The Revenant (2015) | plan séquence, scène attaque de l’ours

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Réalisé par Alejandro González Iñárritu

Analyse Technique et Esthétique : La Séquence de l'Attaque de l'Ours dans The Revenant

Introduction : le paradigme de l'immersion totale

Dans l'histoire récente du cinéma, rares sont les œuvres qui ont cristallisé autant d'attention technique, critique et publique que The Revenant (2015), réalisé par Alejandro González Iñárritu. Si le film dans son ensemble constitue une exploration radicale de la survie et de la vengeance dans l'Ouest américain des années 1820, une séquence spécifique a acquis un statut quasi-mythologique avant même la sortie du film en salles : l'attaque du grizzly sur le trappeur Hugh Glass, interprété par Leonardo DiCaprio. Cette scène ne représente pas seulement un point de bascule narratif – l'incident incitateur qui déclenche l'odyssée de Glass – mais elle incarne également un manifeste esthétique. Elle marque l'aboutissement d'une recherche formelle menée par Iñárritu et son directeur de la photographie, Emmanuel "Chivo" Lubezki, visant à abolir la distance entre le spectateur et l'action.

Contrairement aux conventions du cinéma d'action hollywoodien, qui privilégient le découpage rapide (le "cut") pour dynamiser la violence et masquer les artifices, cette séquence opte pour la continuité implacable du plan-séquence. Ce choix n'est pas une simple coquetterie stylistique ; il est la clé de voûte d'une stratégie d'immersion viscérale. L'analyse qui suit se propose de décortiquer cette séquence fondamentale sous trois angles distincts, conformément aux exigences de l'expertise cinématographique : l'Objectif (les intentions sémantiques et phénoménologiques), les Coulisses (l'ingénierie humaine et technique) et la Longueur (la gestion du temps et de la continuité).

Partie I : objectif – l'esthétique de la "vérité viscérale"

L'analyse de l'objectif derrière le plan sequence de l'attaque de l'ours nécessite de dépasser la simple lecture du scénario pour interroger la philosophie de la mise en scène. Iñárritu et Lubezki n'ont pas cherché à filmer une scène d'action, mais à capturer une "expérience" sensorielle brute, rompant avec les codes établis du genre "Survival".

1.1. La rupture avec le montage traditionnel : le refus de l'ellipse

Historiquement, la représentation d'une attaque animale au cinéma – des Dents de la Mer à L'Ombre et la Proie – repose sur la fragmentation. Le montage permet de suggérer la violence, de créer un rythme artificiel et, surtout, de permettre au spectateur de reprendre son souffle. Le montage est une sécurité : il implique qu'il y a un narrateur qui organise le chaos.

L'objectif premier d'Iñárritu dans The Revenant est de supprimer cette sécurité. En choisissant le plan sequence (ou son illusion parfaite), le réalisateur enferme le spectateur dans la même temporalité que la victime. Il n'y a pas d'échappatoire. L'objectif est de créer un sentiment de claustrophobie en plein air. Comme l'explique Lubezki, l'intention était de capturer "l'horreur et le caractère aléatoire" de l'attaque, une sensation que le montage classique aurait diluée. Le refus de couper force le public à endurer la durée réelle de la souffrance, transformant le visionnage en une épreuve physique d'endurance, un écho direct du calvaire vécu par Hugh Glass.

Ce choix technique sert un objectif narratif précis : établir la vulnérabilité absolue de l'homme face à la nature. Là où le montage héroïse souvent le combat, le plan continu souligne l'impuissance. Glass ne "combat" pas l'ours au sens cinématique du terme ; il subit l'attaque. La caméra, en refusant de détourner le regard, nous oblige à constater cette asymétrie brutale.

1.2. Le "témoin invisible" et la proximité haptique

L'esthétique développée par Lubezki, souvent qualifiée de "Témoin Invisible", atteint ici son paroxysme. L'objectif n'est pas d'observer la scène de loin, comme dans un documentaire animalier télévisé, mais d'être dans la scène, à quelques centimètres des corps.

Tableau 1.1 : comparaison des approches de mise en scène

Focale Longue focale (Téléobjectif)Grand Angle (Wide Angle, 12mm-18mm)

Créer une proximité physique tout en gardant le contexte environnemental.

Distance Sujet Distanciée pour la lisibilitéIntime, quasi-contact (Macro)Briser la barrière de l'écran; sentir la "présence" physique.

Mouvement Stable ou "Shaky Cam" chaotiqueFluide, flottant (Steadicam/Handheld)Imiter le regard humain qui suit l'action sans coupure artificielle.

Profondeur Floue (Bokeh) pour isoler le sujet Grande profondeur de champ (Deep Focus)Inscrire l'homme dans son environnement hostile en permanence.

L'utilisation d'objectifs grand angle sur des capteurs numériques larges (Alexa 65) a pour objectif de créer une image immersive où le décor ne disparaît jamais. Lubezki cherche à atteindre une qualité haptique de l'image : on doit pouvoir presque "toucher" la texture de la boue, la fourrure mouillée et le sang.

C'est dans cette optique que les "accidents" visuels sont conservés, voire provoqués : la buée de la respiration de l'ours qui condense sur l'objectif, ou les gouttes de sang qui tachent la lentille. Ces éléments brisent le quatrième mur non pas pour sortir le spectateur du film, mais pour matérialiser la présence de la caméra comme un corps physique présent sur les lieux, témoin muet de la tragédie. L'objectif est de supprimer tout filtre esthétisant (comme le grain de la pellicule) pour obtenir une image d'une clarté clinique, que Lubezki compare à "regarder à travers une fenêtre fraîchement nettoyée".

1.3. La dramaturgie du réel : l'inspiration de la vidéo virale

Un aspect fascinant de l'objectif de cette scène réside dans sa source d'inspiration rythmique. Iñárritu ne s'est pas inspiré d'autres films, mais de la réalité brute documentée par les nouveaux médias. L'équipe a étudié une vidéo virale trouvée sur Internet montrant un homme tombant dans l'enclos d'un ours dans un zoo et se faisant attaquer.

L'analyse de cette vidéo a révélé à Iñárritu et Lubezki un rythme insoupçonné, une "étrange chanson" ("weird song") ou un tempo syncopé propre à la prédation animale réelle. Contrairement aux monstres de cinéma qui attaquent sans relâche jusqu'à ce que mort s'ensuive, l'animal réel a un comportement erratique :

  1. Explosion de violence : L'attaque soudaine.

  2. Pause et Observation : L'ours s'arrête, recule, renifle, observe sa proie.

  3. Reprise : L'attaque reprend si la proie bouge ou par simple instinct.

L'objectif du plan sequence était de capturer ces silences terrifiants. Le montage classique aurait probablement supprimé ces temps morts pour "accélérer" l'action. Or, Iñárritu a compris que la véritable terreur psychologique réside dans ces pauses, où l'espoir de survie renaît brièvement avant d'être anéanti par une nouvelle charge. Le plan continu permet de respecter cette "dramaturgie du chaos", où la violence n'est pas chorégraphiée pour le spectacle narratif, mais obéit à l'instinct imprévisible de l'animal. C'est une tentative de reproduction du rythme du réel.

1.4. Déconstruction de l'anthropomorphisme : la nature comme force amorale

Enfin, l'objectif thématique de la scène est de redéfinir la nature de l'antagoniste. Dans la vision d'Iñárritu, l'ours n'est pas un "méchant". Il n'y a aucune malveillance dans ses actions. C'est une mère (une ourse) protégeant ses petits.

Le plan séquence est essentiel pour transmettre cette information sans dialogue.

  • Le plan s'ouvre ou inclut visuellement les oursons avant ou pendant l'attaque, établissant le motif de défense territoriale.

  • La continuité du plan lie l'action de Glass (qui s'interpose involontairement entre la mère et les petits) à la réaction de l'animal dans un même mouvement causal.

L'objectif est de présenter la Nature comme une force immense, brutale mais indifférente, régie par des lois de survie et de protection de la progéniture. Ironiquement, cela crée un miroir thématique puissant avec Hugh Glass, dont toute la motivation ultérieure sera guidée par l'amour et la vengeance pour son propre fils, Hawk. La caméra, en refusant de juger ou de styliser l'action par des coupes, force le spectateur à contempler cette tragédie naturelle dans toute sa neutralité cruelle. L'ours ne tue pas par plaisir, il neutralise une menace. Cette nuance, rendue perceptible par l'observation continue du comportement de l'animal (renifler, vérifier, repartir), élève la scène au-dessus du simple film de monstre.

Partie II : coulisses – une chorégraphie de l'impossible

Si l'objectif était le réalisme absolu, les moyens pour y parvenir furent, paradoxalement, d'une sophistication technique extrême. La scène de l'ours est un cas d'école de "réalisme synthétique", où la performance physique, les effets pratiques et le numérique de pointe fusionnent pour devenir indiscernables.

2.1. La géographie de l'attaque : le choix de la Squamish Valley

Le premier défi des coulisses fut de trouver le théâtre de cette opération. Bien que l'histoire se déroule dans le Dakota ou le Montana, et que la majorité du tournage ait eu lieu en Alberta (Canada) et en Argentine, la scène de l'ours nécessitait un décor spécifique : une forêt ancienne, humide, avec une topographie précise permettant la chorégraphie de l'attaque.

Après des mois de repérages (scouting) couvrant plus de 15 000 kilomètres, l'équipe menée par le chef décorateur Jack Fisk a jeté son dévolu sur la "Derringer Forest", située dans la Vallée de Squamish en Colombie-Britannique, à environ 50 km au nord-ouest de la ville de Squamish. Ce lieu, difficile d'accès via des routes forestières, offrait la densité d'arbres géants et la lumière diffuse recherchée par Lubezki. C'est un environnement de "Rainforest" tempérée, visuellement distincte des forêts de pins plus sèches de l'Alberta, ajoutant à l'atmosphère oppressante et primale de la scène.

2.2. Le "Smurf Bear" : la performance physique de Glenn Ennis

L'un des éléments les plus fascinants des coulisses, souvent mal compris par le grand public qui imagine un ours 100% numérique ajouté en post-production, est la matérialité de l'interaction. Pour que Leonardo DiCaprio réagisse de manière réaliste aux lois de la physique (impact, poids, inertie), il devait interagir avec une force réelle.

C'est le cascadeur canadien Glenn Ennis (51 ans au moment du tournage), un vétéran ayant travaillé sur Watchmen et Freddy vs. Jason, qui a incarné l'ours sur le plateau.

Le Dispositif "Blue Suit" :

Ennis portait une combinaison intégrale bleue (pour faciliter l'effacement numérique, ou "keying") rembourrée, surmontée d'une tête d'ours en mousse bleue (le "Smurf Bear" ou "Ours Schtroumpf"). Cette tête servait de repère visuel (eye-line) pour DiCaprio et de référence spatiale pour les animateurs VFX.

La Chorégraphie et la Biomécanique :

Le travail d'Ennis a nécessité une préparation physique et éthologique intense.

  • Étude du Mouvement : Ennis a analysé des vidéos d'ours pour comprendre leur motricité. Il a noté une distinction cruciale : contrairement à un humain à quatre pattes qui poserait ses genoux au sol, l'ours se déplace sur ses mains et ses pieds ("bear crawl"). Reproduire ce mouvement sur une longue durée est épuisant pour un homme de grande taille, nécessitant une force considérable dans les jambes et le tronc.

  • L'Anecdote de l'Assurance : Preuve de son expertise acquise sur le mouvement ursin, Ennis a commenté des années plus tard une affaire de fraude à l'assurance en Californie où des suspects utilisaient un costume d'ours pour vandaliser des voitures. Ennis a immédiatement identifié la supercherie en notant que le "faux ours" bougeait trop comme un humain, validant a posteriori la rigueur de sa propre performance sur The Revenant.

L'Interaction Violente :

La scène n'était pas simulée à distance. Ennis devait saisir DiCaprio, le mordre, le griffer et le rouler au sol. DiCaprio était équipé d'un harnais relié à des câbles manipulés par l'équipe de cascadeurs ("Team Blue") pour l'aider à être projeté violemment contre les arbres ou traîné au sol, simulant la force surhumaine d'un grizzly.

  • Un détail crucial des coulisses révèle l'engagement de DiCaprio : lors du moment où l'ours écrase le visage de Glass dans la boue, c'est la main d'Ennis (dans le gant bleu) qui appuie sur la tête de l'acteur. DiCaprio a explicitement demandé à Ennis d'appuyer plus fort pour que la douleur et l'étouffement soient palpables à l'écran. Ennis qualifie cette chorégraphie de "lutte consentie", bien que physiquement éprouvante.

2.3. L'alchimie numérique : ILM et le "Paint Out"

Si la base de la scène est une performance physique (DiCaprio + Ennis), l'animal visible à l'écran est une création purement numérique réalisée par Industrial Light & Magic (ILM). Le défi pour ILM n'était pas seulement de créer un ours réaliste, mais de l'intégrer dans un plan séquence complexe en lumière naturelle.

Tableau 2.1 : Répartition des Tâches VFX (ILM / MPC)

Création de la Créature ILM

Modélisation basée sur deux grizzlys réels, "Coola" et "Grinder" (Grouse Mountain, Vancouver). Simulation complexe des muscles, de la graisse sous-cutanée et du squelette.

Simulation de Fourrure ILM

Gestion de la fourrure mouillée, maculée de boue et de sang. Interaction dynamique avec les feuilles et la neige. Utilisation de logiciels propriétaires pour la dynamique des poils.

Effacement (Paint Out)ILM / MPC

Suppression image par image de Glenn Ennis (le costume bleu). Reconstruction des parties de DiCaprio et du décor masquées par le corps du cascadeur.

Éclairage (Lighting)ILM

Capture de l'environnement sur le plateau via des "sphères miroir" (mirror balls) et des références grises pour matcher la lumière complexe et diffuse de la forêt.

Le processus de "Paint Out" a été titanesque. Retirer le cascadeur impliquait de recréer numériquement les vêtements déchirés de DiCaprio et la peau blessée là où Ennis les touchait. De plus, l'ours numérique devait interagir avec l'environnement : ses pattes devaient s'enfoncer dans la vraie boue, sa fourrure devait accrocher les vraies branches. ILM a dû créer des extensions de décor numériques pour assurer cette fusion parfaite.

2.4. La tyrannie de la lumière naturelle

Un aspect fondamental des coulisses est la contrainte auto-imposée par Lubezki : tourner exclusivement en lumière naturelle (et feu de camp). Pour la scène de l'ours, cela signifiait tourner dans une forêt dense, souvent sous un ciel couvert, pour obtenir une lumière douce et sans ombre portée dure (un style proche de la peinture classique ou des films de Tarkovski).

Cette exigence a transformé le plan de travail. La fenêtre de tir pour obtenir la lumière parfaite était extrêmement réduite, parfois moins de quelques heures par jour. Si le soleil perçait les nuages, le tournage s'arrêtait. Si la lumière tombait trop bas, c'était fini. Cette méthode a étiré le temps de production mais a garanti une continuité visuelle organique, essentielle pour que les effets visuels (VFX) s'intègrent sans décalage chromatique.

Partie III : longueur – la dilatation temporelle et la suture invisible

La question de la longueur de la séquence est centrale, tant d'un point de vue perceptif (le temps ressenti par le spectateur) que technique (la durée réelle des prises).

3.1. Analyse temporelle : la "durée" Bergsonienne

Bien que la durée exacte de la séquence dans le montage final varie légèrement selon les coupes (l'attaque complète avec les phases d'attente dure environ 5 à 6 minutes), la perception du spectateur est celle d'une éternité.

En l'absence de coupes visibles, le temps du film devient le temps réel. Le spectateur est privé de l'ellipse, cet outil cinématographique qui permet habituellement de sauter les moments de vide ou de douleur prolongée. Dans cette scène, la "longueur" sert à installer le malaise.

  • Lorsque l'ours s'éloigne et que Glass reste gisant, le plan continue. Nous entendons sa respiration sifflante, nous voyons la buée. Ces secondes, où rien ne se passe visuellement mais où tout se joue émotionnellement (l'ours va-t-il revenir?), sont rendues possibles uniquement par la décision de ne pas couper.

  • C'est une application du concept de "durée" (Henri Bergson) : le temps n'est pas une suite de points mathématiques (les plans montés), mais un flux continu et indivisible. Lubezki utilise cette longueur pour forcer le spectateur à "habiter" la scène plutôt que de la "regarder".

3.2. Le mythe du "One Shot" et la technique du stitching

Il est crucial pour l'expert de préciser que, techniquement, la scène n'est pas une unique prise ininterrompue tournée en une seule fois. Comme pour Birdman, Iñárritu utilise la technique des "points de suture" (ou stitching).

La Nécessité du Stitching :

  1. Complexité Physique : Il est humainement impossible pour DiCaprio et Ennis de maintenir ce niveau d'intensité physique et de précision chorégraphique pendant 5 minutes sans erreur ou épuisement, tout en gérant les interactions complexes avec les câbles.

  2. Continuité Lumière : Avec la fenêtre de tir réduite de la lumière naturelle, il était nécessaire de tourner la séquence par segments (chunks) sur plusieurs jours pour s'assurer que l'éclairage était identique d'un segment à l'autre.

  3. VFX : Les raccords permettent aux équipes VFX de gérer plus facilement l'intégration de l'ours.

L'Art du Raccord Invisible :

Les transitions entre les différentes prises sont masquées par des mouvements de caméra rapides (whip pans), des passages derrière des objets sombres (troncs d'arbres, corps de l'ours passant devant l'objectif) ou des morphings subtils.

MPC (Moving Picture Company) a révélé que pour la séquence de bataille d'ouverture, plus de 100 plans individuels ont été condensés en 39 "plans étendus". Une logique similaire s'applique à l'attaque de l'ours : c'est une mosaïque de prises longues, assemblées avec une précision chirurgicale pour donner l'illusion d'un flux ininterrompu. Le génie réside dans le fait que ces "coutures" sont indétectables à l'œil nu, préservant l'intégrité émotionnelle de la "longueur".

3.3. L'outil technologique : ARRI Alexa 65 et Grand Angle

La gestion de cette longueur et de l'immersion est intrinsèquement liée au matériel utilisé. Lubezki a choisi de tourner avec la ARRI Alexa 65, une caméra numérique grand format (équivalent 65mm) qui venait d'être développée.

Impact sur la Longueur et l'Immersion :

  • Résolution et Détail : Le capteur 6K permet de capturer une quantité de détails phénoménale. Sur un plan long, cela permet au spectateur d'explorer l'image (les feuilles, les blessures, la bave) sans perte de qualité, ce qui maintient l'intérêt visuel même dans les moments statiques.

  • Profondeur de Champ : Le grand capteur combiné à des objectifs grand angle (Wide Lenses, 12-14mm) crée une esthétique unique. Contrairement au cinéma classique où le fond est flou pour isoler l'acteur, ici, la profondeur de champ est étendue. On voit Glass et la forêt et l'ours qui arrive au loin, le tout net. Cela renforce la continuité spatiale de la séquence : on sait exactement où se trouve le danger par rapport à la victime, sans avoir besoin de couper pour un plan large.

3.4. Synthèse : une longueur au service de la tragédie

La longueur du plan séquence de l'ours dans The Revenant n'est donc pas une performance pour la performance. Elle est l'outil narratif principal. Elle permet de transformer une scène d'action en une expérience de quasi-réalité virtuelle. En étirant le temps, Iñárritu force le public à ressentir le poids de chaque seconde de survie. C'est une longueur qui épuise, qui fait mal, et qui, par conséquent, crée une empathie absolue avec le protagoniste.

Les critiques de cette technique, qui y voient parfois un artifice ou une démonstration de force égocentrique de la part du réalisateur, manquent peut-être l'essentiel : dans cette scène précise, la forme (le plan long) est le fond. La survie n'est pas un montage cut; c'est une continuité douloureuse.

Conclusion

L'analyse approfondie de la séquence de l'attaque de l'ours dans The Revenant révèle une convergence rare dans l'histoire du cinéma : la rencontre entre une ambition philosophique radicale (le réalisme viscéral, la nature indifférente) et une maîtrise technologique de pointe (VFX hybrides, caméra grand format, stitching numérique).

  1. Objectif : Iñárritu et Lubezki ont redéfini la grammaire de l'action en remplaçant le montage par la chorégraphie et l'observation par l'immersion haptique, inspirés par la rythmique imprévisible de vidéos virales réelles.

  2. Coulisses : La scène est un triomphe de l'ingénierie collaborative, où la performance masquée de Glenn Ennis et la souffrance consentie de DiCaprio ont fourni l'âme organique que les artistes d'ILM ont habillée de pixels photoréalistes, le tout sous la lumière impitoyable de l'hiver canadien.

  3. Longueur : La continuité temporelle, bien que fabriquée par des raccords invisibles, fonctionne comme un amplificateur émotionnel, utilisant la technologie de l'Alexa 65 pour enfermer le spectateur dans une prison de temps réel aux côtés de Hugh Glass.

Cette séquence restera sans doute comme un jalon historique, le moment où le cinéma numérique a cessé d'être un outil de fantaisie pour devenir un instrument d'hyper-réalisme, capable de nous faire ressentir, avec une acuité terrifiante, le souffle chaud d'un ours inexistant.

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