Plan-séquence Nostalghia (1983) - La traversée de la bougie à Bagno Vignoni

  • Titre : Nostalghia (Ностальгия)

  • Année : 1983

  • Réalisateur : Andreï Tarkovski

  • Scénario : Andreï Tarkovski et Tonino Guerra

  • Photographie : Giuseppe Lanci

  • Décors : Andrea Crisanti

  • Montage : Amedeo Salfa et Erminia Marani

  • Son : Remo Ugolinelli

  • Musique : Beethoven, Verdi (Requiem), Debussy, Wagner, chant folklorique russe « Kumushki »

  • Interprètes principaux : Oleg Yankovsky (Andreï Gortchakov), Erland Josephson (Domenico), Domiziana Giordano (Eugenia)

  • Durée du film : 125 minutes

  • Durée du plan : environ 9 minutes (une prise unique, sans coupe)

  • Format : 35 mm, 1,66:1, Technicolor

  • Type de mouvement : travelling latéral en profil, panoramique lent qui accompagne l'acteur

  • Dispositif : caméra sur rails installés au fond de la piscine drainée

  • Durée de préparation : 3 jours d'installation des rails par les techniciens italiens, 3 jours de répétition avec l'équipe technique (sans l'acteur), tournage le 4ᵉ jour

  • Nombre de prises : une seule (« we've only got one take » selon Tarkovski à Yankovsky, réussie du premier coup)

  • Lieu de tournage : bain thermal de Sainte-Catherine à Bagno Vignoni (Val d'Orcia, Toscane), piscine drainée pour l'occasion

  • Sociétés de production : RAI Rete 2, Opera Film

  • Distinctions du film : Prix du jury œcuménique et Prix FIPRESCI au Festival de Cannes 1983

  • Sources principales : témoignage d'Oleg Yankovsky recueilli par Sergei Solovyov, documentaire Andrei Tarkovsky in Nostalghia, Nostalghia.com, Filmmaker Magazine, Fandor Keyframe

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Un homme en imperméable descend dans une piscine vide. La lumière est terne, l'air lourd de brume toscane, les parois du bain de Sainte-Catherine à Bagno Vignoni suintent d'un calcaire millénaire. Andreï Gortchakov, poète russe exilé, tient une bougie allumée. Il s'est engagé auprès du fou Domenico à traverser le bassin d'un bord à l'autre sans laisser mourir la flamme, pour sauver le monde. Il n'y a personne pour le regarder. Pas de musique. Rien qu'un souffle de vent. Il fait quelques pas, protège la mèche de sa paume. La flamme meurt. Il repart au début, rallume, recommence. Trois traversées, un fond de piscine parcouru dans les deux sens, et la caméra qui refuse de couper. Vous ne saviez pas qu'un homme portant une bougie pouvait vous couper le souffle pendant neuf minutes.‍ ‍

Pourquoi cette scène est culte‍ ‍

C'est peut-être le plus grand pari du plan-séquence : filmer quelque chose qui, sur le papier, n'a aucun intérêt. Un homme marche, la flamme s'éteint, il recommence. Aucun événement dramatique. Aucun dialogue. Personne pour applaudir à l'écran quand il arrive au bout. La scène n'a pas d'utilité pour l'intrigue, elle est l'intrigue.‍ ‍

Tarkovski a explicitement expliqué son intention à Oleg Yankovsky lors de leur première rencontre à Rome, à la terrasse d'un café de la Piazza di Spagna. Le récit de l'acteur, publié dans le livre de Sergei Solovyov et disponible sur Nostalghia.com, cite précisément les mots du cinéaste : "display an entire human life in one shot, without any editing, from beginning to end, from birth to the very moment of death" (montrer une vie humaine entière en un seul plan, sans montage, du début à la fin, de la naissance jusqu'à l'instant même de la mort). Le montage aurait tout détruit. Une seule coupe, et la scène redevient une métaphore illustrée. Sans coupe, elle est la métaphore. Le spectateur ne regarde pas un homme qui porte une bougie : il porte la bougie avec lui, minute après minute, sentant la fatigue monter dans ses propres jambes.‍ ‍

Comment ils l'ont tournée‍ ‍

Tarkovski a fait vider la piscine thermale de Bagno Vignoni pour les besoins du tournage. Le bassin, alimenté par des sources chaudes depuis l'époque romaine, dégageait des bulles calcaires nauséabondes une fois à sec. Le cinéaste a insisté pour tourner dans ce fond boueux authentique, refusant toute reconstitution en studio.‍ ‍

Pendant trois jours, des ouvriers italiens ont posé des rails sur toute la longueur du bain sous les instructions du réalisateur. La caméra devait accompagner Yankovsky en travelling latéral, à hauteur d'homme, à sa vitesse exacte. Pendant ces trois jours, Tarkovski a répété le panoramique avec son équipe technique sans son acteur, qui errait au bord du bassin sans être appelé. Le quatrième jour, on l'a habillé, maquillé, aidé à sauter au fond de la piscine sèche. Tarkovski lui a montré les trois points sur les rails : le lieu où la bougie s'éteint la première fois, le lieu où elle s'éteint la deuxième fois, et l'extrémité où Gortchakov l'atteint enfin avant de s'effondrer.‍ ‍

La consigne était brutale. Yankovsky rapporte les mots exacts du cinéaste : "we've only got one take" (on n'a droit qu'à une seule prise). Pas de répétition avec l'acteur, pas de deuxième chance. Tarkovski voulait que la fatigue de Yankovsky soit celle du personnage, que la précarité de la flamme soit celle du filmage lui-même. Aucun truquage possible : la bougie devait s'éteindre pour de vrai, se rallumer pour de vrai, et l'acteur devait tenir jusqu'à la fin.‍ ‍

Le récit de Yankovsky décrit l'expérience de manière saisissante : "I heard the command 'Shoot!' as if through water" (j'ai entendu l'ordre « Action ! » comme à travers l'eau). Il a marché, protégé la flamme, échoué deux fois, réussi la troisième traversée, posé la bougie au bord, et s'est laissé glisser au sol pour mourir. La bougie brûlait encore. Les applaudissements ont éclaté de toutes parts sur le plateau. Une seule prise, du premier coup.‍ ‍

Le dispositif visuel est d'une sobriété radicale. Le chef opérateur Giuseppe Lanci, qui signait ici sa première grande collaboration avec Tarkovski, tient un travelling latéral rigoureux, sans zoom, sans coupure, sans musique. La caméra avance à la vitesse exacte de l'acteur et ralentit avec lui. Aucun raccord invisible, aucun composite : c'est bien un plan continu du premier au dernier photogramme. C'est cette absence totale d'artifice qui rend la scène si difficile à décrire, elle refuse toute virtuosité démonstrative. Elle est le contraire absolu du plan-séquence de bravoure à la De Palma ou à la Cuarón.‍ ‍

Yankovsky a ensuite raconté avoir entendu les applaudissements à Cannes, Moscou, Tokyo et Venise, mais que rien de tout cela n'avait plus d'importance. L'important, disait-il, avait eu lieu ce jour-là, au fond du bassin.‍ ‍

Ce qu'il faut observer en la revoyant‍ ‍

  • Vers la deuxième minute du plan, quand la flamme s'éteint la première fois, Yankovsky ne joue pas la déception : son visage reste concentré, presque neutre. Tarkovski voulait qu'on ressente l'effort physique, pas l'émotion dramatique. C'est la caméra qui pleure à sa place, en refusant de couper.

  • Sur la troisième traversée, observez la main gauche de l'acteur qui se referme sur la flamme en coquille : c'est le même geste qu'il faisait, plus tôt dans le film, en tenant le pan ouvert du manteau de Domenico lors de leur première rencontre. Tarkovski avait chorégraphié cet écho gestuel à des dizaines de minutes d'intervalle.

  • À l'extrême fin du plan, quand Gortchakov pose la bougie et s'effondre, la caméra ne suit pas la chute. Elle reste sur la flamme, seule, qui continue de brûler quelques secondes. C'est le vrai dernier geste du plan : la flamme survit à celui qui l'a portée.‍ ‍

Le saviez-vous ?‍ ‍

  • Un plan pour une vie entière : Tarkovski a formulé son ambition dans le documentaire Andrei Tarkovsky in Nostalghia : "we'll have to shoot in one take a scene where you carry a candle which is a metaphor for what I'm trying to do in my cinema and maybe in my life too" (il faudra tourner en une seule prise une scène où tu portes une bougie qui est une métaphore de ce que j'essaie de faire dans mon cinéma et peut-être aussi dans ma vie). Nostalghia ne compte que 123 plans pour 125 minutes de film, soit environ 1 minute par plan en moyenne. La scène de la bougie représente à elle seule 7% de la durée du film.

  • La piscine était fermée depuis le tournage : le bassin thermal de Bagno Vignoni, dédié à Sainte-Catherine de Sienne qui y aurait pris les eaux au XIVᵉ siècle, avait été vidé sur demande de la production. C'est Federico Fellini qui aurait recommandé le lieu à Tarkovski, en le décrivant comme l'endroit où les habitants s'asseyaient les pieds dans l'eau chaude pour bavarder.

  • Une sœur spirituelle chez Béla Tarr : cinq ans avant Nostalghia, Tarkovski avait vu dans le cinéma hongrois émergent une manière analogue de sculpter le temps. Vingt ans après, Béla Tarr signera avec Les Harmonies Werckmeister un plan-séquence de saccage d'hôpital de huit minutes qui prolonge cette lignée du plan contemplatif sans musique, où l'effort silencieux d'un corps devient l'entier du récit.

  • La descendance chez Gus Van Sant : la trilogie de la mort de Gus Van Sant (Gerry, Elephant, Last Days) est explicitement construite sur des plans-séquences de marche, en hommage revendiqué à Béla Tarr, lui-même souvent rapproché de Tarkovski. La bougie de Nostalghia est le point d'origine de cette tradition : filmer un corps qui avance, sans coupe, sans musique, sans dramaturgie, en laissant l'espace et le temps faire tout le travail.

  • Le dernier prix, l'exil définitif : Nostalghia remporte au Festival de Cannes 1983 le Prix du jury œcuménique et le Prix FIPRESCI. Les autorités soviétiques auraient activement fait pression sur le jury pour empêcher la Palme d'or. Tarkovski, blessé, décide de ne plus rentrer en URSS. Il ne tournera plus qu'un seul film, Le Sacrifice (1986), avant de mourir d'un cancer à Paris en décembre 1986, à 54 ans. La bougie était bien sa vie.

  • Un extrait sanctuarisé dans un jeu vidéo : en 2016, le jeu The Witness de Jonathan Blow intègre un extrait de Nostalghia comme fragment culturel à découvrir dans le monde. La scène de la bougie fait partie des morceaux de cinéma les plus fréquemment cités par les créateurs de jeux vidéo contemplatifs.‍ ‍

Sources‍ ‍

  • Oleg Yankovsky, How we shot the 'Inextinguishable Candle' episode for Nostalghia, extrait du livre de Sergei Solovyov Assa, and other compositions by the author, republié sur Nostalghia.com

  • Documentaire Andrei Tarkovsky in Nostalghia

  • Kevin B. Lee, Andrei Tarkovsky's Cinematic Candles, essai vidéo pour Fandor Keyframe, mars 2014

  • Scott Macaulay, Tarkovsky's Nostalghia as a Cinematic Candle, Filmmaker Magazine, 24 mars 2014

  • Michael Wood, At the Movies: Nostalghia, London Review of Books, 14 juillet 2016

  • Cinema Sentries, Nostalghia 4K UHD Review, Kino Lorber restauration 2022, avec commentaire audio de Daniel Bird et interview de Giuseppe Lanci

  • Nostalghia, Wikipédia (fiche technique et lieux de tournage)

  • Larsen On Film, critique de la ressortie de Nostalghia (Giuseppe Lanci)‍ ‍

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