Plan-séquence Les Trois Mousquetaires : D'Artagnan (2023)
Réalisé par Martin Bourboulon
Année : 2023
Réalisateur : Martin Bourboulon
Pays : France / Allemagne / Espagne / Belgique
Chef opérateur : Nicolas Bolduc (CSC — directeur photo québécois)
Chorégraphe / Coordinateur cascades : Dominique Fouassier
Décors : Stéphane Taillasson
Costumes : Thierry Delettre (AFCCA)
Montage : Célia Laffitedupont
Musique : Guillaume Roussel
Caméra : ARRI Alexa Mini LF (pour les scènes d'action) / ARRI Alexa LF (4,5K, base principale)
Optiques : Panavision Série C (anamorphiques, années 1960 — moins de 10 exemplaires au monde), adaptées sur mesure au capteur de l'Alexa LF
Filtres : Chocolat 1 (intérieurs) et Chocolat 2 (extérieurs) permanents sur tout le tournage
Format : 2.39:1
Durée de tournage de la scène : 5 jours (2 jours pour le dialogue, 3 jours pour le combat)
Période de tournage : été 2021 (la scène de forêt)
Lieu de tournage : forêt de pins (dite "bois Saint-Sulpice" dans le film), France
Cascades : réalisées par les acteurs eux-mêmes, sans doublure
Budget (diptyque) : 72 millions d'euros (9 mois de préparation, 8 mois de tournage, 300 personnes)
Influences déclarées : The Revenant (Iñárritu), La Reine Margot (Chéreau, 1994), Les Duellistes (Ridley Scott, 1977), Elephant (Gus Van Sant, 2003), Indiana Jones
Sources principales : Nicolas Bolduc (AFC Cinéma, 2024) ; Martin Bourboulon (Allociné secrets de tournage ; Le Devoir, 2023) ; Abus de Ciné — critique technique (2023) ; L'Acadie Nouvelle — critique (2023) ; Light ZOOM Lumière — analyse éclairage (2024) ; HDNumerique — test 4K (2023) ; Wikipedia — Les Trois Mousquetaires : D'Artagnan
Une forêt de pins. Fin d'automne. La lumière du soleil passe à travers les troncs, pas de feuilles vertes pour la bloquer, juste des aiguilles et de la terre sèche. D'Artagnan (François Civil) arrive au rendez-vous qu'il a donné à trois mousquetaires qu'il a eu la folie de provoquer en duel le même jour : Athos (Vincent Cassel), Porthos (Pio Marmaï), Aramis (Romain Duris). Avant que les épées ne se croisent, les gardes du cardinal surgissent. Les quatre hommes s'allient instantanément. Et la caméra plonge. Pendant plusieurs minutes, elle virevolte entre les combattants, passe au raz du sol entre les bottes et les épées, remonte en contre-plongée le long d'une lame, tourne autour d'un tronc d'arbre pour révéler un garde qui charge, file de D'Artagnan à Athos, d'Athos à Porthos, de Porthos à Aramis sans jamais couper. Le spectateur n'est pas dans le public. Il est le cinquième homme dans la forêt, esquivant les coups avec eux, respirant la poussière et la fumée avec eux.
Pourquoi cette scène est culte
C'est la scène de naissance des quatre mousquetaires, le moment exact où quatre inconnus deviennent une équipe. Bourboulon a choisi le plan séquence pour une raison précise : "Je tenais à ce que l'on soit toujours au contact des personnages, que l'on puisse toujours vivre les scènes d'action de leurs points de vue, toujours en immersivité maximum. Que le spectateur soit plus guidé par les émotions et les réactions des personnages que par l'action en elle-même."
Le résultat est un plan qui ne ressemble à aucun autre film de cape et d'épée. Oubliez le panache léché des adaptations précédentes. Ici, il y a de la sueur, de la crasse et du sang. La critique du Devoir a décrit la séquence comme "un plan-séquence fou furieux, rempli de plongées dans l'action, d'instants de stupeur et de rebonds hardis". Abus de Ciné a noté que "la caméra virevolte, passe régulièrement au raz du sol, ne recule devant aucune contre-plongée, passe les obstacles tel un homme agile, donnant la sensation au spectateur d'être l'un des combattants, esquivant lui aussi les coups". L'esthétique a été comparée à La Reine Margot de Chéreau (1994) pour sa brutalité physique, à Iñárritu pour ses plans longs immersifs, et à Greengrass pour la nervosité de la caméra.
Et le détail qui change tout : les acteurs font toutes leurs cascades eux-mêmes. Pas de doublure. Civil, Cassel, Duris et Marmaï se battent réellement devant la caméra. C'est ce qui rend le plan-séquence crédible quand la caméra tourne autour d'un combattant et révèle son visage, ce n'est pas un cascadeur qu'on essaie de cacher. C'est Vincent Cassel qui frappe un garde avec une épée.
Comment ils l'ont tournée
Nicolas Bolduc a décrit le dispositif dans une interview technique pour AFC Cinéma. La configuration de base pour les scènes d'action : une ARRI Alexa Mini LF équipée d'un 50mm Panavision Série C. Ces optiques sont mythiques, elles datent des années 1960, il en existe moins de dix exemplaires au monde, et quand vous les voulez pour un projet, vous devez faire une demande officielle à Panavision en expliquant quel film vous allez faire avec, et qui joue dedans. Bolduc a dit : "Ce n'est pas le directeur de la photo qui choisit la Série C. C'est elle qui vous choisit." Patrick Leplat de Panavision France a confirmé qu'il n'en propose qu'une seule en France quand les James Bond ou d'autres superproductions américaines ne les réservent pas.
Bolduc a fait adapter les optiques spécifiquement au capteur de l'Alexa LF, une modification sur mesure. Le résultat : une image "définie mais paradoxalement douce", avec les imperfections caractéristiques des optiques anciennes (distorsions subtiles, aberrations organiques) qui donnent à l'image sa "patine". L'atmosphère visuelle du film, brune, sépia-chocolat, "poussiéreuse et un peu sale" selon Bourboulon, vient de cette combinaison : les Série C + les filtres Chocolat 1 (intérieurs) et 2 (extérieurs) que Bolduc a utilisés en permanence sur tout le tournage.
La scène de la forêt a été tournée sur 5 jours pendant l'été 2021, dans une forêt de pins choisie spécifiquement pour sa lumière : les troncs sans feuillage permettaient au soleil de passer à travers, créant des tons chauds d'automne et une incidence de lumière naturelle maîtrisable. Les deux premiers jours couvraient le dialogue, la confrontation entre D'Artagnan et les trois mousquetaires. Les trois jours restants étaient dédiés au combat contre les gardes du cardinal.
Bolduc a révélé un détail clé : "Dans cette scène, je pense qu'on ressent assez bien l'influence du western dont Martin m'avait parlé lors de la préparation du film." Les costumes des mousquetaires ont été volontairement éloignés des célèbres casaques bleues des adaptations classiques, un choix du costumier Thierry Delettre, préparé en amont avec Bolduc pour que la photographie et les costumes forment un ensemble cohérent.
La chorégraphie a été conçue par Dominique Fouassier et son équipe de cascadeurs, en collaboration directe avec les acteurs. Le processus, décrit par Bourboulon : "Une fois les bases solides, il était temps de travailler les chorégraphies des plans-séquences avec Dominique Fouassier et son équipe de cascadeurs." Le fait que les acteurs fassent leurs propres cascades a simplifié le travail de couture : pas besoin de face replacement (comme dans Kingsman), pas besoin de masquer des transitions acteur/doublure.
Bourboulon et Bolduc ont voulu "salir" l'image en permanence : poussière, fumée, patine, "autant d'artifices qui aident à accepter le contrat particulier d'un film d'époque". L'image est volontairement imparfaite, à contre-courant de la perfection numérique des superproductions contemporaines. C'est une décision philosophique autant que technique : le plan-séquence fonctionne mieux quand l'image est brute, parce que la brutalité visuelle renforce l'illusion de réalité que le plan continu crée.
Ce qu'il faut observer en la revoyant
La lumière entre les pins (tout le plan) — Bolduc a choisi une forêt de pins sans feuillage dense pour que le soleil traverse les troncs. Regardez les raies de lumière qui balayent les combattants quand la caméra tourne, ce n'est pas de l'éclairage de cinéma. C'est le soleil réel filtré par les arbres, capturé par des optiques des années 1960.
Les visages des acteurs (~chaque rotation de caméra) — Quand la caméra tourne autour d'un mousquetaire en plein combat, regardez : c'est son visage, pas celui d'un cascadeur. Civil, Cassel, Duris et Marmaï font tout. C'est la raison pour laquelle le plan fonctionne, pas de substitution à masquer, pas de coupe cachée nécessaire pour changer de corps.
La transition duel→alliance (~début du combat) — Le moment exact où D'Artagnan cesse de se battre contre les mousquetaires et commence à se battre avec eux. La caméra ne marque pas ce changement par une coupe ou un ralenti. Elle continue de tourner et c'est dans le langage des corps que vous lisez le basculement. C'est la naissance des quatre mousquetaires, et le plan continu la rend organique plutôt que théâtrale.
Le saviez-vous ?
Martin Bourboulon et Dimitri Rassam ont revu The Revenant d'Iñárritu pendant la préparation du film, c'est l'une des influences déclarées, aux côtés de La Reine Margot (Chéreau), Les Duellistes (Ridley Scott), et, de façon plus surprenante, Elephant de Gus Van Sant (2003), connu pour ses longs travellings silencieux dans les couloirs d'un lycée. L'influence de Van Sant est perceptible dans les plans-séquences de déambulation intérieure du film, notamment la traversée du Louvre par la reine Anne d'Autriche, éclairée à la bougie, décrite par Light ZOOM Lumière comme "un plan-séquence magique".
Ce plan de la forêt est le premier plan-séquence de combat français dans cette collection et il mérite sa place. Il partage avec The Revenant la lumière naturelle, la "patine" sale, et l'influence du western. Il partage avec Creed l'authenticité physique des acteurs qui font tout eux-mêmes. Et il partage avec Old Boy la géographie d'un combat dans un espace confiné (la forêt de pins, comme le couloir, comme le ring, force les combattants à se croiser et la caméra à pivoter). Mais il apporte quelque chose d'unique : c'est un plan-séquence de naissance, le moment exact où des rivaux deviennent des alliés, filmé en continu pour que le spectateur ressente cette transformation dans son propre corps.
Le film a été tourné sur 8 mois (août 2021 – juin 2022), dans des décors réels à travers la France, Île-de-France, Bretagne, Hauts-de-France, Normandie, Bourgogne, Grand Est. Le budget de 72 millions d'euros pour les deux films (D'Artagnan + Milady) en fait la plus grosse production française de la décennie et la preuve que le cinéma français peut rivaliser avec les franchises américaines sur le terrain du plan-séquence d'action.
Sources
Nicolas Bolduc (CSC), interview AFC Cinéma — "Nicolas Bolduc revient sur le tournage des Trois Mousquetaires" (août 2024)
Patrick Leplat (Panavision France) — AFC Cinéma, sur les optiques Série C (2024)
Martin Bourboulon — Allociné, secrets de tournage (2023)
Martin Bourboulon — interview Le Devoir (avril 2023)
Abus de Ciné — critique technique des Trois Mousquetaires : D'Artagnan (avril 2023)
L'Acadie Nouvelle — "Les Trois Mousquetaires : D'Artagnan : magnifique !" (mai 2023)
Light ZOOM Lumière — "Les Trois Mousquetaires, D'Artagnan, lumière du dernier film" (décembre 2024)
Le Monde de Djayesse — critique (avril 2023)
HDNumerique — test 4K Ultra HD Blu-ray (2023)
KinoCulture Montréal — critique (avril 2023)
Wikipedia — Les Trois Mousquetaires : D'Artagnan