Plan-séquence Il était une fois dans l'Ouest (1968) - Jill arrive à Flagstone

  • Film : Il était une fois dans l'Ouest (C'era una volta il West), Sergio Leone, 1968

  • Scène : l'arrivée de Jill McBain à la gare de Flagstone, personne ne l'attend

  • Position dans le film : après la séquence d'ouverture des trois tueurs, première apparition de Jill

  • Interprète : Claudia Cardinale (Jill McBain)

  • Directeur de la photographie : Tonino Delli Colli

  • Dispositif : travelling arrière au sol prolongé par une élévation de grue au-dessus du toit de la gare, en une prise continue

  • Support et format : 35 mm, caméras Arriflex 35 II C, optiques sphériques, procédé Techniscope 2 perforations, projection en 2.35:1

  • Durée du plan : environ 90 secondes, calée sur la durée du thème de Jill

  • Montage : Nino Baragli

  • Musique : Ennio Morricone « Jill's Theme », voix de soprano sans paroles d'Edda Dell'Orso ; partition composée avant le tournage et diffusée sur le plateau

  • Décors et costumes : Carlo Simi, qui a construit la ville de Flagstone de toutes pièces

  • Lieu de tournage : gare et ville de Flagstone bâties près de La Calahorra, province de Grenade, Espagne (la gare réelle est celle de La Calahorra-Ferreira, au sud de Guadix)

  • Durée totale du tournage : 104 jours de prises de vues, sur quatre mois et demi, entre Cinecittà, l'Andalousie et Monument Valley

  • Période de tournage : avril - 10 août 1968

  • Durée du film : 165 minutes (version internationale), 171 minutes (version italienne)‍

Sept heures cinquante-cinq à l'horloge de la gare. Une femme en robe noire attend sur un quai de planches, au milieu de nulle part, avec ses malles. Le train est reparti. Personne n'est venu la chercher. Vous la regardez comprendre, seconde après seconde, qu'elle est seule dans un pays qu'elle ne connaît pas. Elle finit par se décider et marche vers le bâtiment. La caméra recule devant elle, l'abandonne à la porte, la retrouve à travers la fenêtre ouverte. Elle demande son chemin. Le chef de gare ouvre la porte du fond. Et là, sans coupe, la caméra décolle : elle monte, passe au-dessus du toit, et de l'autre côté surgit une ville entière des charrettes, des chevaux, de la poussière, des charpentes à moitié montées, une voie ferrée qui file vers l'horizon. Une voix de femme sans paroles part dans les aigus. L'Ouest vient de s'ouvrir en un seul geste.‍ ‍

Pourquoi cette scène est culte‍ ‍

Leone ne présente pas un décor. Il présente un point de vue.‍ ‍

Pendant toute la première partie du plan, vous êtes enfermé avec Jill : le cadre est serré, le quai est vide, l'horizon bouché. Vous partagez exactement sa situation, une femme seule, des bagages, aucun comité d'accueil. Le Ciné-club de Caen relève que Leone déploie là « un magnifique plan-séquence qui succède au gros plan sur la montre de Jill ». Le film vient de passer plusieurs minutes à mesurer une attente. Le plan continue ce travail sur le temps, mais en le retournant.‍ ‍

Puis vient l'élévation. Et l'effet ne tient pas à la beauté du panorama : il tient au fait que vous n'avez pas coupé. Si Leone avait monté un plan large de la ville après le plan de Jill, vous auriez vu une jolie vue d'ensemble et rien de plus. Parce que la caméra monte depuis le point de vue de Jill, sans interruption, c'est sa découverte que vous vivez. Elle ne savait pas qu'il y avait une ville derrière ce mur. Vous non plus.‍ ‍

C'est aussi une déclaration de programme. Après une séquence d'ouverture entièrement consacrée à trois hommes qui attendent en silence pour tuer, Leone fait entrer une femme, une voix féminine, une ville en construction. Le vieil Ouest était derrière le mur ; devant, il y a le chemin de fer et l'avenir. La grue passe de l'un à l'autre en une seule montée.‍ ‍

Comment ils l'ont tournée‍ ‍

Il faut d'abord régler une question de vocabulaire, parce qu'on lit tout et n'importe quoi sur ce plan : ce n'est pas un simple travelling, ni un simple mouvement de grue. C'est un enchaînement. Une dolly (chariot de travelling monté sur rails) accompagne Jill en marche arrière le long du quai, la lâche à la porte, la recadre à travers la fenêtre, puis le mouvement se prolonge par une élévation qui franchit le toit du bâtiment. Le tout sans coupe. La difficulté n'est pas dans l'un ou l'autre des deux gestes, elle est dans le passage de l'un à l'autre : il faut que l'ascension démarre au moment précis où le chef de gare ouvre la porte du fond, sans à-coup, et que la vitesse de montée reste constante jusqu'au sommet.‍ ‍

Le vrai secret du plan est ailleurs, et il est célèbre : la musique existait avant l'image. Leone avait demandé à Ennio Morricone de composer la partition avant le tournage, puis la faisait diffuser sur le plateau pendant les prises. L'intention était double : inspirer les comédiens, et surtout permettre de synchroniser les mouvements de caméra et les rythmes de jeu sur le tempo de la musique. Le plan de Flagstone est le cas d'école : ses quatre-vingt-dix secondes correspondent à la durée du thème de Jill, et l'entrée de la soprano Edda Dell'Orso ( une voix sans paroles, traitée comme un instrument ) tombe au moment où la caméra bascule au-dessus du toit. Ce n'est pas un montage habile après coup. C'est une chorégraphie réglée sur place.‍ ‍

Le format complique tout. Il était une fois dans l'Ouest est tourné en Techniscope, un procédé italien qui n'expose que deux perforations de pellicule au lieu de quatre : l'image obtenue est aussi large qu'un 35 mm classique, mais deux fois moins haute. Résultat, un négatif plus petit, donc plus de grain et une exigence d'éclairage nettement supérieure, y compris en extérieur. Alex Cox, qui a épluché le plan de travail reconstitué par Christopher Frayling, résume la méthode de Leone en une phrase : « Leone was keen on dolly moves, crane shots, and zooms » (Leone raffolait des mouvements de dolly, des plans de grue et des zooms). Là où John Ford tournait l'essentiel au pied fixe, Leone bougeait et chaque nouveau réglage imposait de reprendre la lumière.‍ ‍

Le décor, lui, n'existait pas. Carlo Simi a construit la ville de Flagstone entière près de La Calahorra, dans la province de Grenade, sur un embranchement ferroviaire qui reliait les mines du Marquesado à la ligne Grenade-Almería. La locomotive à vapeur a été acheminée par la route jusqu'au site, opération qui a pris plusieurs jours. Le convoi de camions est parti pour Guadix le 19 juin 1968. C'est-à-dire que le mur au-dessus duquel la caméra passe et la ville qu'elle découvre ont été bâtis pour ce mouvement.‍ ‍

Le tournage à Flagstone a été le plus dur du film. La semaine 16 démarre le lundi 16 juillet 1968 et enchaîne quinze jours consécutifs sans un seul jour de repos. Chaque plan y est complexe : figurants, chevaux, chariots, fumée, poussière, et des locomotives circulant dans les deux sens sur les voies. Une journée entière a été consacrée à un plan qui dure une quinzaine de secondes dans le film fini. Sur l'ensemble du tournage, 104 jours de prises de vues répartis sur quatre mois et demi, Leone a tourné moins d'une page de scénario par jour.‍ ‍

Un dernier point mérite d'être noté, parce qu'il éclaire la fin du plan. La ville que la caméra découvre est à moitié construite : charpentes nues, échafaudages, chantier permanent. Ce n'est pas une économie de production, c'est le sujet du film. Leone filme un Ouest en train de disparaître sous le chemin de fer, et il choisit de le révéler par un mouvement ascendant, comme on lève un rideau de théâtre. La séquence suivante enchaîne d'ailleurs sur les paysages de Monument Valley, hommage direct à John Ford, alors que la quasi-totalité du film a été tournée en Espagne et en Italie.‍ ‍

Ce qu'il faut observer en la revoyant‍ ‍

  • Juste avant le début du mouvement : l'horloge de la gare marque 7 h 55. Le film vous donne l'heure exacte avant de vous faire perdre la notion du temps et la musique qui accompagne ce gros plan est une version dépouillée du thème, au clavecin et au violoncelle, sans la voix.

  • Au moment où Jill entre dans le bâtiment : la caméra reste dehors et la recadre à travers la fenêtre. Elle est enfermée dans un cadre à l'intérieur du cadre pendant quelques secondes. C'est le point le plus étroit du plan, juste avant l'ouverture maximale.

  • Au sommet de l'élévation, sur toute la largeur de l'image : cherchez les charpentes non terminées et les échafaudages, en particulier dans la moitié droite. La ville n'est pas finie, et c'est volontaire.‍ ‍

Le saviez-vous ?‍ ‍

  • Leone a inversé l'ordre habituel du cinéma. La partition de Morricone a été écrite avant le tournage et diffusée sur le plateau, ce qui permettait de caler la vitesse des mouvements de caméra et le rythme du jeu sur le tempo. Le film compte quatre thèmes principaux, un par personnage : harmonica pour Harmonica, banjo et sifflement pour Cheyenne, guitare électrique pour Frank, cordes et voix de soprano pour Jill.

  • La voix que vous entendez n'a jamais chanté un mot. Edda Dell'Orso, soprano, avait déjà signé la vocalise de « L'Extase de l'or » dans Le Bon, la Brute et le Truand. Chez Morricone, sa voix est traitée comme un instrument de l'orchestre, jamais comme un support de texte.

  • Leone a refait le même geste seize ans plus tard, à Brooklyn. Dans Il était une fois en Amérique (1984), l'unique plan-séquence du film part de l'enseigne du bar de Fat Moe's, s'élève sur une rue déserte de 1968 et redescend sur une cabine téléphonique où attend Noodles. Même parabole de caméra, même effet de révélation, le désert remplacé par une rue vide.

  • Un acteur est mort pendant le tournage. Al Mulock, l'un des trois tueurs de la séquence d'ouverture, a chuté de la fenêtre de son hôtel à Guadix vers la fin du tournage espagnol. Leone a terminé la scène avec une doublure.

  • Des rues entières de Flagstone n'ont jamais été montrées. Plusieurs scènes tournées dans les écuries et les rues de la ville n'ont pas été retenues au montage final. La voie ferrée qui a servi au tournage a été démontée autour de 2002 ; il ne reste que les remblais, devenus des chemins agricoles.

  • Tonino Delli Colli a photographié les trois « Il était une fois ». Il a également signé l'image des trois derniers films de Fellini, du Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud et de La vie est belle de Roberto Benigni.‍ ‍

Sources‍ ‍

  • Jean-Luc Lacuve, « Il était une fois dans l'Ouest », Ciné-club de Caen

  • Alex Cox, « Once Upon a Time in the West – Shooting a Masterpiece », alexcox.com, août 2024 (analyse du plan de travail établi par Christopher Frayling : 104 jours de tournage, semaine de quinze jours à Flagstone, Techniscope, construction de la ville par Carlo Simi)

  • Christopher Frayling, Once Upon a Time in the West: Shooting a Masterpiece, 2018 (source primaire du plan de travail)

  • Wikipédia (EN), Once Upon a Time in the West (soundtrack) (partition composée avant le tournage et diffusée sur le plateau)

  • Movie Music UK, analyses de la partition d'Ennio Morricone (thèmes par personnage, orchestration du thème de Jill, rôle d'Edda Dell'Orso)

  • The Spaghetti Western Database, « Once Upon a Time in the West – Special/The Extras » (embranchement ferroviaire de La Calahorra, démontage des voies)

  • The Digital Bits, dossiers techniques sur les restaurations Leone (Techniscope 2 perforations, Arriflex 35 II C, optiques sphériques)

  • IMDb, fiche des lieux de tournage (La Calahorra, Guadix, Tabernas, Monument Valley)‍ ‍

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