Plan séquence The Irishman (2019)
Year: 2019
Réalisateur : Martin Scorsese
Pays : États-Unis (Netflix)
Chef opérateur : Rodrigo Prieto (ASC, AMC - The Wolf of Wall Street, Silence, Killers of the Flower Moon)
Opérateur Steadicam : P. Scott Sakamoto (même opérateur que The Revenant - déjà dans cette collection)
Superviseur VFX : Pablo Helman (ILM)
Rig de caméra : "Three-Headed Monster" - Red Helium 8K (caméra principale) + 2 × ARRI Alexa Mini (caméras "témoins" infrarouges pour la capture faciale)
Rig Steadicam adapté : version 2 caméras (la 3e caméra trop lourde était placée sur un pied séparé)
Optiques : Cooke Panchro Classic (look vintage, faible contraste)
Pellicule (scènes non-de-aging) : 35mm Kodak
Logiciel de de-aging : FLUX (développé par ILM, capture faciale sans marqueurs, sans casque)
Musique : "In the Still of the Night" de The Five Satins (1956)
Durée du plan d'ouverture : ~2 minutes 30
Durée du film : 209 minutes (3h29)
Plans VFX de-aging : 1 750 (sur 2h30 de métrage "l'équivalent de deux films en un")
Budget : 159 millions de dollars
Tournage : 108 jours, région métropolitaine de New York
Un couloir de maison de retraite. Carrelage beige. Lumière fluorescente. Des portes de chambres ouvertes de chaque côté. "In the Still of the Night" des Five Satins commence un doo-wop de 1956, doux, lent, mélancolique. La caméra Steadicam s'avance dans le couloir. Lentement. Elle passe devant des résidents dans leurs fauteuils roulants, devant des infirmières, devant des portes entrouvertes sur des chambres identiques. Elle ne se presse pas. Elle glisse avec cette fluidité légèrement imparfaite que Prieto a décrite comme une "qualité artisanale". Les pas de l'opérateur sont presque perceptibles dans le rythme du plan. Au bout du couloir, dans un salon communautaire, un vieil homme est assis dans un fauteuil roulant. C'est Frank Sheeran (Robert De Niro). 83 ans. Seul. Il regarde la caméra, il vous regarde vous et il commence à parler : "J'entends que vous peignez des maisons."
Why This Scene Is a Cult Classic
The Film Stage a ouvert son interview avec Prieto par cette scène : "The Irishman s'ouvre avec un travelling sur de la musique vintage, un territoire pas exactement inconnu pour Scorsese. Mais ça m'a surpris et excité parce qu'il y a une instabilité en jeu : on peut détecter les pas de celui qui tient la caméra, ce qui donne à cette séquence une qualité artisanale." Prieto a répondu : "C'est intéressant que vous disiez ça, parce que des directeurs photo se sont plaints à moi de ça, enfin, un directeur photo."
L'imperfection est le sujet. Scorsese a fait le Copa Shot des Affranchis (1990), le Steadicam le plus fluide, le plus élégant, le plus jubilatoire de l'histoire du cinéma. Vingt-neuf ans plus tard, il ouvre The Irishman avec un Steadicam qui vacille. Qui hésite. Qui marche au lieu de danser. Le Copa Shot était le travelling d'un homme de 30 ans qui entre dans le monde par la grande porte. La maison de retraite est le travelling d'un homme de 83 ans qui attend la mort dans un couloir beige. Même outil. Même réalisateur. Même acteur (De Niro). Mais le mouvement a changé parce que le personnage a changé.
Prieto a expliqué que Scorsese avait la musique en tête avant le tournage : "Il écoutait probablement la chanson pendant qu'on filmait." Le rythme du plan, lent, métronomique, inexorable est calé sur le tempo de "In the Still of the Night". Le travelling avance comme le temps avance dans The Irishman : sans s'arrêter, sans revenir en arrière, sans accélérer. Vous êtes dans le couloir avec Frank. Et le couloir ne mène nulle part.
How They Filmed It
Le plan d'ouverture posait un défi technique unique : le Steadicam devait porter le "Three-Headed Monster", le rig de trois caméras inventé par ILM pour le de-aging. Le rig standard comprenait une Red Helium 8K (caméra principale) flanquée de deux ARRI Alexa Mini (caméras "témoins" équipées de lumières infrarouges pour capturer la géométrie faciale en 3D). ILM avait besoin de la triangulation des trois caméras pour créer le de-aging sans marqueurs faciaux, la technologie FLUX, développée pendant deux ans comme "un projet scientifique digne de la NASA" selon Helman.
Le problème : le rig de trois caméras était trop lourd pour le Steadicam. Prieto a décrit la solution dans ASC Magazine : "Pour le Steadicam, on a fini par utiliser une version à deux caméras du rig, et la troisième caméra était positionnée hors du rig sur un pied pour capturer les informations du visage que les deux caméras du Steadicam ne voyaient pas." Sakamoto portait donc deux caméras sur le Steadicam (la Red Helium + une Alexa Mini), tandis qu'une troisième Alexa Mini suivait sur un support séparé. Prieto a travaillé étroitement avec Helman pour s'assurer que le rig soit "assez léger pour que l'opérateur puisse utiliser n'importe quel type de tête télécommandée ou de Steadicam".
P. Scott Sakamoto, le même opérateur Steadicam que sur The Revenant (2015), déjà dans cette collection avec deux articles, a exécuté le plan. Prieto a noté que maintenir l'horizon et la stabilité dans un couloir rectiligne est paradoxalement plus difficile que dans un espace complexe : "Quand c'est un plan très linéaire, comme tout le début dans le couloir, c'est très difficile de maintenir l'horizon et toutes ces choses." L'instabilité que The Film Stage a remarquée n'était "pas totalement intentionnelle" selon Prieto mais Scorsese l'a gardée, parce qu'elle servait le ton.
Les optiques Cooke Panchro Classic ( du verre vintage à faible contraste) donnaient à l'image une douceur nostalgique. Prieto avait développé un système de "look" par époque : Kodachrome pour les années 50 (via un process ENR), Ektachrome pour les années 60-70, et une désaturation progressive pour le présent. Le plan d'ouverture, la maison de retraite, le présent, est le plus désaturé de tout le film. Prieto : "Pour moi, c'est la perte de couleur et d'espoir. Frank a tous ces sentiments sur ce que tout ça signifiait, la culpabilité et tout ça. La couleur disparaît."
Le budget de 159 millions de dollars, le plus élevé de la carrière de Scorsese, s'explique largement par la technologie de de-aging : 1 750 plans VFX pour 2h30 de métrage, traités en 9 mois par ILM. Mais le plan d'ouverture, lui, ne contient aucun de-aging. Frank est vieux. De Niro est vieux. Le plan est simple, un Steadicam dans un couloir. Et c'est le plan le plus cher du film, parce qu'il résume tout le film en 2 minutes 30.
What to Look For When Watching It Again
Les pas de l'opérateur (~tout le plan) Écoutez. Sous la musique, sous les bruits ambiants de la maison de retraite, vous pouvez percevoir le rythme des pas de Sakamoto derrière le Steadicam. Prieto a dit qu'un directeur photo s'en était plaint. Scorsese l'a gardé. Ces pas sont le battement de cœur du plan, lent, régulier, humain.
La désaturation (~tout le plan) Comparez les couleurs de ce plan avec les scènes des années 60 ou 70 plus tard dans le film. La maison de retraite est drainée de couleur, beige, gris, blanc. Prieto : "La couleur disparaît. C'est la perte d'espoir." Le plan le plus triste du film est aussi le moins coloré.
Le regard de De Niro vers la caméra (~fin du plan) Frank se tourne vers la caméra et parle directement au spectateur. C'est le seul moment du plan où la caméra cesse d'être un fantôme qui traverse un couloir et devient un interlocuteur. Frank vous regarde et commence à raconter sa vie. Vous êtes assis sur le banc d'en face. Vous êtes le dernier à vouloir l'écouter.
Did you know?
Ce plan complète le triptyque Scorsese/Steadicam de cette collection, le plus long arc de réalisateur du site:
Les Affranchis (1990, McConkey) Le Copa Shot. Henry Hill entre au Copacabana par la porte de service, traverse la cuisine, arrive à sa table, le Steadicam comme extase. Le monde s'ouvre.
Casino (1995, Garrett Brown) Le plan du skim. L'argent traverse le casino de la salle de comptage au taxi, le Steadicam comme autopsie. La machine fonctionne.
The Irishman (2019, Sakamoto) La maison de retraite. Frank attend dans un couloir beige, le Steadicam comme élégie. Le monde se ferme.
Vingt-neuf ans. Trois opérateurs. Le même réalisateur, le même acteur principal, le même outil. Et le mouvement de la caméra raconte toute l'histoire : en 1990, elle danse dans un restaurant. En 1995, elle glisse dans un casino. En 2019, elle marche dans un couloir de maison de retraite. La trajectoire de la caméra est la trajectoire de la vie, de la fête à la machine à la solitude.
Sakamoto est aussi l'opérateur Steadicam de The Revenant (2015), l'embuscade Arikara, déjà dans cette collection. Le même homme qui portait une caméra au milieu de 200 figurants dans une bataille dans la neige porte maintenant une caméra dans un couloir vide de maison de retraite. Et le couloir vide est plus terrifiant que la bataille parce que la bataille, au moins, a une fin.
Scorsese avait préparé un test de de-aging pour convaincre De Niro : une scène des Affranchis où le visage de De Niro était rajeuni numériquement. Quand De Niro a vu le résultat, il a dit : "Je me suis dit que je pouvais prolonger ma carrière de 30 ans." L'ironie : The Irishman est un film sur un homme qui ne peut PAS remonter le temps. La technologie peut rajeunir le visage de De Niro mais le plan d'ouverture, lui, montre le vrai visage. Le visage de 76 ans. Le visage que la technologie ne peut pas sauver.
Sources
Rodrigo Prieto - The Film Stage, "Cinematographer Rodrigo Prieto on the Visual Storytelling of The Irishman" (novembre 2023)
Rodrigo Prieto - ASC Magazine, "Wages of Sin: The Irishman" (décembre 2023)
Rodrigo Prieto - Variety, "The Irishman DP Shares How He Mixed Media to Define the Movie's Different Eras" (novembre 2019)
Rodrigo Prieto - Gold Derby, "How The Irishman DP Rodrigo Prieto Portrayed Memory Onscreen" (novembre 2019)
Rodrigo Prieto - Studio Daily, "Rodrigo Prieto Gives The Irishman His All" (janvier 2020)
Pablo Helman / ILM - IndieWire, "How ILM's Innovative De-Aging VFX Rescued The Irishman" (janvier 2020)
Pablo Helman / ILM - No Film School, "Here's How ILM De-Aged The Irishman Cast" (décembre 2019)
Martin Scorsese - No Film School / NYFF, "Scorsese Reveals How The Irishman Finally Got Made" (octobre 2019)
Wikipedia - The Irishman