Plan-séquence Atomic Blonde (2017)
Réalisation : David Leitch
Titre du film : Atomic Blonde
Année : 2017
Réalisateur : David Leitch
Pays : États-Unis / Allemagne
Chef opérateur : Jonathan Sela
Opérateur caméra (séquence de l'escalier) : Sam Hargrave (coordinateur des cascades — filmait et chorégraphiait simultanément)
Monteuse : Elísabet Ronaldsdóttir
Doublure cascade : Monique Ganderton
Caméra : handheld
Durée de la séquence : ~10 minutes
Durée de préparation/tournage : 10 à 12 jours (conception + répétitions + tournage)
Jours de tournage de la séquence : 4
Entraînement de Theron : 6 semaines, 4-5 jours/semaine + 3 mois avec l'équipe cascade
Lieu de tournage : Budapest (immeuble réel, sans ascenseur)
Budget du film : 30 millions de dollars
Sources principales : Sam Hargrave (IndieWire, 2017) ; David Leitch (Variety, GQ, Business Insider, 2017) ; Elísabet Ronaldsdóttir (Variety, 2017) ; SlashFilm — analyse technique (2022) ; ComicBook.com — featurette making-of
Berlin, 1989, quelques jours avant la chute du mur. Lorraine Broughton (Charlize Theron) entre dans un immeuble décrépit avec Spyglass, un agent de la Stasi qu'elle doit exfiltrer. Ce qui suit dure dix minutes. Elle monte les escaliers. Des agents du KGB arrivent. Elle se bat. Pas comme dans un film d'action hollywoodien, pas de chorégraphie fluide, pas de prouesses acrobatiques, pas de héroïne invincible. Elle se bat comme quelqu'un qui est en train de perdre. Elle est projetée contre les murs. Elle dévale les marches. Elle prend des coups de poing au visage. Son corps se fatigue, vous le voyez. Ses mouvements ralentissent, deviennent plus maladroits, plus désespérés. Elle attrape tout ce qui traîne, un tuyau, une poêle, une cordelette de store, parce que ses poings ne suffisent plus. Et la caméra ne la quitte pas. Pendant dix minutes, elle reste collée à elle, handheld, en plan serré, sans coupe visible. Quand la séquence se termine, dans une voiture, après une poursuite dans les rues de Berlin, Broughton peut à peine tenir debout. Vous non plus.
Pourquoi cette scène est culte
Leitch voulait montrer "les conséquences de l'action", ce qui arrive à un corps humain quand il se bat pendant dix minutes sans pause. Pas un corps de super-héros. Un corps de femme de 40 ans qui prend des coups, qui saigne, qui gonfle, qui boite. Theron a résumé la philosophie : "On reste avec elle et on la regarde prendre tous les coups, devenir de plus en plus fatiguée, au point de ne presque plus pouvoir tenir debout. En fin de compte, tout se résume à la volonté humaine."
Le plan continu apparent est l'outil de cette philosophie. En refusant de couper (en apparence), Leitch vous refuse le répit que le montage offre habituellement au spectateur et à l'héroïne. Dans un film d'action classique, la coupe entre deux plans est une micro-pause : le personnage reprend son souffle hors-cadre, le spectateur respire. Ici, personne ne respire. Vous voyez l'épuisement s'accumuler en temps réel. Et c'est cet épuisement, pas la chorégraphie, pas la violence qui rend la scène insoutenable.
Comment ils l'ont tournée
La séquence n'est pas un vrai plan continu. Elle est composée de longues prises assemblées par des coupes cachées, des "stitches" masqués dans les mouvements brusques de la caméra, les flous de mouvement, et quelques retouches VFX. Mais chaque segment individuel est remarquablement long pour un combat filmé, et l'illusion est quasi-parfaite. Elísabet Ronaldsdóttir, la monteuse, était présente sur le plateau pendant toute la séquence pour vérifier en temps réel que chaque raccord fonctionnerait : "On a tourné la scène chronologiquement de bout en bout pour s'assurer que tout fonctionnerait comme un seul plan."
Leitch a cité les plans assemblés des Fils de l'homme de Cuarón comme inspiration directe. Il avait le projet de faire une séquence similaire depuis des années, mais n'avait jamais trouvé l'acteur ou l'actrice capable de le porter. Quand il a vu les vidéos d'entraînement de Theron en provenance de Los Angeles, il a compris : "On a commencé à recevoir des vidéos de là-bas, et à chaque mise à jour, on réalisait qu'on avait enfin quelqu'un qui pouvait le faire."
Sam Hargrave, le coordinateur des cascades, a fait quelque chose d'inhabituel : il a opéré la caméra lui-même pendant toute la séquence. Il connaissait la chorégraphie de mémoire, il l'avait conçue et pouvait anticiper chaque mouvement. Cette double fonction (chorégraphe + opérateur caméra) est la raison pour laquelle la caméra semble toujours être au bon endroit au bon moment : l'homme qui tient la caméra est le même qui a inventé les coups. Hargrave a classé Theron dans le "top 1% des acteurs qui font de l'action" : "Elle pouvait clairement enchaîner 20 mouvements d'affilée sans problème, là où on s'attend à 5 d'un acteur normal."
Hargrave est convaincu que Theron aurait pu faire toute la séquence en une seule prise, il l'avait vue le faire en répétition. Ce n'est pas la performance qui a empêché le vrai plan continu, mais la direction artistique : chaque coup devait avoir des conséquences visibles (sang, coupures, impacts sur les murs et les vêtements). Impossible de réinitialiser tout ça sans couper. "On a envisagé l'idée d'un plan continu, mais comme on voulait que chaque action ait une conséquence, quand les gens sont frappés, il y a du sang, des marques, des trous de balle dans les murs, il y avait des contraintes logistiques qui ont tué l'idée."
Theron a fait pratiquement tout elle-même. Sa doublure Monique Ganderton n'intervient que pour les chutes les plus dangereuses par exemple, quand Broughton est projetée dans les escaliers au début du combat. Mais même là, c'est Theron qui prend l'impact contre le mur juste après. Le passage de l'une à l'autre est masqué par le flou de mouvement de la chute. Les adversaires de Theron étaient de vrais cascadeurs, pas des acteurs, Leitch les a castés spécifiquement pour que le combat soit crédible et les enchaînements précis.
Le bâtiment est un vrai immeuble de Budapest (le film est tourné principalement dans la capitale hongroise, doublant pour Berlin). L'immeuble n'avait pas d'ascenseur, l'équipe a construit un faux ascenseur pour une transition : la caméra suit Theron à l'intérieur, panoramique vers le bas pour vérifier son arme, et un stitch masque le changement d'étage. La séquence entière couvre quatre volées d'escalier reliant trois étages, avec des arrêts à chaque palier pour des combats différents.
Leitch a décrit le moment où il a annoncé le plan à Theron : "On était déjà en tournage depuis deux semaines. Je suis allé dans la caravane maquillage et j'ai dit : 'Je ne voulais pas te le dire avant pour ne pas te faire flipper, mais ce combat dans l'escalier, je vais en faire un seul plan.' Elle a dit : 'Quoi ?' J'ai dit : 'Il y aura des trucs et de la magie du cinéma, mais ça va être dur et il y aura beaucoup de longues prises.' Elle a demandé : 'Ça a déjà été fait ?' J'ai dit : 'Pas comme ça.' Elle a dit : 'On y va.'"
Ce qu'il faut observer en la revoyant
L'épuisement physique de Theron (~7e minute) — À partir de la septième minute, regardez le corps de Theron. Sa garde baisse. Ses coups perdent en précision. Ses jambes flageolent. Ce n'est pas du jeu, c'est six semaines d'entraînement plus quatre jours de tournage intensif qui se lisent sur un corps réel.
Le faux ascenseur (~2e minute) — La caméra suit Theron dans un ascenseur qui n'existait pas dans le bâtiment. Quand elle panoramique vers le bas sur l'arme, le stitch se fait. Vous ne le verrez pas mais maintenant vous savez où il est.
La disparition de la musique (début de la séquence) — Leitch a décrit le choix : "Jusqu'ici, on profitait de ces morceaux de bravoure musicaux avec de la pop des années 80. Là, on arrache la musique et il ne reste que le design sonore brut." L'absence de musique change tout, les coups, les souffles, les gémissements deviennent la seule bande-son.
Le saviez-vous ?
Pendant la préparation d'Atomic Blonde, Theron s'entraînait aux côtés de Keanu Reeves, qui préparait John Wick : Chapitre 2 au même moment. Leitch avait coréalisé le premier John Wick avec Chad Stahelski. Les deux films partagent la même philosophie : des acteurs qui font leurs propres cascades dans des plans longs, avec une caméra qui reste à distance pour prouver qu'il n'y a pas de substitution. Hargrave, le coordinateur des cascades d'Atomic Blonde, réalisera plus tard Extraction (2020) avec Chris Hemsworth, un film qui pousse encore plus loin le faux plan continu dans les scènes d'action.
La séquence de l'escalier d'Atomic Blonde s'inscrit dans la lignée directe d'Old Boy (2003). Même principe : un combat dans un espace confiné, filmé en plan large, où le héros est plus épuisé que ses adversaires. Mais là où Park Chan-wook filmait en tracking latéral fixe (la caméra de côté, comme un jeu vidéo 2D), Leitch colle la caméra au corps de Theron en handheld. Le résultat est plus immersif, plus physique, vous sentez les impacts dans votre propre corps. Atomic Blonde est le plan séquence de combat d'Old Boy passé au XXIe siècle : même éthique (montrer l'épuisement, pas la virtuosité), mais une exécution techniquement plus proche des Fils de l'homme.
Sources
Sam Hargrave, interview IndieWire — "Atomic Blonde Stunt Choreography: Charlize Theron's Long Take" (juillet 2017)
David Leitch, interview Variety — "How the Atomic Blonde Team Pulled Off the Incredible 10-Minute One-Take Action Sequence" (août 2017)
David Leitch, interview GQ (cité dans SlashFilm)
David Leitch, interview Business Insider (cité dans SlashFilm)
Elísabet Ronaldsdóttir, interview Variety (août 2017)
Jonathan Sela, interview Variety (août 2017)
SlashFilm — "How Atomic Blonde's Amazing Stairwell Fight Came Together" (2022)
Inverse — "Atomic Blonde's Hallway Fight Scene Was All Charlize Theron" (juillet 2017)
ComicBook.com — featurette making-of (octobre 2017)
Screen Rant — "How Atomic Blonde's Stairwell Scene Was Shot" (août 2017)
Bustle — "Was The Atomic Blonde Staircase Fight Scene Done In One Shot?" (juillet 2017)