partout. Berghoff a conçu chaque décor pour être crédible sous tous les angles. L'éclairage reposait sur la lumière naturelle et les "practicals" (lampadaires, néons, lampes de bureau) intégrés au décor.
L'épisode 2, "The Oner", était le plus complexe. L'intrigue : Matt et Sal conduisent à travers les collines d'Hollywood pour assister au tournage d'un plan-séquence par Sarah Polley. L'épisode entier de 25 minutes est monté pour ressembler à un seul plan mais Goldberg a confirmé que "ce n'est pas un vrai oner". Il a été tourné sur plusieurs jours, au coucher du soleil, dans une fenêtre de 90 à 120 minutes de lumière par jour. L'équipe répétait toute la journée, puis obtenait 3 à 4 prises dans la bonne lumière. Une fois, le soleil a disparu pendant qu'ils tournaient et la caméra a grillé un circuit au même moment, double panne simultanée.
Le jour Scorsese. Rogen ne lui avait pas dit que la série était entièrement en oners. "C'était vraiment effrayant. Non seulement on devait diriger Scorsese, mais en plus on le filmait d'une façon très spécifique, qui est l'une des plus dures pour un acteur." Rogen avait commandé une deuxième caméra, planquée dans une chambre d'hôtel voisine, au cas où Scorsese demanderait : "Vous n'avez pas de deuxième caméra ?" Quand Scorsese est arrivé et que Rogen lui a expliqué le dispositif, Scorsese a dit : "Super, j'adore." La deuxième caméra n'a jamais vu la lumière du jour. Newport-Berra : "Marty adore les oners et il adore les approches fortes, donc il était totalement partant."
Hahn était la plus dangereuse : elle improvisait des répliques si drôles que Rogen ou l'opérateur caméra éclataient de rire et cassaient la prise. Tout le monde, acteurs, techniciens, opérateurs a foiré des prises à un moment ou un autre. Rogen et Goldberg avaient accepté cette réalité dès le départ : "Quand on réussissait une prise, c'est l'un des moments les plus euphoriques qu'on puisse imaginer, parce que c'est de la collaboration à son apogée. Avec ça, tu réussis une prise, et c'est l'émission."
Les acteurs invités paniquaient en arrivant, puis trouvaient leur rythme : "Ne donne pas ton meilleur jeu avant la prise 5 ou 6. C'est comme un marathon, ne te consume pas dans les premières prises."
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Le 21mm permanent (~tout le show) La même focale dans chaque plan de chaque épisode. C'est une décision radicale, le 21mm grand angle exagère la profondeur et les mouvements, donne une légère distorsion en bord de cadre, et garde tout net. C'est le même principe que Lubezki sur The Revenant (12-21mm exclusivement), mais appliqué à une comédie.
Les décors à 360° (~tout le show) Chaque décor est fonctionnel sous tous les angles. Pas de mur manquant, pas de "côté caméra" propre et de "côté technique" en désordre. Berghoff a conçu chaque pièce comme un espace réel, pas comme un plateau de tournage. Cherchez un projecteur visible ou un câble au sol, vous n'en trouverez pas.
"The Oner" (~épisode 2, tout l'épisode) Un oner sur le tournage d'un oner. L'épisode le plus méta de la série et selon Barinholtz, "probablement le meilleur". Matt cite Boogie Nights, La Soif du mal et Je suis Cuba. Trois films couverts par ce blog.
Le saviez-vous ?
L'inspiration fondatrice n'est pas un film d'action ou de guerre, c'est The Player de Robert Altman (1992), une satire d'Hollywood qui s'ouvre sur un plan-séquence de 8 minutes traversant un studio. Goldberg : "Ce plan d'ouverture nous a vraiment inspirés." Altman montrait les coulisses d'Hollywood par un plan continu qui glissait de conversation en conversation sans couper. Rogen et Goldberg ont pris cette idée et l'ont appliquée à une série entière, pas juste une ouverture, pas juste un épisode, mais 10 épisodes de 30 minutes.
The Studio est le deuxième show après Adolescence (2025) à utiliser le plan continu comme format de série, pas comme moment de bravoure. Mais les deux approches sont aux antipodes. Adolescence est du drame brut : DJI Ronin 4D, zéro VFX, des acteurs non-professionnels, des sujets traumatisants. The Studio est de la comédie sophistiquée : Alexa 35, 21mm, des stars de cinéma, de l'improvisation. L'un filme la souffrance. L'autre filme l'absurdité. Les deux ont conclu que le plan-séquence est le format naturel pour raconter des histoires en temps réel que ces histoires soient un meurtre dans le South Yorkshire ou Martin Scorsese qui pleure dans un bureau de studio parce qu'on vient de tuer son film sur Jonestown.
Et le plan sequence est devenu, de façon inattendue, un outil de protection créative. Rogen a expliqué au New York Times que tourner en plans continus rendait les notes des cadres d'Apple quasi-impossibles à appliquer : "Si vous coupez trois répliques au milieu d'un plan, le plan ne fonctionne plus." L'absence de montage est devenue un bouclier contre l'interférence du studio. Le plan-séquence comme acte de résistance créative, exactement ce que les personnages du show essaient (et échouent) de faire.
Sources
Adam Newport-Berra - IndieWire Filmmaker Toolkit, "Why Every Shot on The Studio Is One Elaborate Long Take" (mai 2025)
Adam Newport-Berra - Variety, "How The Studio Shot Its One-Take Episode" (juin 2025)
Adam Newport-Berra - Harbor / Foundry, "One Camera, One Lens: How The Studio Built a Show on the Oner" (avril 2025)
Seth Rogen & Evan Goldberg - IndieWire (mai 2025)
Seth Rogen - Variety, "Martin Scorsese The Studio Cameo: How Seth Rogen Directed His Hero" (mars 2025)
Seth Rogen - The Hollywood Reporter, "How Seth Rogen's Apple TV+ Comedy The Studio Is Shot" (avril 2025)
Seth Rogen - New York Times (mars 2025)
Evan Goldberg - TV Insider, "How The Studio Got Scorsese & Filmed That Epic Oner" (mars 2025)
Ike Barinholtz - Variety Australia (avril 2025)
Consequence of Sound - "The Studio Review: One of 2025's Best TV Shows" (mars 2025)
AppleMagazine - "Seth Rogen's The Studio Outsmarts Apple Execs" (mars 2025)