Plan séquence À l'aube de l'Amérique (2025)
Titre de la série : À l'aube de l'Amérique (American Primeval)
Année : 2025
Épisode : Saison 1, Épisode 1
Réalisateur : Peter Berg (Friday Night Lights, Lone Survivor, Deepwater Horizon)
Pays : États-Unis (Netflix)
Scénariste : Mark L. Smith (co-scénariste de The Revenant)
Chef opérateur : Jacques Jouffret (ASC)
Coordinateur cascades : Alex Gayner (+ Jeff et J.J. Dashnaw)
Maquillage FX : Howard Berger
Sound design : Wylie Stateman
Caméra : RED (tournage quasi-intégralement en extérieur)
Éclairage : 100% lumière naturelle - feu et clair de lune uniquement (période historique : pas d'électricité)
Durée de la séquence : plusieurs minutes (plan continu apparent)
Nombre de plans assemblés : 8 (confirmé par Berg à IndieWire)
Durée de tournage de la scène : 5 jours, au crépuscule uniquement, fenêtre de 1 heure de lumière par jour (golden hour)
Durée totale de production : 130 jours de tournage, dont seulement 2 en intérieur
Figurants : 4 000 résidents du Nouveau-Mexique (3 420 figurants, 750 techniciens, 20 acteurs)
Lieu de tournage : réserve amérindienne, Nouveau-Mexique, à 3 000 mètres d'altitude
Événement historique reconstitué : Massacre de Mountain Meadows (1857), 120 colons tués par des miliciens mormons déguisés en Amérindiens
Inspirations déclarées : Jeremiah Johnson (Pollack, 1972), The Revenant (Iñárritu, 2015)
Nouveau-Mexique. Crépuscule. Un convoi de colons, hommes, femmes, enfants est encerclé dans un col. Ils sont là depuis trois jours. On leur a dit que les Amérindiens attaquaient. Ce ne sont pas des Amérindiens, ce sont des miliciens mormons déguisés. Sara Rowell (Betty Gilpin) protège son fils. Le premier coup de feu part. Et la caméra plonge dans le massacre. Des scalpings. Des taureaux qui chargent. Des flèches qui traversent le cadre. Des corps qui tombent de chevaux. Des enfants qui hurlent. La caméra suit Sara et son fils à travers le chaos, elle ne les quitte pas, elle court avec eux, trébuche avec eux, se relève avec eux. Autour d'eux, 120 personnes vont mourir. Et la caméra, collée à leur point de vue, à hauteur de poussière et de sang, ne coupe pas. Berg a dit : "Le massacre de Mountain Meadows a été la chose la plus intense et la plus viscérale que j'aie jamais filmée."
Pourquoi cette scène est culte
Berg voulait que le spectateur ne puisse pas détourner le regard. Le plan continu apparent est l'outil de ce piège : en refusant de couper, il vous emprisonne dans le massacre au même titre que Sara et son fils. Vous ne voyez pas le massacre depuis l'extérieur, vous le vivez de l'intérieur, au ras du sol, dans la poussière et le sang. Il n'y a pas de plan d'ensemble rassurant, pas de vue aérienne qui contextualise, pas de plan de coupe sur un personnage lointain qui observe. Vous êtes dans le col avec eux.
Berg a expliqué son intention : "On voulait que ça ressemble à quelque chose de réel, presque documentaire." Jeff Dashnaw, le coordinateur cascade, a ajouté : "Pete ne veut pas qu'on remarque les cascades. Il veut des morts crues, sales." Le résultat est un massacre qui ne ressemble à rien de ce que le cinéma de western a montré pas de glamour, pas de musique héroïque, pas de mort propre. Le titre de la série est "Primeval", primitif, premier âge et la séquence est conçue pour vous ramener à cet état : un état pré-civilisationnel où la violence est totale, aléatoire, et sans cadre moral.
Comment ils l'ont tournée
Le plan continu apparent est composé de 8 prises assemblées numériquement. Berg l'a confirmé à IndieWire : "Même si l'action ressemble à un seul plan prolongé, elle est en fait composée de 8 prises cousues numériquement, ce qui ne la rendait pas moins difficile pour autant. Une fois l'idée lancée, il y a des cascadeurs, des effets visuels, des opérateurs caméra, des wranglers, et des dizaines de personnes qui doivent être impliqués pour réaliser quelque chose comme ça."
La contrainte la plus extrême : la lumière. La séquence a été tournée sur 5 jours consécutifs, au crépuscule uniquement, dans une fenêtre d'une heure de lumière par jour, la "golden hour". Alex Gayner, le coordinateur cascade, a décrit le processus : "Sous la direction de Pete, on a tourné pendant 5 jours au coucher du soleil, dans une fenêtre d'une heure de lumière. On a répété, et répété, et répété. Et puis à la lumière parfaite, au moment parfait, on y est allé."
Jacques Jouffret a décrit sa propre obsession : maintenir un ciel couvert constant pour créer une lumière douce, diffuse, sans ombre portée dure. "Pendant le tournage, tout le monde se moquait de moi parce que je passais ma journée à regarder le ciel." Quand le soleil n'était pas naturellement voilé, l'équipe déployait d'immenses voiles de soie suspendues par des grues pour bloquer la lumière directe. Jouffret refusait catégoriquement l'éclairage artificiel, la seule lumière autorisée dans tout le film était le feu et le clair de lune. "Le défi de ce projet, c'est que c'est un film d'époque. La lumière ? Clair de lune. Feu. C'est tout ce que vous avez."
La philosophie visuelle reposait sur le contraste des focales : des plans larges au grand angle alternant avec des plans serrés au téléobjectif très compressé. Jouffret : "On coupe ces plans larges avec un plan au long objectif très compressé, donc on passe d'un extrême à l'autre, du super-large au super-serré, et ça correspond bien aux extrêmes dans lesquels vivent nos personnages."
Le tournage a eu lieu sur une réserve amérindienne au Nouveau-Mexique, à environ 3 000 mètres d'altitude. Berg : "On n'a pas tourné sur des plateaux de studio ou des backlots. On était dans les montagnes du Nouveau-Mexique pendant 13 mois, dans la neige, la pluie, le tonnerre, les éclairs. On avait des serpents à sonnettes pratiquement tous les jours sur le plateau." 130 jours de tournage au total dont seulement 2 en intérieur. 4 000 résidents du Nouveau-Mexique ont été employés.
Berg lui-même a fait une cascade pendant le massacre : il a tiré un cascadeur de son cheval et l'a frappé avec la crosse d'un fusil à deux reprises avant de se faire "tuer" à son tour dans le plan.
Le style de Berg, caméra à l'épaule, pas de marques fixes pour les acteurs, mouvement perpétuel, improvisation, entrait en collision avec les exigences du plan-séquence, qui demande une chorégraphie rigoureuse. Jouffret a décrit comment la collaboration entre l'équipe caméra et l'équipe cascade résolvait ce paradoxe : "Plus tôt vous pouvez réunir l'opérateur caméra et l'équipe cascade, plus vite vous résolvez les problèmes de l'un et de l'autre. 'Tu as un temps mort ici ? Je peux t'aider, je vais cadrer là-bas et revenir par ici, donc tu auras le temps de replacer ce cheval.'"
Ce qu'il faut observer en la revoyant
Le point de vue de Sara (~tout le plan) La caméra reste avec Sara et son fils. Vous voyez le massacre à travers leurs yeux, pas ceux d'un observateur omniscient. Les morts tombent en périphérie de leur champ de vision. Les flèches arrivent de directions que vous n'avez pas vu venir. C'est une immersion subjective, pas un panoramique de bataille.
Le ciel (~tout le plan) Jouffret voulait un ciel couvert permanent. Regardez : la lumière est douce, plate, sans ombres dures. C'est cette lumière qui désature les couleurs naturelles en un camaïeu de gris, de bruns et de blancs sales et qui fait ressortir le rouge du sang avec une violence graphique amplifiée.
Le scalp de Dane DeHaan (~milieu du plan) Le personnage de Jacob Pratt est scalpé en direct. Howard Berger (maquillage FX) a décrit le processus : un mélange de prothèses pratiques et d'effets numériques. Le sang "était très important" et il est réel (pratique) sur le visage de DeHaan.
Le saviez-vous ?
Mark L. Smith, le scénariste, est le co-scénariste de The Revenant et la filiation est directe. Même époque (milieu du XIXe siècle), même brutalité, même lumière naturelle exclusive, même refus de glamouriser la violence. Jouffret a d'ailleurs déclaré que l'esthétique de la série prenait des "accents de The Revenant" mais là où Lubezki utilisait la lumière naturelle comme poésie, Jouffret l'utilise comme oppression. "Ce n'est pas le genre de western où tout le monde semble propre. Ce n'est pas cet endroit. C'était une vie dure. L'espérance de vie était très courte. C'était extrêmement violent."
Cette séquence est le troisième plan-séquence de massacre/bataille de la collection, après l'embuscade Arikara de The Revenant (2015) et la bataille de Bexhill des Fils de l'homme (2006). Les trois partagent le même ADN : lumière naturelle, caméra à l'épaule, chorégraphie militaire pour créer le chaos, point de vue subjectif d'un survivant. Mais American Primeval ajoute une contrainte unique : une heure de lumière par jour. The Revenant avait une fenêtre réduite, American Primeval l'a réduite encore plus. Chaque seconde du massacre a été gagnée contre le crépuscule.
Sources
Peter Berg - IndieWire Filmmaker Toolkit, "How Jeremiah Johnson and an Ice Axe Inspired Peter Berg's Epic Netflix Western" (janvier 2025)
Peter Berg - Netflix Tudum, "Staging the Mountain Meadows Massacre" (janvier 2025)
Peter Berg - TVLine, "Making Netflix's Western Drama Was Like Completing an Ironman" (décembre 2024)
Jacques Jouffret - The Hollywood Reporter, "American Primeval DP on the Pilot's Violent Massacre" (août 2025)
Jacques Jouffret - Meet Me at Crafty / Substack, "American Primeval Cinematography: Jacques Jouffret Interview" (mai 2025)
Jacques Jouffret - RED.com, "Behind the Look: American Primeval" (juin 2025)
Jacques Jouffret - The Ankler, "Behind Peter Berg's Brutal, Dirty Western" (mai 2025)
Alex Gayner, Jeff Dashnaw, Howard Berger - Netflix Tudum, making-of (janvier 2025)
Time Out - "American Primeval: Filming Locations" (janvier 2025)
Wikipedia - American Primeval