Plan séquence Hardcore Henry (2015) - La poursuite sur autoroute
Film : Hardcore Henry (titre original russe : Хардкор)
Année : 2015 (première mondiale au Toronto International Film Festival - Midnight Madness, prix du public)
Réalisateur : Ilya Naishuller (premier long-métrage)
Producteur : Timur Bekmambetov
Chefs opérateurs (DP - director of photography) : Pasha Kapinos, Vsevolod "Seva" Kaptur, Fedor Lyass
Concepteur du rig facial : Sergey Valyaev (également premier opérateur, remplacé après plusieurs semaines pour cause de blessures cervicales)
Concepteur graphique du masque : Gleb Reznichenko
Caméra : GoPro HERO3, parfois deux GoPros montées en parallèle sur le rig (une pour la prise, l'autre pour un niveau d'exposition différent ou pour renvoyer le signal wifi au réalisateur)
Optique : lentille fisheye grand-angle intégrée à la GoPro
Système de stabilisation : rig magnétique conçu sur mesure par Vsevolod Kaptur et Vladimir Kotihov, volontairement moins fluide qu'un Steadicam (bras stabilisé porté par l'opérateur, popularisé par Rocky en 1976) pour garder une sensation de présence physique
Cascadeurs / opérateurs incarnant Henry : environ dix personnes tournantes, dont le réalisateur lui-même sur certains plans dialogués avec Sharlto Copley
Séquence analysée : la poursuite motorisée sur la route qui sort de Moscou, Henry et Jimmy contre le convoi d'Akan
Studios VFX : ZERO VFX (Boston + Santa Monica) sur la totalité de la poursuite, VFX Legion et Mammal sur d'autres séquences du film
Superviseurs VFX de la poursuite : Dan Cayer (compositing), Don Libby (CG et compositing), Brian Drewes (CEO ZERO VFX)
Nombre de plans stitchés dans la poursuite : 43, selon Dan Cayer dans son entretien à fxguide (les autres interviews ZERO parlent de "près de 45")
Logiciels : Nuke pour le compositing, After Effects, 3D Equalizer pour le tracking
Durée du tournage total : 120 jours à Moscou
Budget : environ 2 millions de dollars, dont 255 000 dollars levés sur Indiegogo puis renfort STX Entertainment après Toronto
Origine du projet : le clip Bad Motherfucker de Biting Elbows (2013), réalisé par Naishuller lui-même
Dans les scènes dialoguées face à Sharlto Copley, l'opérateur portait des lunettes de soleil pour éviter que l'acteur regarde ses yeux plutôt que l'objectif de la GoPro.
Henry et Jimmy poursuivent un convoi noir sur une longue ligne droite qui sort de Moscou. Ils sont dans une voiture avec un minigun (mitrailleuse rotative multi-canons, popularisée par Predator) monté sur le côté. Le convoi riposte. Des motos surgissent, l'une traverse le châssis d'un camion en pleine course, une grenade envoie une camionnette en vol plané au-dessus du bitume. Henry tire, se retourne, regarde vers l'arrière, revient sur la route et vous n'avez pas cligné des yeux, aucune coupe visible, la caméra n'a jamais fait un raccord de continuité. Pourtant, vous venez de regarder 43 prises différentes, tournées à des jours d'écart et par plusieurs opérateurs.
Pourquoi cette scène est culte
C'est le seul moment du film où Hardcore Henry cesse d'être un enchaînement de longs POV coupés à vue et devient un vrai plan-séquence apparent, au sens où le site l'entend d'habitude, celui d'un plan unique construit à la couture, à la manière de Birdman ou de 1917. Ailleurs dans le film, Naishuller assume les cuts francs, les glitches, les fondus qui séparent les niveaux de son "jeu vidéo grandeur nature". Ici, non. Ici, le pari est frontal : donner au spectateur l'impression d'avoir passé sept minutes à côté de Sharlto Copley, sur une route droite, sans qu'aucune fracture spatiale ne vienne casser l'immersion.
Le procédé sert une chose précise : la POV subjective (point de vue, caméra à la place du personnage) n'a d'intérêt que si vous croyez y être. À chaque coupe visible, vous vous rappelez que Henry est un personnage joué. En cousant les 43 fragments en une prise apparente, la poursuite vous scotche dans le siège passager. Naishuller le résume dans son entretien à IndieWire : "This was always, first and foremost, a film. We weren't making a video game" (traduction : "C'était toujours, avant tout, un film. On ne faisait pas un jeu vidéo"). La poursuite autoroute est le moment où cette phrase se vérifie.
Comment ils l'ont tournée
Le tournage de la séquence a été fragmenté sur plusieurs semaines, dans la région de Moscou, par petits blocs. Dan Cayer, superviseur VFX chez ZERO, expose la logique dans son entretien à fxguide : les scènes d'action de Hardcore Henry ont été "shot in minute-long increments" (traduction : "tournées par incréments d'environ une minute"). La poursuite n'a jamais existé physiquement comme un événement continu, c'est un puzzle dont chaque pièce a été filmée séparément.
Le dispositif caméra imposait ce fragment. Le masque conçu par Sergey Valyaev, en plastique imprimé en 3D dans sa version finale, avait tendance à devenir insoutenable après quelques minutes. Andrei Dementiev, qui a pris la relève quand les cervicales de Valyaev ont lâché, a perdu une dent pendant une cascade. La GoPro elle-même chauffait, tremblait, sortait du cadre. Sur le plateau, Naishuller et Sharlto Copley ont un jour cru avoir tué un cascadeur, malentendu finalement dissipé, mais qui dit tout de la marge d'erreur physique du tournage.
Les DP se relayaient. Pasha Kapinos, Vsevolod Kaptur, Fedor Lyass chacun apportait sa touche, et parfois Naishuller lui-même chaussait le rig, notamment quand il fallait un plan dialogué en tête-à-tête avec Copley. À l'écran, dix corps différents deviennent Henry sans que le montage ne cisaille l'illusion.
C'est là que ZERO VFX prend le relais. Le studio, basé à Boston avec une antenne à Santa Monica, arrive après la fin du tournage. Trente artistes travaillent sur la poursuite, sous la double supervision de Cayer et de Don Libby. Brian Drewes, CEO de ZERO, résume le mandat à IndieWire : "Our work in there was to take 45 shots and stitch them into a cohesive, uncut sequence" (traduction : "Notre boulot consistait à prendre 45 plans et à les recoudre en une séquence sans coupe apparente"). Le chiffre exact varie selon les sources, 43 pour Cayer chez fxguide, "près de 45" dans les interviews studio mais l'ordre de grandeur est fixé.
La méthode : ZERO reçoit le film déjà monté, puis reprend chaque raccord et réécrit la matière entre les plans. Cayer explique à fxguide : "Each time Henry looks forward or backward, much of those in-between frames were our work in either 2D projection or full remapping of the environment" (traduction : "À chaque fois qu'Henry regarde en avant ou en arrière, une bonne partie des images entre-deux, c'est notre boulot, en projection 2D ou en remappage complet de l'environnement"). Autrement dit : les regards en arrière de Henry, quand Copley crie sur le siège passager et qu'Henry se retourne pour surveiller les motos, sont des passages entièrement construits en post. Deux plans filmés à 180 degrés l'un de l'autre, à des jours d'écart, ont été fondus en un seul par une simulation de rotation de tête.
La distorsion fisheye de la GoPro compliquait tout. Don Libby décrit à fxguide un cadre qui, une fois "aplati" pour être exploitable en compositing, ressemblait à une étoile à quatre branches. ZERO a donc travaillé en dédistordant les plaques pour le tracking (calcul du mouvement caméra), puis en redistordant les rendus CG avant compositing final. Les frames étaient rendues dans un format plus large que d'habitude pour absorber la déformation aux bords. Libby résume : "There's a lot you have to think about to get it just right" (traduction : "Il y a beaucoup de choses à penser en amont pour que ça tienne").
Enfin, le convoi que Henry poursuit dans le lointain a été entièrement modélisé en CG (computer-generated, images de synthèse). Les vraies camionnettes n'apparaissent que quand Henry se rapproche. Le minigun, les flashs de départ de coups, les douilles éjectées, le sang, les étincelles, tout est ajouté en post-production. Sur une route de sept kilomètres de plat, cela signifie des simulations d'explosion qui devaient rester cohérentes sur des durées inhabituelles.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
À chaque tour de tête vers l'arrière de Henry, cherchez un léger flou de mouvement plus long que la normale : c'est le point de couture entre deux plans filmés séparément. ZERO se sert du blur de la rotation pour masquer la transition.
Vers le milieu de la séquence, quand une camionnette se retourne en vol après une grenade, arrêtez-vous : la carcasse en l'air est un modèle CG complet, la vraie camionnette n'a jamais quitté le sol. Les vans ont été modélisés à partir de photos, faute de scans sur plateau.
En bas du cadre, remarquez que les mains d'Henry apparaissent et disparaissent selon les moments. Chaque bloc de tournage a été filmé par un opérateur différent avec ses propres mains gantées, ZERO a homogénéisé une partie du reste, mais la variabilité subsiste.
Le saviez-vous ?
Origine du film dans un clip musical. Naishuller avait déjà expérimenté le POV intégral dans Bad Motherfucker, clip de son groupe Biting Elbows sorti en 2013. Le producteur Timur Bekmambetov (Night Watch, Day Watch) l'a vu et lui a proposé d'en faire un long-métrage. Sans ce clip, pas de Hardcore Henry.
Trente heures de tests pour éviter le mal de mer. Naishuller a déclaré à IndieWire avoir passé "30 hours of tests" (traduction : "30 heures de tests") avec le rig avant de valider le dispositif final. Le premier montage donnait la nausée aux spectateurs, lui compris. Le système de stabilisation magnétique a été calibré pour amortir les micro-vibrations sans lisser la marche.
STX a acheté le film après Toronto et exigé un remontage. Naishuller le raconte à IndieWire : "I went through six pages of Excel spreadsheets and a 10-hour presentation of what I wanted fixed" (traduction : "J'ai fait six pages de tableur Excel et une présentation de dix heures pour lister ce que je voulais corriger"). Le finale sur le toit a été entièrement retourné pour la version dite "Hardcore 1.5".
Trois studios VFX pour une illusion cousue. ZERO VFX a géré la poursuite, VFX Legion a pris en charge un dirigeable CG et plusieurs raccords, Mammal a traité d'autres blocs. James Hattin, co-fondateur de VFX Legion, résume sans détour à fxguide : "GoPro is a mess for visual effects" (traduction : "La GoPro, c'est le bordel en VFX").
La distinction avec 1917 est fondamentale. La poursuite d'Hardcore Henry emprunte la même grammaire que le faux plan-séquence de Mendes, plans stitchés en post production, mais à l'échelle d'une séquence, pas d'un film entier. Voir la fiche 1917 pour la version longue durée de la même méthode.
Les vrais plans-séquences de POV, eux, existent en amateur uniquement. Aucun long-métrage professionnel n'a réussi à ce jour à tenir 90 minutes de POV en vraie prise unique. Hardcore Henry contourne l'impossible par le VFX.
Sources
Ian Failes, "How Hardcore Henry's POV shots were made", fxguide, 21 avril 2016 (entretien avec Sergey Valyaev, Dan Cayer, Don Libby, James Hattin)
Bill Desowitz, "Hardcore Henry: How They Did the VFX for the Explosive Highway Chase", IndieWire, 21 avril 2016 (entretien avec Ilya Naishuller et Brian Drewes)
"ZERO VFX Tackles Filmmaking from a New Perspective for 'Hardcore Henry'", Animation World Network, 26 avril 2016 (entretien avec Dan Cayer, Brian Drewes, Don Libby)
"VFX: Zero's Hardcore Henry work", Post Magazine, 1er avril 2016
Bryn Boyle, "Hardcore Henry: ZERO VFX Tackles Filmmaking from a New Perspective", LBBOnline, 2016
Emma Fraser, "10 Years Ago, A Controversial Action Thriller Tried - And Failed - To Reinvent Cinema As We Know It", Inverse, 8 avril 2025
Fiche IMDb du film et trivia associée
Wikipédia française, article Hardcore Henry
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Plan-séquence 1917 (2019) - la version longue durée de la même méthode : une trentaine de plans stitchés pour donner l'illusion d'un film entier en une prise. À comparer avec la poursuite d'Hardcore Henry pour voir comment le procédé change d'échelle.
Plan-séquence : le guide complet - l'article pilier du site, indispensable pour situer Hardcore Henry dans la famille des faux plans-séquences numériques (aux côtés de Birdman, 1917 et La La Land).
Plan-séquence Mr. Robot 3.4 "runtime error" - autre exercice de stitching complexe, cette fois à travers deux personnages et deux villes. Le raccord derrière un dos ou dans une foule est cousin direct des raccords derrière les regards d'Henry.
Plan-séquence Boiling Point (2021) - le contre-exemple utile : un long-métrage entier réellement tourné en une seule prise. Pour mesurer ce que Hardcore Henry gagne (une action impossible à filmer autrement) et ce qu'il perd (la pureté du geste unique).