Plan-séquence Joker: Folie à Deux (2024) - L'explosion au tribunal et l'évasion

  • Film : Joker: Folie à Deux (2024)

  • Réalisateur : Todd Phillips

  • Directeur de la photographie : Lawrence Sher, ASC

  • Opérateur caméra A : Colin Anderson

  • Opérateur caméra B : Lawrence Sher lui-même

  • Focus pullers : Greg Irwin et Cheli Clayton-Samaras

  • Dolly grip : John Mang

  • Crane operator : Jason Talbert

  • Directeur artistique/Production designer : Mark Friedberg

  • Compositrice : Hildur Guðnadóttir (retour du premier film)

  • Caméra utilisée pour cette scène : Sony Venice avec tête déportée Rialto

  • Caméra du reste du film : ARRI Alexa 65 (grand format numérique 65 mm)

  • Optiques principales du film : 21 mm Masterbuilt, 35 mm Zeiss Compact Prime, 58 mm Nikon Nikkor (objectif « intime » pour Arthur), Prime DNA, Leica Macro-Elmar 90 mm, ARRI Signature 350 mm, Hasselblad (« Ottoblads » du loueur Otto Nemenz)

  • Éclairage : ARRI SkyPanels et Creamsource Vortexes (bascule LED assumée par rapport au premier film qui était en tungstène)

  • Étalonnage : Jill Bogdanowicz, ASC (Company 3)

  • Format film : IMAX-certified, aspect ratio 2.20 (salles standard) et 1.43 (IMAX)

  • Lieu de tournage de la scène : virtual stage (« the volume »), studios Warner Bros. à Los Angeles

  • Durée totale du tournage : 75 jours (10 décembre 2022 → 5 avril 2023)

  • Composition du plan-séquence : 4 plans raccordés au montage pour donner l'illusion d'une prise unique et continue

  • Sortie : Mostra de Venise, 4 septembre 2024 ; USA, 4 octobre 2024

  • Sources principales : British Cinematographer, décembre 2024 (interview James Mottram avec Lawrence Sher) ; Definition Magazine, mars 2025 ; Motion Picture Association / The Credits, octobre 2024 ; Variety, octobre 2024 ; Collettivo Chiaroscuro, octobre 2024‍ ‍

Le verdict tombe. Le jury déclare Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) coupable de meurtre. Arthur vient, quelques minutes plus tôt, de renoncer publiquement à son alter-ego Joker, il a reconnu la responsabilité totale de ses actes. Puis, sans transition, une déflagration. Une voiture piégée vient d'exploser devant le tribunal. Le mur latéral de la salle d'audience se disloque, la poussière envahit tout, les corps tombent. La caméra reste avec Arthur. Elle le suit alors qu'il se relève, hébété, dans les gravats. Elle passe à côté du procureur adjoint Harvey Dent, gisant au sol, la moitié gauche du visage brûlée, c'est la naissance visuelle de Two-Face, autre futur ennemi de Batman. Arthur titube vers la sortie. Deux hommes le récupèrent au milieu du chaos, l'embarquent dans une voiture. Le plan ne coupe jamais. En apparence.‍ ‍

Pourquoi cette scène marque‍ ‍

Elle marque pour deux raisons opposées, et il faut les tenir ensemble.‍ ‍

La première : c'est le seul vrai moment de spectacle physique du film. Joker: Folie à Deux est essentiellement un film de dialogue et de chant, asile, tribunal, séquences musicales fantasmées. Beaucoup de critiques y ont vu l'un des principaux défauts du film. La séquence de l'explosion est le seul endroit où Todd Phillips et Lawrence Sher basculent dans le cinéma d'action pure. Et ils le font sous la forme la plus démonstrative possible : un plan qui refuse de couper. C'est un choix formel qui met en tension tout ce qui précède, en refusant l'aération du montage classique.‍ ‍

La seconde : c'est un plan-séquence « faux ». Pas au sens péjoratif, au sens technique. Sher lui-même l'admet dans son entretien à British Cinematographer : la scène est faite de quatre plans distincts, raccordés au montage pour créer l'illusion d'une continuité. C'est exactement la même famille que 1917, Birdman, La Corde. Une famille avec une longue histoire dans le cinéma, dont il faut connaître les codes pour savoir ce qu'on regarde. Un plan-séquence dont on connaît le principe des raccords cachés reste un plan-séquence mais un plan-séquence qui appartient à une catégorie précise, celle du plan continu reconstruit.‍ ‍

Ce qui rend cette scène particulière, dans cette famille-là, c'est le contexte de production. 1917 a été tourné en extérieur, en lumière naturelle, avec des raccords cachés dans des passages sombres ou des mouvements de caméra latéraux. Joker 2 fait tout l'inverse : tournage en studio, sur un plateau virtuel LED, technologie popularisée par The Mandalorian, avec un système caméra spécifique choisi juste pour ce moment. C'est le même problème artistique résolu par la technologie la plus récente disponible.‍ ‍

Comment ils l'ont tournée‍ ‍

Le choix du plateau virtuel, Sher l'appelle « the volume », terme officiel pour désigner les plateaux à mur LED, est le premier élément à comprendre. Sur ce type de plateau, l'environnement autour des acteurs (la rue en feu, le tribunal éventré, les rescapés qui courent) est projeté en temps réel sur d'immenses écrans LED qui entourent le décor. La caméra filme les acteurs devant ces écrans, et l'arrière-plan répond en direct aux mouvements de la caméra. C'est un procédé qui remplace le fond vert classique, avec deux avantages majeurs : l'éclairage réel du visage des acteurs par la lumière de l'environnement virtuel, et la possibilité pour eux de voir ce qui se passe autour d'eux. Pour une scène d'explosion, c'est un choix logique, il aurait été bien plus coûteux et dangereux de reconstruire un tribunal soufflé en dur.‍ ‍

Deuxième élément : le changement de caméra. Sur l'ensemble du film, Sher travaille avec l'ARRI Alexa 65, la grande caméra 65 mm numérique qu'il utilisait déjà sur le premier Joker. Pour cette scène uniquement, il bascule sur une Sony Venice équipée d'un système Rialto. Le Rialto est une tête déportée : la mécanique de la caméra et le capteur sont physiquement séparés du corps principal, reliés par un câble. Cela permet de placer le capteur là où une caméra classique ne rentrerait pas, dans un espace confiné, sur une perche, à hauteur inhabituelle. Sher a choisi cette configuration pour une raison précise, qu'il détaille lui-même dans son entretien.‍ ‍

Il a fait découper le plancher du décor. Le sol du tribunal, dans la partie où la caméra devait tourner à 360° autour de Phoenix, a été littéralement enlevé. La caméra a ensuite été remontée de deux pieds (soit environ soixante centimètres). Le cadreur s'est assis sur une caisse posée dans la fosse, avec la caméra à hauteur de poitrine du personnage. Cette configuration lui permettait de tourner autour de Phoenix sans obstacle physique, pas de rails de dolly, pas de bras de grue à négocier, tout en gardant le capteur à distance de sécurité par rapport aux effets pyrotechniques et à la poussière.‍ ‍

Le résultat, ce sont ces plans très courts, très rapprochés, qui semblent glisser autour d'Arthur pendant qu'il se relève. La sensation « en apesanteur » du plan tient précisément à ce dispositif : la caméra n'est pas guidée par une trajectoire mécanique, elle est manuelle mais quasiment libérée de la gravité par la fosse dans laquelle son opérateur est installé.‍ ‍

Troisième élément : les quatre raccords. Sher ne détaille pas dans son entretien où se situent exactement les points de raccord, mais il indique clairement le principe. Chaque segment du plan couvre une portion de l'action, l'explosion, la sortie du tribunal, la traversée des débris, la voiture qui l'embarque et les jonctions ont été conçues pour être invisibles. Deux techniques classiques peuvent être utilisées ici : le raccord dans un mouvement rapide (la caméra passe très vite devant un obstacle sombre, un mur, un nuage de poussière, et le plan suivant reprend au moment exact où la caméra sort de cet obstacle) et le raccord dans une continuité de mouvement (deux plans distincts sont assemblés numériquement en morphant les pixels de leur bordure). Dans les deux cas, l'œil du spectateur ne perçoit pas la coupe si elle est correctement placée. C'est très exactement la méthode utilisée par Sam Mendes et Roger Deakins pour 1917, Fred a d'ailleurs déjà fiché cette technique en détail sur ce site.‍ ‍

Quatrième élément : le mode de travail improvisé sur le plateau, cohérent avec l'ensemble du film. Sher explique qu'il n'a pas répété les mouvements de caméra en amont. Son dolly grip John Mang et son crane operator Jason Talbert lui demandaient sur le plateau : « OK, on commence où, on finit où ? », et Sher répondait qu'il ne savait pas. Il se laissait porter par les acteurs pour déterminer la position de la caméra. Cette méthode, jazz plus que classique, est celle qui a irrigué tout le tournage du film mais elle prend un relief particulier ici, où chacun des quatre segments doit se raccorder proprement au suivant. Improviser un plan-séquence en quatre morceaux implique de savoir, à chaque instant, où la caméra doit être quand le raccord invisible va tomber.‍ ‍

L'équipe autour de la caméra méritait la mention particulière que Sher leur consacre dans l'entretien. Les focus pullers, Greg Irwin et Cheli Clayton-Samaras, ont géré la mise au point sur une caméra en mouvement constant, en grand format, avec des optiques à faible profondeur de champ. Sur ce type de plan, une erreur de point d'un demi-mètre rend le plan inutilisable. Ils avaient une marge d'erreur quasi nulle, prise après prise.‍ ‍

Enfin, l'éclairage. Le premier Joker était éclairé en tungstène, technologie ancienne mais chaude et particulière. Pour Folie à Deux, Sher est passé au LED, SkyPanels ARRI et Creamsource Vortexes. Cette bascule technologique n'est pas anecdotique pour cette scène : les LED se pilotent électroniquement, se croisent, changent de couleur en temps réel. Sur un plan qui va traverser plusieurs ambiances lumineuses, l'intérieur cru du tribunal, l'orange de l'explosion, la rue enfumée, c'est indispensable.‍ ‍

Ce qu'il faut observer en la revoyant‍ ‍

  • Au moment de l'explosion, regardez la lumière sur le visage de Phoenix. Elle change en temps réel avec ce qui se passe dans son champ de vision. C'est le mur LED qui projette la déflagration et la fait réagir sur la peau, pas un effet ajouté en post-production.

  • Dans la traversée des débris, essayez de repérer les moments où la caméra passe très près d'un obstacle sombre (un mur, un corps, une poutre) ou d'un rideau de poussière. Statistiquement, c'est là que se trouvent les raccords cachés entre les quatre plans.

  • Au ras du sol, la caméra est en dessous du niveau habituel. C'est le plancher découpé qui permet cette hauteur inhabituelle. Regardez comment Phoenix est cadré de très légèrement en contre-plongée, un choix qui l'agrandit visuellement au moment où il perd tout, symboliquement.

  • Harvey Dent, au sol, est visible pendant une fraction de seconde. La brûlure sur la moitié gauche de son visage est la mise en place visuelle de Two-Face. Todd Phillips a confirmé qu'il s'agit bien d'une origine pour ce personnage.‍ ‍

Le saviez-vous ?‍ ‍

  • Sher a cité One from the Heart de Francis Ford Coppola (1982) comme référence visuelle principale pour l'ensemble du film. C'est le premier long-métrage tourné en studio avec un plateau conçu pour laisser tourner la caméra à 360°, en anticipant de plusieurs décennies la technologie du volume utilisée ici.

  • Le film a été un échec critique et commercial majeur. Budget de production 190 à 200 millions de dollars pour un total mondial de 207 millions au box-office. Warner Bros. estime la perte à 125-200 millions de dollars, Deadline Hollywood à 144,25 millions. Sept nominations aux Razzie Awards, deux victoires (dont pire suite). Cette réception n'invalide pas la qualité technique du travail de Sher, qui a été salué de manière quasi unanime.

  • L'ouverture animée façon Looney Tunes qui précède le film a été réalisée par Sylvain Chomet, animateur français des Triplettes de Belleville et de L'Illusionniste. C'est une commande directe de Todd Phillips.

  • Le tribunal a été construit à échelle réelle sur un plateau de Warner Bros. à Los Angeles. Ce n'est pas le tribunal réel de New York (au 60 Centre Street) que l'on voit dans la scène de l'explosion, même si les plans d'extérieurs de la foule ont bien été tournés là-bas.‍ ‍

Sources‍ ‍

  • Lawrence Sher, entretien British Cinematographer par James Mottram, décembre 2024

  • Lawrence Sher, entretien Definition Magazine, mars 2025

  • Lawrence Sher, entretien The Credits / Motion Picture Association, octobre 2024

  • Lawrence Sher, entretien Variety (série Inside the Frame), octobre 2024

  • Lawrence Sher, entretien Collettivo Chiaroscuro, octobre 2024

  • Wikipedia - Joker: Folie à Deux (production, réception critique, données box-office)

  • IMDb - filmographie technique de Lawrence Sher

  • Time Magazine, « Making Sense of Joker: Folie à Deux's Baffling Surprise Ending », octobre 2024‍ ‍

A lire aussi ‍ ‍

Suivant
Suivant

Plan séquence Hardcore Henry (2015) - La poursuite sur autoroute