Extraction (2020)

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Réalisé par Sam Hargrave

ANALYSE TECHNIQUE ET ESTHÉTIQUE : LE PLAN-SÉQUENCE D'EXTRACTION (2020)

Introduction : le changement de paradigme du cinéma d'action

L'année 2020 a marqué un tournant décisif dans l'histoire de la distribution cinématographique et de l'esthétique du film d'action avec la sortie d'Extraction (Tyler Rake) sur la plateforme Netflix. Au-delà de son succès commercial phénoménal — cumulant plus de 90 millions de foyers visionnaires lors de ses quatre premières semaines d'exploitation — le film réalisé par Sam Hargrave s'est distingué par une audace formelle singulière : une séquence d'action ininterrompue d'environ douze minutes, simulant un plan unique (le "oner").

Cette analyse se propose de déconstruire cette séquence avec une rigueur académique et technique, en adoptant la structure d'une fiche de cinéma approfondie. L'étude se divisera en trois axes fondamentaux : l'Objectif, explorant les motivations artistiques et narratives ; les Coulisses, détaillant l'ingénierie technique et humaine ; et la Longueur, analysant la gestion rythmique et temporelle. Chaque partie suivra une méthodologie rigoureuse, débutant par un raisonnement analytique détaillé pour aboutir à une conclusion synthétique.

PARTIE I : OBJECTIF – LA QUÊTE DE L'IMMERSION VISCÉRALE

1.1 Raisonnement : de l'observation à l'immersion participative

L'ambition première du plan séquence d'Extraction ne se limite pas à la prouesse technique; elle répond à une volonté de redéfinir le rapport physique entre le spectateur et l'action. Dans le cinéma d'action traditionnel, le montage sert de filtre de sécurité. La coupe (le "cut") permet non seulement de masquer les artifices de la mise en scène, mais elle offre également au spectateur des micro-respirations, lui rappelant inconsciemment qu'il assiste à une représentation construite. En supprimant cette rupture, Sam Hargrave et le scénariste Joe Russo cherchent à abolir la distance critique.

La Vicéralité du "Hic et Nunc"

L'objectif est d'instaurer une temporalité absolue, un "hic et nunc" (ici et maintenant) dont on ne peut s'échapper. Contrairement aux séquences d'action morcelées de la franchise Jason Bourne, caractérisées par le "shaky cam" et un découpage frénétique rendant l'action parfois illisible, Extraction opte pour une fluidité géographique totale. La caméra ne se contente pas d'enregistrer l'événement, elle y participe. Elle chute, tremble sous l'impact des explosions et se faufile dans des habitacles exigus, simulant la présence d'un correspondant de guerre ou d'un opérateur tactique invisible aux côtés du protagoniste Tyler Rake. Cette approche vise à transformer le visionnage passif en une expérience quasi-vestibulaire, où le vertige et l'impact cinétique sont ressentis physiquement par l'audience.

La Convergence avec l'Esthétique Vidéoludique

Il est impossible d'analyser l'objectif de cette séquence sans évoquer sa parenté avec le langage du jeu vidéo, spécifiquement le genre du "Third-Person Shooter" (TPS). La position de la caméra, flottant souvent en "over-the-shoulder" (par-dessus l'épaule) derrière Chris Hemsworth, mime les codes visuels intégrés par une génération de spectateurs-joueurs. Cette grammaire visuelle n'est pas fortuite : elle active des réflexes cognitifs associés à l'interactivité. Le spectateur anticipe les menaces, surveille les angles morts et suit la gestion des ressources (munitions, couverture) comme s'il tenait une manette. L'objectif est ici d'hybrider la narration cinématographique linéaire avec l'immersion participative du jeu vidéo, créant un langage hybride moderne.

La Narration par l'Épuisement

Au niveau narratif, le plan sequence remplit une fonction cruciale : matérialiser l'épuisement. Dans un montage classique, une ellipse permettrait de passer d'une fusillade à une autre en suggérant un temps de récupération. Ici, le refus de l'ellipse oblige le public à traverser chaque seconde d'effort, de douleur et de fuite. L'objectif est de démythifier la figure du super-soldat. Tyler Rake n'est pas invulnérable ; il s'essouffle, saigne et ralentit. La continuité du plan est l'outil qui permet de montrer cette dégradation physique en temps réel, forçant une empathie par la souffrance partagée. Le plan continu devient alors une épreuve d'endurance, tant pour l'acteur que pour le spectateur, renforçant l'enjeu dramatique de la survie de l'enfant, Ovi, qui devient un fardeau physique tangible.

1.2 Conclusion

L'objectif du plan sequence d'Extraction transcende la simple démonstration de virtuosité technique. Il s'agit d'un dispositif narratif complexe visant à annihiler la distanciation propre au cinéma classique. En fusionnant les codes du reportage de guerre immersif et l'esthétique du jeu vidéo, Sam Hargrave impose une subjectivité radicale. Le plan continu n'est pas une fenêtre sur l'action, mais un tunnel temporel dont la seule issue est la fin de la séquence elle-même. Cette stratégie vise à ancrer le film dans une réalité physique brutale, où la continuité temporelle devient le vecteur principal de la tension dramatique et de l'engagement émotionnel.

PARTIE II : COULISSES – UNE INGÉNIERIE DE L'ILLUSION ET DU RISQUE

2.1 Raisonnement : L'architecture technique d'un chaos contrôlé

La réalisation de ce que l'équipe a baptisé le "Oner" relève d'une planification militaire et d'une innovation technique majeure. Contrairement à l'apparente fluidité de l'image, cette séquence est une mosaïque complexe assemblant environ 36 segments distincts ("stitches") tournés sur plusieurs mois et dans des lieux géographiques radicalement différents.

A. L'Arsenal technologique : le choix du grand format

Le directeur de la photographie, Newton Thomas Sigel (ASC), a dû résoudre une équation complexe : obtenir une qualité d'image cinématographique (profondeur de champ, dynamique) tout en conservant une maniabilité extrême pour les mouvements rapides et les espaces confinés.

Capteur RED MONSTRO 8K VV

Offre une résolution 8K et une couverture "Full Frame" (Vista Vision). La haute résolution permet une stabilisation numérique ("reframing") en post-production sans perte de qualité 4K finale.

Caméra 1 RED DSMC2

Corps caméra compact et modulaire. Utilisé pour la majorité de l'action brute. Sa légèreté a permis à l'opérateur de courir et de passer la caméra à travers des fenêtres de voiture.

Caméra 2 Panavision Millennium DXL2

Caméra plus massive intégrant le même capteur Monstro. Utilisée pour les segments plus statiques ou sur dolly, assurant une continuité colorimétrique parfaite avec la DSMC2.

Optiques Leica M 0.8

Objectifs photo ultra-compacts adaptés au cinéma. Leur faible encombrement était vital pour éviter les collisions dans les cages d'escalier et les habitacles de véhicules.

L'utilisation du capteur Monstro 8K est cruciale. Elle a permis de tourner en grand angle pour capter l'environnement périphérique (essentiel pour la lisibilité de l'action) tout en offrant une marge de manœuvre en post-production pour stabiliser les micro-secousses inhérentes aux mouvements brusques de l'opérateur. Sigel a spécifiquement choisi les optiques Panavision pour leur rendu "organique" et moins clinique, contrebalançant la netteté chirurgicale du capteur numérique.

B. L'opérateur-cascadeur : la méthode Hargrave

L'élément le plus distinctif des coulisses d'Extraction est l'implication physique de son réalisateur. Sam Hargrave, fort de son passé de coordinateur de cascades pour l'univers Marvel (notamment doublure de Chris Evans), a personnellement opéré la caméra pour les segments les plus dangereux. Cette approche, rarissime à ce niveau de production, a permis de briser les limitations habituelles des opérateurs caméra.

  1. La Poursuite Automobile (Le "Hood Mount" Humain) :

    Au lieu d'utiliser exclusivement un "Russian Arm" (grue montée sur voiture), Hargrave s'est littéralement sanglé sur le capot d'une voiture suiveuse. Cette position lui permettait de filmer au ras du sol et, surtout, de se détacher en pleine course pour suivre l'action à pied ou pénétrer dans un autre véhicule.

    • Le détail technique : Lors d'une séquence clé, Hargrave, assis sur le capot, détache son harnais de sécurité alors que les véhicules roulent à vive allure, passe la caméra à travers la fenêtre ouverte de la voiture des acteurs, et la récupère de l'autre côté pour simuler une caméra flottant à travers l'habitacle.

  2. La Chute du Balcon :

    Pour la scène où Tyler Rake et Ovi chutent d'un balcon, Hargrave a sauté dans le vide attaché à un câble, suivant les cascadeurs dans leur chute. Cela a permis de garder les visages dans le cadre pendant la descente, un angle impossible à obtenir avec une grue ou un drone avec autant de proximité et de précision.

C. L'Anatomie des "Stitches" (raccords invisibles)

La magie de la séquence réside dans l'invisibilité de ses coutures. L'analyse des 36 points de montage révèle une variété de techniques sophistiquées pour lier l'espace et le temps.

  • Le Raccord par Objet (Whip Pan / Masking) : La technique la plus fréquente consiste à passer rapidement la caméra sur une zone sombre, un dos de personnage ou un mur (whip pan). Ce flou de mouvement sert de point de transition pour couper et changer de prise ou de lieu. Par exemple, le dos de Chris Hemsworth sert souvent de masque pour permettre une substitution avec sa doublure cascade juste avant un impact violent.

  • La Transition Texane (Texas Switch) : Utilisée lors du saut entre les toits. La caméra suit Hemsworth qui court, puis passe brièvement derrière un obstacle (une cheminée). À la réapparition, c'est la doublure qui effectue le saut périlleux. À l'atterrissage, un mouvement inverse permet de retrouver l'acteur principal. Ce ballet exige une synchronisation parfaite entre les acteurs et l'opérateur.

  • Le Raccord Numérique (CGI Stitch) : Lors du crash de la voiture, la caméra, montée sur un rail (slider) à l'intérieur, fonce vers le pare-brise. Au moment de l'impact, le pare-brise est brisé (CGI ou pré-brisé), et la caméra continue son mouvement à travers l'ouverture pour être "attrapée" par l'opérateur à l'extérieur. Ce raccord mêle prise de vue réelle et transition numérique.

D. Le puzzle géographique : Thaïlande vs Dhaka

Bien que l'action soit située à Dhaka, Bangladesh, la logistique d'un tel plan interdisait un tournage dans les rues réelles, trop chaotiques et incontrôlables. La production a donc dû ruser avec la géographie.

  • Reconstitution : Des quartiers entiers ont été construits ou habillés en Thaïlande (notamment à Ban Pong et Nakhon Pathom) pour imiter l'architecture et la densité de Dhaka.

  • Le Tarmac : La séquence finale sur le pont et le saut vers le camion n'ont pas été tournés sur une route, mais sur un tarmac d'aéroport isolé en Thaïlande. Cela a permis de contrôler intégralement la lumière et les mouvements des véhicules sans risque pour la population civile. Le fond vert a été utilisé pour relier le saut des acteurs (en studio) à la réception des cascadeurs (sur le tarmac), créant une continuité spatiale artificielle mais crédible.

2.2 Conclusion

Les coulisses du plan séquence d'Extraction révèlent une ingénierie de la tromperie portée à son paroxysme. Loin de l'improvisation du cinéma vérité, cette séquence est le fruit de quatre à cinq mois de répétitions chorégraphiques intenses. La réussite technique repose sur un trépied : la miniaturisation des caméras cinéma (RED/Leica), l'audace physique d'un réalisateur prêt à risquer sa vie pour un plan, et l'utilisation chirurgicale des effets visuels pour suturer des réalités géographiques disparates. Ce segment démontre que dans le cinéma moderne, le réalisme le plus cru est souvent le produit de l'artifice le plus sophistiqué.

PARTIE III : LONGUEUR – LE TEMPS COMME VECTEUR DE TENSION DRAMATIQUE

3.1 Raisonnement : la chronométrie de la survie

Avec une durée précise de 11 minutes et 29 secondes (parfois arrondie à 12 minutes selon l'inclusion de l'intro), ce plan-séquence dépasse le statut de simple scène pour devenir un court-métrage au sein du film. Cette longueur exceptionnelle structure l'acte central du récit et impose une gestion rythmique complexe pour éviter la saturation sensorielle du spectateur.

A. La Structure en Trois Actes du Plan

Pour maintenir l'intérêt sur une telle durée, Hargrave a structuré le plan comme une narration autonome avec ses propres mouvements :

  1. L'Acte Véhiculaire (00:00 – 03:00) : Haute cinétique, vitesse, grands espaces. C'est l'introduction brutale qui désoriente.

  2. L'Acte Clos ("The Tenement", 03:00 – 08:00) : Ralentissement du rythme, tension claustrophobique. Le combat devient intime, brutal, corps-à-corps. C'est le cœur émotionnel et technique, où la caméra navigue dans les couloirs et appartements.

  3. L'Acte Final (08:00 – 11:29) : Retour à l'extérieur, poursuite verticale (toits) et conclusion motorisée (camion). C'est le climax qui libère la tension accumulée.

B. La gestion des "micro-pauses"

Le danger d'un plan aussi long est "l'action fatigue" – l'insensibilisation du spectateur face à une stimulation constante. Pour contrer cela, le réalisateur intègre des micro-pauses narratives. Par exemple, dans la cage d'escalier ou avant le saut du toit, les personnages s'arrêtent quelques secondes. Un bref dialogue ("Can't you trust me?") ou un moment de rechargement d'arme offre une respiration vitale. Ces instants de calme relatif ne sont pas des erreurs de rythme, mais des outils de "pacing" essentiels qui permettent de relancer la tension pour le segment suivant.

C. Le rôle du design sonore et musical

Dans un plan continu, l'image ne peut pas couper, mais le son peut évoluer pour guider l'attention. Les compositeurs Henry Jackman et Alex Belcher, accompagnés de l'équipe de mixage sonore, ont dû créer une tapisserie audio sans couture.

  • Continuité Audio : Le mixage utilise le son pour masquer les "stitches" visuels. Une explosion ou un bruit fort est souvent placé exactement sur le point de raccord visuel pour distraire l'attention auditive et visuelle du spectateur.

  • Spatialisation : Le son évolue dynamiquement avec la caméra. Lorsque la caméra entre dans une voiture, le son extérieur s'étouffe ("muffled") instantanément, renforçant l'illusion de l'espace physique clos.

  • La Musique comme Moteur : La partition utilise des ostinatos de percussion répétitifs pour maintenir une pulsation cardiaque, augmentant en intensité lors des combats et diminuant lors des phases d'infiltration, dictant ainsi le niveau d'adrénaline ressenti.

D. L'escalade et l'héritage : vers extraction 2

La longueur de ce plan est devenue la signature de la franchise. Son succès critique et public a poussé l'équipe à surenchérir pour la suite, Extraction 2 (2023), produisant un plan-séquence encore plus ambitieux de 21 minutes et 7 secondes. Cette évolution (du simple au double) témoigne de l'importance de la "Longueur" comme argument marketing ("The Oner") et comme défi technique. Cependant, l'analyse comparative suggère que la séquence de 11 minutes du premier film conserve une pureté et une efficacité brute, là où la suite cherche davantage le spectaculaire (hélicoptères, trains) au risque de perdre l'intimité du combat de rue.

3.2 Conclusion

La longueur du plan sequence d'Extraction n'est pas un artifice gratuit, mais une mesure du temps de survie. En étirant la continuité sur près de douze minutes, le film oblige le spectateur à ressentir le poids du temps, transformant chaque seconde en une victoire sur la mort. Cette gestion temporelle, rythmée par une structure en trois actes et soutenue par un design sonore immersif, permet de maintenir une tension constante sans épuiser l'audience. Elle a établi un nouveau standard dans le cinéma d'action occidental, lançant une "course à l'armement" de la durée qui a défini l'identité visuelle de la franchise et influencé le genre tout entier.

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