Oldboy (2003)

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Réalisé par Park Chan-wook

Analyse Cinématographique Approfondie : Le Plan-Séquence du Couloir dans Oldboy (2003)

Introduction : L'Avènement d'un Mythe Cinématographique

En 2003, le cinéma sud-coréen a connu une déflagration majeure avec la sortie d'Oldboy de Park Chan-wook. Deuxième volet de la célèbre « Trilogie de la Vengeance », ce film, librement adapté du manga japonais de Garon Tsuchiya et Nobuaki Minegishi, a non seulement remporté le Grand Prix au Festival de Cannes 2004, mais a également redéfini les codes esthétiques du thriller psychologique mondial. Au cœur de cette œuvre baroque, tragique et viscérale, réside une séquence de trois minutes qui est devenue, au fil des décennies, un objet d'étude incontournable dans les écoles de cinéma et une référence absolue pour les réalisateurs d'action : la scène de combat dans le couloir.

Cette scène, où le protagoniste Oh Dae-su (interprété par l'immense Choi Min-sik) affronte seul une armée d'hommes de main dans un corridor étroit et verdâtre, transcende sa fonction narrative de simple confrontation physique. Elle constitue un manifeste de mise en scène, une prise de position radicale contre les tendances hégémoniques du montage hollywoodien de l'époque, et une métaphore visuelle de la condition humaine telle que la conçoit Park Chan-wook.

Partie I : Objectif — Une Philosophie de la Violence et de l'Espace

Pour comprendre la genèse du plan séquence du couloir, il est impératif de s'immerger dans la vision du réalisateur Park Chan-wook. L'objectif de cette scène n'était pas la simple virtuosité. Au contraire, chaque choix — du cadrage à la chorégraphie — répond à une intention précise de rejeter les conventions établies pour mieux servir le propos existentiel du film.

1.1. La Dialectique du Montage : Rejet du Chaos Artificiel

Au début des années 2000, le cinéma d'action occidental était dominé par le style initié par des films comme La Mort dans la peau (The Bourne Supremacy). Ce style se caractérise par l'utilisation intensive de la « shaky cam » (caméra à l'épaule instable) et du « hyper-editing » (montage ultra-rapide). L'objectif de cette esthétique est de plonger le spectateur dans le chaos subjectif du combat, fragmentant l'action en micro-informations sensorielles pour masquer souvent le manque de technicité martiale des acteurs ou pour dynamiser artificiellement l'action.

Park Chan-wook a identifié cette tendance comme une forme de malhonnêteté cinématographique. Son objectif était la clarté absolue. En optant pour un plan large et continu, il refuse de manipuler la perception du spectateur. Il n'y a pas de coupes pour accélérer un coup de poing, pas d'angles de caméra pour cacher un impact manqué. L'intention est de créer une « documentation » de la violence plutôt qu'une « stylisation » de celle-ci. Comme le souligne le cascadeur Chris Brewster, cette approche permet de « ressentir chaque moment », y compris les temps morts, les hésitations et la lourdeur des corps, éléments que le montage rapide supprime systématiquement. L'objectif est donc le réalisme, non pas au sens naturaliste, mais au sens physique : le poids de la fatigue doit être palpable.

1.2. L'Esthétique Médiévale : Verticalité sur Horizontalité

L'une des intentions les plus fascinantes et intellectuelles de Park Chan-wook pour cette scène provient de l'histoire de l'art. Le réalisateur a expliqué vouloir transposer l'esthétique des peintures médiévales occidentales dans le médium cinématographique. Ces peintures se caractérisent souvent par une absence de perspective profonde (la perspective linéaire n'étant pas encore systématisée) et une composition où les figures se déplacent latéralement sur un plan unique.

Park a identifié un conflit géométrique inhérent au cinéma :

  • Les êtres humains sont des lignes verticales.

  • L'écran de cinéma (surtout en format Scope 2.35:1) est un plan horizontal.

Son objectif était de résoudre cette tension en plaçant une multitude de lignes verticales (les ennemis et le héros) sur un écran horizontal, et de les faire se mouvoir latéralement. C'est ce qu'il nomme le « side-scrolling » cinématographique. Cette composition aplatit l'espace, transformant le couloir non plus en un lieu tridimensionnel réaliste, mais en une fresque bidimensionnelle où l'action se lit de gauche à droite, comme une ligne de texte ou une tapisserie historique. L'objectif est de priver le protagoniste de la profondeur de champ, c'est-à-dire de toute échappatoire. Il est condamné à avancer sur cette ligne.

1.3. La Métaphore Existentielle : La Vie comme un Couloir

Au-delà de la géométrie, l'objectif de Park était profondément métaphorique. Dans des entretiens rétrospectifs, il a explicité que cette scène ne devait pas être lue uniquement comme un combat entre un homme et des gangsters, mais comme la « matérialisation des épreuves de la vie ».

Les ennemis ne sont pas des individus caractérisés ; ils sont une masse anonyme, interchangeable et apparemment infinie. Ils représentent, selon Park, les « choses qui nous combattent et nous torturent dans la vie », qu'il s'agisse de la maladie, du conflit social ou de la solitude. Oh Dae-su, armé de son marteau, n'est pas un super-héros triomphant. Il est l'homme ordinaire (bien qu'entraîné par la rage) qui lutte contre l'absurdité du nombre.

L'objectif du plan sequence est de capturer l'épuisement inhérent à cette lutte. Une vie de combat ne se résume pas à des moments forts (les coups portés), mais inclut la fatigue, la douleur d'être poignardé dans le dos, et la nécessité de se relever alors que tout semble perdu. Park voulait injecter une dimension d'ironie et de comédie noire dans cette tragédie : voir un homme seul s'acharner avec tant de désespoir contre une telle foule possède une qualité absurde qui touche à l'essence de l'existentialisme camusien.

1.4. L'Ancrage Psychologique de l'Arme

Le choix du marteau comme arme principale n'est pas anodin et participe à l'objectif de caractérisation brute. Oh Dae-su a passé 15 ans enfermé, s'entraînant par « shadowboxing » et mimétisme télévisuel. Il n'a pas accès à des armes sophistiquées. Le marteau est un outil de construction, détourné ici pour la destruction, prolongeant la nature ouvrière et brute de sa vengeance.

L'objectif de la mise en scène est de confronter la théorie (l'entraînement en cellule) à la pratique (le combat réel). Dans l'espace confiné du couloir, les techniques d'arts martiaux amples sont inefficaces. Le combat devient une mêlée confuse, un corps-à-corps étouffant. Le plan séquence permet de valider la progression psychologique de Dae-su : de la confiance aveugle initiale à la réalisation douloureuse de sa vulnérabilité, jusqu'au second souffle puisé dans la pure haine. Le spectateur doit voir cette évolution sans rupture temporelle pour y croire.

Raisonnement Détaillé de la Partie I

L'analyse des objectifs révèle une cohérence absolue entre la forme et le fond :

  1. Raisonnement Technique vs Artistique : Park ne choisit pas le plan-séquence pour "frimer" (show off), mais par opposition éthique au montage manipulateur. Si le montage cache, le plan séquence révèle. L'objectif est la vérité de l'action.

  2. Raisonnement Géométrique : La contrainte du format large (Scope) dicte la mise en scène. L'impossibilité de gérer la hauteur (verticalité) pousse l'action vers la latéralité, créant cette esthétique de "fresque vivante" inspirée du Moyen Âge.

  3. Raisonnement Philosophique : La continuité temporelle est la seule manière de rendre tangible l'accumulation de la fatigue. Couper, c'est permettre au personnage (et au spectateur) de respirer. Ne pas couper, c'est imposer l'asphyxie de la condition humaine.

  4. Raisonnement Narratif : La scène sert de test ultime pour le protagoniste. Elle valide ses 15 années d'enfermement non pas par une victoire facile, mais par sa capacité à survivre à la douleur.

Conclusion de la Partie I

En conclusion, l'objectif du plan séquence du couloir dans Oldboy est de créer une expérience d'immersion par la contrainte et la transparence. Park Chan-wook rejette les artifices du cinéma d'action contemporain pour revenir à une pureté presque primitive de la représentation : un homme, un couloir, une prise. L'intention est de transformer une scène de baston en une allégorie picturale et existentielle, où la linéarité de l'espace (le couloir) et du temps (le plan sequence) enferme le protagoniste dans un destin inéluctable. C'est une œuvre conçue pour être ressentie physiquement autant que regardée, où la forme latérale plate devient le symbole d'une vie sans profondeur, vouée à une lutte perpétuelle vers l'avant.

Partie II : Dans les coulisses — L'Exécution Technique et le Sacrifice Humain

Si l'objectif intellectuel était clair, la concrétisation physique de cette vision a représenté un défi logistique et humain monumental. La section « Dans les coulisses » explore les mécanismes de production, les choix techniques spécifiques et l'engagement corporel total de l'équipe, transformant une idée abstraite en réalité filmique.

2.1. Le Dispositif de Prise de Vue : Dolly, Zoom et Architecture

Contrairement à certaines idées reçues attribuant la fluidité de la scène à un Steadicam, l'analyse technique et les documents de production confirment un dispositif plus rigide et précis.

  • Le Travelling sur Rail (Dolly Track) : La caméra était montée sur un chariot (dolly) posé sur des rails parallèles au décor du couloir. Le décor lui-même a été construit spécifiquement pour ce plan : un long corridor avec un "quatrième mur" ouvert (ou amovible) pour permettre à la caméra de suivre l'action latéralement sans obstacle. Ce choix garantit une stabilité parfaite de l'axe horizontal, contrairement au léger flottement organique d'un Steadicam, renforçant l'aspect "tableau défilant" voulu par Park.

  • L'Usage du Zoom : Une analyse fine de l'optique révèle que le plan n'est pas uniquement un travelling physique. Il y a une combinaison subtile de mouvement de chariot et de zoom optique. Vers la fin de la séquence, alors que Dae-su se rapproche de l'ascenseur, la caméra effectue un léger zoom avant (zoom in) pour resserrer le cadre sur le protagoniste épuisé, augmentant l'intensité dramatique sans changer la position physique de la caméra par rapport au décor.

  • La Lumière et la Couleur : Le directeur de la photographie, Chung Chung-hoon, a travaillé une esthétique de la "maladie". Le papier peint aux motifs géométriques et la lumière verdâtre (probablement des tubes fluorescents avec une teinte verte en post-production ou via gels) créent une atmosphère putride. Cette palette chromatique évoque la pourriture, le temps stagnant, et rappelle visuellement l'appartement où Dae-su a été séquestré. La lumière devait être uniforme sur toute la longueur pour éviter les zones d'ombre lors du mouvement continu.

2.2. La Chorégraphie du Chaos : "L'Imperfection Parfaite"

La coordination des cascades, supervisée par Yang Kil-young, a dû relever un défi paradoxal : chorégraphier le désordre.

  • Le Style de Combat : Loin des ballets aériens du cinéma de Hong Kong (Wuxia) ou de la précision chirurgicale de Matrix, le style ici est brutal, "brouillon" et désespéré. Les instructions de Park étaient claires : il fallait que cela ressemble à une vraie bagarre de rue, où les gens glissent, ratent leurs coups et se gênent mutuellement.

  • La Gestion de la Foule : Avec plus d'une vingtaine de figurants/cascadeurs dans un espace restreint, la gestion du trafic était cauchemardesque. On observe dans la scène des moments où les ennemis attendent leur tour ou semblent hésiter. Plutôt que de masquer ces moments, la chorégraphie les intègre comme des instants d'observation et de peur. Le "Funnel" (l'entonnoir) créé par l'étroitesse du couloir est utilisé tactiquement : Dae-su ne combat jamais 20 personnes à la fois, mais 2 ou 3, utilisant les corps des uns pour bloquer les autres.

2.3. L'Endurance de Choi Min-sik : Au-delà du Jeu d'Acteur

Le facteur le plus critique de la réussite de cette scène est la performance de l'acteur principal, Choi Min-sik.

  • Pas de Doublure : Choi a réalisé la scène lui-même, sans doublure cascade pour la quasi-totalité du plan. Pour un acteur qui n'est pas un artiste martial de formation, mémoriser une séquence de 3 minutes avec des dizaines d'interactions physiques est un exploit cognitif et physique.

  • Le Calvaire Physique : Le tournage de cette unique séquence s'est étalé sur deux jours. L'équipe a réalisé entre 15 et 18 prises complètes (les sources varient légèrement entre 15 et "plus de 15"). L'intensité était telle que Choi Min-sik, totalement vidé, aurait eu besoin d'un masque à oxygène entre les prises pour récupérer son souffle. Une anecdote rapporte même qu'il aurait vomi d'épuisement physique, soulignant l'extrême exigence de la vision de Park.

  • L'Acceptation de l'Erreur : Park Chan-wook a avoué qu'aucune prise n'était "parfaite" techniquement. Dans la prise finale retenue, on peut voir des figurants trébucher, des coups passer clairement à côté (whiff), et des moments de flottement. Park a choisi cette prise spécifiquement pour son énergie émotionnelle et l'épuisement visible de Choi, jugeant que la "perfection" chorégraphique aurait nui au réalisme émotionnel de la scène.

2.4. Les Effets Spéciaux (CGI) : La Touche Invisible

Bien que célébrée pour son aspect pratique et brut, la scène contient un élément crucial d'effets visuels numériques (CGI).

  • Le Couteau dans le Dos : Au milieu du combat, Dae-su est poignardé dans le dos. Il continue à se battre avec le couteau planté entre les omoplates. Pour des raisons évidentes de sécurité, il était impossible d'avoir un véritable objet (ou même une prothèse rigide) dépassant du dos de l'acteur pendant qu'il effectuait des roulades et des chutes au sol. Le couteau a donc été ajouté numériquement en post-production. Bien que le tracking (suivi de mouvement) de cet objet ait parfois été critiqué par des spectateurs modernes pour son léger flottement, il représentait à l'époque une intégration narrative audacieuse.

Tableau Synthétique : Fiche Technique de la Séquence

Paramètre- Détail Technique

Durée de la séquence~3 minutes (Plan ininterrompu)

Méthode de tournageTravelling sur rail (Dolly Track) + Zoom léger

Nombre de prises~17 prises complètes sur 2 jours

Acteur principalChoi Min-sik (sans doublure majeure)

ChorégrapheYang Kil-young

ÉclairageDominante verte (fluorescent), éclairage zénithal

Effets Spéciaux (VFX)Couteau dans le dos (CGI)

Inspiration visuellePeinture médiévale, Beat 'em up (Jeux vidéo)

Raisonnement Détaillé de la Partie II

L'analyse des coulisses permet de déduire que la réussite de la scène repose sur une gestion du risque et de l'humain :

  1. Le Risque de l'Authenticité : En poussant l'acteur principal à ses limites physiologiques (vomissements, oxygène), Park a obtenu une performance qui ne peut être simulée. La fatigue de Dae-su à l'écran est la fatigue de Choi Min-sik. Il y a une fusion totale entre l'acteur et le personnage.

  2. La Stratégie de l'Imperfection : Le choix de garder les erreurs de chorégraphie est une décision de montage (ou de non-montage) cruciale. Elle valide le chaos. Si tout avait été millimétré, la scène aurait ressemblé à une danse, perdant sa violence viscérale.

  3. L'Hybridation Technique : La scène n'est pas puriste. Elle utilise des rails (technique classique), des cascades physiques (traditionnel) et des CGI (moderne) pour atteindre son but. La technique s'efface devant l'effet produit.

Conclusion de la Partie II

Les coulisses du plan séquence d'Oldboy révèlent une entreprise de tournage physiquement éprouvante et techniquement rigoureuse. Loin de l'improvisation, c'est une horlogerie complexe qui a nécessité deux jours de labeur pour produire trois minutes de film. La décision de Park Chan-wook de privilégier l'épuisement réel de son acteur et les accidents de la chorégraphie sur la perfection technique confère à la scène son âme unique. C'est un triomphe de l'endurance humaine autant que de la mise en scène, où l'artifice du cinéma (le décor, le faux couteau) sert à capturer une vérité physiologique incontestable : la douleur de la lutte.

Partie III : Longueur — La Temporalité comme Arme Narrative et Héritage Culturel

La durée de la séquence est sans doute sa caractéristique la plus immédiatement perceptible et la plus commentée. Dans un paysage cinématographique où la durée moyenne d'un plan d'action oscillait alors entre 2 et 4 secondes, un plan continu de près de trois minutes constitue une anomalie temporelle majeure. Cette section analyse la structure interne de cette durée, son impact psychologique et son immense héritage culturel.

3.1. Analyse Structurelle : Les Trois Actes d'un Micro-Film

La séquence dure approximativement 3 minutes (les chronométrages varient selon l'inclusion de l'ouverture/fermeture des portes de l'ascenseur, mais le cœur de l'action est continu). Cette durée n'est pas un bloc monolithique ; elle possède une structure dramatique interne, un rythme narratif propre.

  • Phase 1 : L'Explosion (0:00 - 0:45) : L'entrée en matière est dynamique. Dae-su a l'initiative. Il avance, utilise son marteau avec une relative précision. Le rythme est soutenu, l'espoir de victoire est élevé.

  • Phase 2 : L'Enlisement et la Chute (0:45 - 2:00) : C'est le cœur de la scène, et la partie la plus critique. Dae-su est submergé par le nombre. Il est encerclé, immobilisé, frappé au sol, et finalement poignardé. Ici, la longueur du plan devient douloureuse pour le spectateur. Dans un film classique, une coupe nous aurait épargné la vision prolongée de sa souffrance ou aurait accéléré son rétablissement. Ici, nous devons attendre, en temps réel, qu'il encaisse la douleur. C'est le moment de "l'épuisement partagé".

  • Phase 3 : La Résurrection (2:00 - 3:00) : Le second souffle. Dae-su se relève, transformé en une force inarrêtable non par sa puissance, mais par sa résilience. Les ennemis, voyant qu'il ne reste pas à terre malgré le couteau dans le dos, commencent à reculer, terrifiés. Le rythme ralentit, devient plus lourd, presque zombie-esque, jusqu'à l'arrivée à l'ascenseur.

3.2. L'Impact Psychologique du Temps Réel

La longueur du plan force une synchronisation physiologique entre le spectateur et l'acteur. Sans coupe pour "respirer", le public est contraint de retenir son souffle ou de calquer sa respiration sur l'effort à l'écran. C'est l'application directe des théories d'André Bazin sur le "montage interdit" : lorsque l'essence d'une scène réside dans la continuité de l'effort ou du danger, toute coupe détruit la croyance du spectateur en cet événement.

La durée de trois minutes transforme le spectateur de voyeur passif en témoin épuisé. La scène ne procure pas l'adrénaline "fun" des films d'action typiques ; elle procure une sensation de lourdeur, de labeur. Elle désacralise la violence pour en montrer le coût énergétique exorbitant.

3.3. Héritage et Influence : L'Étalon-Or du "Hallway Fight"

L'impact culturel de cette scène est incommensurable. Elle a littéralement créé un sous-genre de la scène d'action : le "Hallway Fight One-Shot" (Combat de couloir en plan-séquence).

  • Cinéma et Télévision :

    • Daredevil (2015) : La série Netflix a rendu un hommage explicite à Oldboy dans l'épisode 2 de la saison 1. La scène, un plan sequence dans un couloir aux teintes jaunâtres/vertes, reprend la philosophie de l'épuisement : le héros, Daredevil, est fatigué, s'appuie contre les murs, respire difficilement. Le coordinateur des cascades a cité Oldboy comme référence directe pour cette "désespérance suintante".

    • Les Gardiens de la Galaxie Vol. 3 (2023) : James Gunn a confirmé que la scène de combat dans le couloir de son film était inspirée par celle d'Oldboy, prouvant que l'influence s'étend jusqu'aux blockbusters les plus grand public.

    • The Raid (2011) : Bien que différent dans son style (plus rapide, plus technique), le film indonésien partage cet ADN de la survie en milieu confiné et de l'endurance physique extrême, popularisé par le standard posé par Oldboy.

  • Jeux Vidéo : La Boucle est Bouclée :

    • La scène d'Oldboy empruntait à l'esthétique des jeux "Beat 'em up" des années 80/90 (Double Dragon, Streets of Rage) avec son défilement horizontal.

    • En retour, le cinéma a influencé une nouvelle génération de jeux. Le jeu Sifu (2022) comporte un niveau entier dans un couloir qui est une reproduction visuelle quasi identique de la scène d'Oldboy, adoptant la même perspective latérale en hommage au film. Le jeu Spider-Man de PS4 contient également des séquences de combat en couloir rappelant cette dynamique.

Raisonnement Détaillé de la Partie III

L'analyse de la longueur mène aux conclusions suivantes sur la pérennité de la scène :

  1. Le Temps comme Vérité : C'est la durée qui valide l'action. Une scène identique mais montée (cut) aurait été oubliée. C'est parce qu'elle dure "trop longtemps" qu'elle devient mémorable. Elle transgresse la règle tacite du rythme cinématographique pour imposer son propre temps.

  2. La Structure de Survie : La scène raconte une histoire complète de résilience. La durée permet de montrer le cycle complet : Attaque -> Échec/Douleur -> Survie. C'est un micro-récit initiatique encapsulé dans le film.

  3. L'Universalité du Langage Visuel : Le déplacement latéral gauche-droite est universel (lecture occidentale, jeux vidéo). En l'associant à une durée ininterrompue, Park a créé un langage visuel immédiatement compréhensible et reproductible, ce qui explique pourquoi tant de créateurs (de Marvel aux jeux indés) l'ont adopté. C'est devenu une grammaire de base de l'action moderne.

Conclusion de la Partie III

La longueur du plan-séquence d'Oldboy est bien plus qu'une donnée chronométrique ; c'est une composante narrative essentielle qui redéfinit le rapport du spectateur à la violence. Ces trois minutes ont agi comme un électrochoc sur le cinéma mondial, prouvant que l'intensité ne naît pas de la vitesse du montage, mais de la continuité de l'épreuve. En établissant un nouveau standard de réalisme viscéral, cette séquence a engendré une descendance prolifique, du réalisme granuleux de Daredevil à l'interactivité ludique de Sifu, confirmant son statut de pierre angulaire de la culture pop du XXIe siècle.

Conclusion Générale : Le Legs d'un Couloir

Vingt ans après sa sortie, le plan sequence du couloir d'Oldboy demeure un monument indépassable du cinéma contemporain. Notre analyse approfondie a démontré que cette scène est le fruit d'une convergence rare entre une intention théorique radicale, une exécution technique audacieuse et une performance humaine sacrificielle.

  1. Sur le plan de l'Objectif : Park Chan-wook a réussi son pari de rejeter l'esthétique du chaos pour proposer une "peinture de la violence" médiévale et existentielle, où le cadre horizontal devient la prison du destin.

  2. Sur le plan des Coulisses : La scène est un triomphe de l'artisanal et de l'organique, validant l'erreur humaine et la fatigue réelle comme vecteurs d'émotion, portée par un Choi Min-sik au bord de l'effondrement physique.

  3. Sur le plan de la Longueur : La gestion du temps réel a transformé une simple bagarre en une épreuve d'endurance partagée, créant un archétype visuel (le "One-Shot Hallway Fight") qui continue d'irriguer la production audiovisuelle mondiale.

Ce couloir n'est pas seulement un lieu de passage pour Oh Dae-su ; c'est un espace de transition pour le cinéma d'action lui-même, qui y a (ré)appris que la véritable puissance d'une image réside parfois simplement dans sa capacité à durer, sans cligner des yeux, face à la brutalité de la condition humaine.

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