Plan-séquence 12 Years a Slave (2013) - La pendaison de Solomon
Film : 12 Years a Slave (2013)
Réalisateur : Steve McQueen
Scénario : John Ridley, d'après le mémoire de Solomon Northup (Twelve Years a Slave, 1853)
Chef opérateur (DP - Director of Photography, directeur de la photographie) et opérateur caméra : Sean Bobbitt BSC (il opère lui-même la caméra sur tout le film)
Monteur : Joe Walker
Caméra : ArriCam LT
Optiques : Cooke S4
Format : 35 mm argentique
Approche générale du film : une seule caméra sur toute la production
Durée du plan-séquence principal (plan large fixe sur Solomon suspendu) : environ 85 secondes ; Steve McQueen le décrit lui-même comme un « plan de deux minutes »
Type de plan : vrai plan continu, caméra fixe posée sur trépied, plan large statique
Lieu de tournage : Louisiane, plantations en activité autour de La Nouvelle-Orléans (dont Felicity Plantation, construite en 1846) ; scène de la pendaison tournée sous un arbre où de vrais esclaves ont été pendus au XIXᵉ siècle
Refilmage : McQueen est retourné en Louisiane plusieurs mois après la fin du tournage principal pour refilmer la scène
Durée totale de tournage du film : 7 semaines à partir de juin 2012
Budget final : environ 16 M$ (initialement chiffré à 30 M$, réduit grâce aux crédits d'impôt de Louisiane)
Musique dans la scène : aucune - silence, sons naturels de la plantation
Influence directe assumée :Western Deep (2002), court-métrage de Steve McQueen et Sean Bobbitt sur les mineurs de la mine TauTona en Afrique du Sud
Récompenses du film : 3 Oscars (Meilleur film, Meilleur second rôle féminin pour Lupita Nyong'o, Meilleur scénario adapté pour John Ridley)
Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor) est suspendu à une branche, une corde autour du cou, la pointe des pieds tout juste posée dans la boue. Le charpentier Tibeats (Paul Dano) l'a battu quelques minutes plus tôt; il est venu se venger avec deux comparses, l'a passé au nœud coulant, s'est fait chasser au dernier instant par un contremaître qui rappelle que Solomon est la propriété de Master Ford et que seul Ford peut décider de sa mort. On l'a laissé là. Personne n'ose le décrocher. La caméra reste immobile en plan large. Un enfant traverse le champ en courant. Une esclave se glisse contre lui pour lui donner une gorgée d'eau, puis repart sans un mot. Autour, la plantation reprend son rythme lent d'après-midi comme si rien ne se passait.
Pourquoi cette scène est culte
C'est la scène qui fait basculer le film. Jusque-là, Solomon est chez un maître « bienveillant », William Ford (Benedict Cumberbatch), et un spectateur pas totalement lucide peut encore se raconter que cette servitude-ci est vivable. La corde autour du cou balaie ce mensonge en une image fixe. La cruauté de l'esclavage n'est plus dans le fouet qui frappe, elle est dans le fait que personne autour ne peut, ne veut ou n'ose intervenir parce que le corps de Solomon appartient à un homme, et que seul cet homme a le droit d'en disposer. Le plan-séquence n'est pas un exercice de style, c'est l'outil sans lequel cette révélation reste abstraite. Un montage classique aurait alterné gros plan sur les pieds, contre-plongée sur le nœud, plan de coupe sur les visages qui détournent le regard. Vous auriez été guidé, protégé, remis à votre place de spectateur. En laissant tourner la caméra, McQueen refuse cette permission de sortie.
Steve McQueen a formulé son intention pour ce plan en une phrase que le Huffington Post a répercutée : « How do you talk about two things, even three things, in one shot? » (« Comment parler de deux, voire trois choses en un seul plan ? »). Les trois choses, ce sont la souffrance physique de Solomon, la banalité de la scène pour les autres esclaves, et la structure économique qui interdit à quiconque d'agir. Trois discours simultanés, aucun explicité par un dialogue. C'est le plan qui les fait tenir ensemble.
Comment ils l'ont tournée
La caméra est posée. Elle ne se rapproche pas, ne pivote pas, ne se relève pas. Sean Bobbitt et Steve McQueen ont tranché ce parti pris dès la lecture du scénario. Bobbitt a expliqué à Time / LightBox que la pendaison était pour lui l'image la plus importante du film à cadrer, parce qu'elle devait faire ressentir « the duration of the day as it goes through the heat » (« la durée du jour qui traverse la chaleur »). Le plan-séquence fixe est le seul dispositif qui restitue cette durée sans tricher : dès que vous coupez, vous mentez sur le temps.
Le dispositif technique est frugal, presque monacal. ArriCam LT, optiques Cooke S4, pellicule 35 mm, une seule caméra sur trépied. Bobbitt a défendu ce choix mono-caméra dans son entretien à British Cinematographer, expliquant qu'ajouter des caméras oblige à faire des compromis d'éclairage et à retrouver la scène au montage plutôt qu'à la trouver au tournage. Cette philosophie est celle du duo McQueen-Bobbitt depuis leurs installations artistiques : la caméra ne survole pas la scène, elle l'attend.
L'idée du plan large fixe n'est pas venue au moment du storyboard, McQueen et Bobbitt n'en font pas. Elle vient d'un souvenir précis. Joe Walker, le monteur du film, a raconté à Deadline que le dispositif « allait incorporer quelque chose que Steve et Sean avaient vu en tournant un film appelé Western Deep ». Ce court-métrage de 2002, tourné dans la mine d'or TauTona en Afrique du Sud, avait montré aux deux hommes que « aucun des travailleurs ne les regardait » un conditionnement à éviter les ennuis qu'ils ont voulu rejouer autour de Solomon. Les esclaves qui vaquent en arrière-plan ne détournent pas les yeux par insensibilité, ils les détournent parce que c'est la seule stratégie de survie qu'on leur laisse.
Chiwetel Ejiofor devait être physiquement suspendu, la pointe des pieds appuyée dans la boue, pendant que la caméra tournait. Le harnais dissimulé sous ses vêtements soutenait l'essentiel du poids, mais il devait tout de même simuler le glissement, la peur, l'asphyxie proche, et le faire tenir dans la durée. Aucun raccord ne viendrait sauver une prise ratée. Interrogé par The FADER sur les scènes physiquement les plus dures, l'acteur a évoqué la manière dont Solomon « sait qu'il ne devrait pas se trouver à cet endroit » : c'est ce refus intérieur, plus que la contrainte du harnais, qui devait rester lisible dans le corps.
McQueen n'a pas obtenu le plan qu'il voulait du premier coup. Selon l'American Film Institute, il est revenu en Louisiane des mois après la fin du tournage principal pour refilmer la séquence entière. Les meilleures sources documentées de la production convergent aussi sur un détail lourd : l'arbre choisi est un arbre où des esclaves ont réellement été pendus au XIXᵉ siècle. Sean Bobbitt raconte dans British Cinematographer avoir découvert, en repérant les arbres autour d'une plantation, que le propriétaire actuel connaissait cet héritage et que les tombes non entretenues des esclaves pendus étaient encore là, à côté. Le poids symbolique de l'arbre ne joue peut-être pas à l'image, mais il joue sur le plateau : « knowing what happened there gives you an extra-heightened sense » (« savoir ce qui s'est passé là vous donne une conscience aiguisée »), rapporte-t-il au magazine.
Le choix d'exclure toute musique dans la scène complète le geste. Joe Walker a expliqué à Deadline qu'il fallait maintenir « a wide shot of him hanging held to the point where there's no friendly cut » (« un plan large tenu jusqu'au point où il n'y a plus de coupe amicale »). Aucun score de Hans Zimmer, aucun crescendo pour vous prévenir que ce moment est important. Le silence sur la bande-son n'est pas de la sobriété stylistique, c'est une décision politique, refuser au spectateur le confort de l'émotion pré-mâchée.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Vers le premier tiers du plan, les esclaves qui étaient jusque-là hors cadre ou immobiles reprennent leur travail dans le fond du champ. Aucun ne regarde Solomon. Un enfant traverse même la zone en courant. Cette reprise du quotidien est mise en scène, pas laissée au hasard : c'est l'idée-clé rapportée par le monteur Joe Walker à propos de Western Deep.
Vers la moitié du plan, une esclave (à droite du cadre) s'approche brièvement de Solomon et lui glisse une gorgée d'eau. Elle repart sans un mot, sans même un signe de tête. C'est le seul geste d'aide de toute la séquence, et il tient en trois secondes.
Sur toute la durée du plan, regardez la ligne d'horizon derrière Solomon : la lumière traverse la scène du plein soleil vers un début de fin de journée. C'est le pari du dispositif « sense the length of the shots, that feeling of the duration of the day », résumait Bobbitt. La chaleur ne se voit pas, mais elle se lit dans la trace du soleil sur le bois de la cabane.
Le saviez-vous ?
La scène a été refilmée. Selon l'American Film Institute, Steve McQueen est retourné en Louisiane plusieurs mois après la fin du tournage principal pour refilmer entièrement la pendaison de Solomon. C'est la seule scène du film à avoir bénéficié de ce retour.
L'arbre est un vrai arbre de pendaison. La même source AFI indique qu'il s'agit d'un arbre où de vrais esclaves ont été pendus au XIXᵉ siècle. Sean Bobbitt rapporte à British Cinematographer que des tombes d'esclaves non entretenues se trouvaient encore à côté d'un arbre utilisé pour une scène de pendaison du film.
Deux mille quatre cents mètres sous terre. L'idée du plan large où personne ne regarde vient de Western Deep (2002), le court-métrage que McQueen et Bobbitt avaient tourné dans la mine d'or TauTona en Afrique du Sud, à 3,9 kilomètres sous terre, la plus profonde mine en activité du monde. Les mineurs avaient développé la même stratégie d'évitement du regard que les esclaves de la plantation.
Une seule caméra pour tout le film. Sean Bobbitt a défendu son parti pris dans Time / LightBox : « it's all single camera, and that's an important part of the aesthetic » (« tout est en caméra unique, et c'est une part importante de l'esthétique »). Pas de couverture de sécurité, pas de gros plan de secours enregistré en parallèle.
Le film contient au moins deux autres plans longs remarquables. La vente aux enchères de Solomon chez le marchand Freeman (Paul Giamatti), tournée en Steadicam par Larry McConkey pendant environ trois minutes; et la scène de fouettage de Patsey (Lupita Nyong'o), tournée en un seul plan de 4 minutes 45 secondes, cette fois caméra à l'épaule.
Le duo McQueen-Bobbitt vient de l'art contemporain. Ils ont commencé à travailler ensemble sur les installations vidéo de McQueen, artiste plasticien lauréat du Turner Prize 1999. Leur premier long-métrage commun, Hunger (2008), contenait déjà un plan-séquence fixe de 17 minutes, la conversation entre Bobby Sands et le père Moran (voir plus bas).
Sources
Sean Bobbitt, interview par British Cinematographer (2014)
Sean Bobbitt, interview par LightBox, republiée dans Time (2014)
Sean Bobbitt, interview par The Hollywood Reporter, octobre 2013
Joe Walker (monteur), interview par Deadline, janvier 2014
Chiwetel Ejiofor, interview par The FADER, octobre 2013
Steve McQueen, cité par le Huffington Post et repris dans Cinema Siren, 2013
American Film Institute, fiche AFI Movie Club - 12 Years a Slave
Kat Clay, analyse cinématographique publiée en 2014
Eric D. Snider, analyse plan par plan (relevé de la durée de 85 secondes)
A lire aussi
Plan-séquence Hunger (2008) - La conversation avec le prêtre : la première collaboration McQueen-Bobbitt, déjà construite autour d'une caméra fixe et d'un plan-séquence de 17 minutes. La matrice du dispositif que vous venez de lire.
Plan-séquence Les Harmonies Werckmeister (2000) - Le saccage de l'hôpital : une autre manière d'utiliser la durée d'un plan pour rendre la violence sociale insoutenable, chez Béla Tarr et Rob Tregenza.
Plan-séquence Elephant (2003) : la lenteur du quotidien comme préparation au choc, Gus Van Sant travaillant lui aussi la banalité horrifiée en plan-séquence.
Plan-séquence : définition, histoire, techniques et films cultes : le guide complet du site, pour situer le geste de McQueen dans la longue tradition du plan fixe habité — de Bazin à Béla Tarr.